‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 74 sur 206 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sylla, idole du peuple, le vainqueur d'Isly, chargé de gloire et d'années, fut plus d'une fois discuté, méconnu, dans la mère patrie par la coterie du brillant général-député Lamoricière ! Pour mener jusqu'au bout la comparaison, n'y aurait-il pas lieu de rappeler que ce fut sur les bords du fleuve Melochus, chez Bocchus, souverain de la Mauritanie (empereur du Maroc), que se rendit au superbe, à l'heureux Sylla, Jugurlha l'insaisissable. — Vingt siècles après ce fut sur les rives de ce même fleuve Melochus (la Mouïlah) que l'heureux Lamoricière reçut la soumission du chef des Arabes , héritier et fils des Numides, du puissant Abdel-Kader!

Il oe croyait pas, tout soldat qu'il était, que Tarmée seuLe pût suffire à la tâche que la possession de cette terre féconde et dévastée imposait à notre pays, et il voulait y appeler des ressources et une population civiles. ,Trois députés, poussés par une curiosité patriotique vers cette conquête sur la barbarie que le&itrmes seules ne pouvaient pas consommer, étaient venus visiter le général jusqu'à son bivouac; et frappés de ses entretiens toujours brillants etlucides,ils Tavaient engagé aies suivre eux-mêmes dans Tenceinte oii se débattaient alors tous les systèmes, où se décidaient toutes les questions. C'étaient l'illustre et regrettable Alexis de Tocqueville, le généreux et6dèle compagnon de ses investigations savantes M. Gustave de Beaumont, et un autre ami de la liberté qui devait, avant Lamoricière, représenter à Rome les catholiques de France. Sous les auspices de ces hompies qu'on appelait alors indépendants et qui ont gardé ce titre depuis qu'il est devenu plus rare et peut-être plus méritoire, le général Lamoricière entra donc ù la Chambre. II s'assit à leui*s côtés (11 octobre 1816, député de Saint-Calais, Sarthe). Jusqu'alors, quels qu'eussent été ses souvenirs de jeunesse et plus tard les avances que lui avait values sa gloire, il était demeuré sans engagements politiques. Les impatiences de son patriotisme irritable et tier, les entraînements d'un esprit naturellement libéral le poussèrent vers l'opposition, et l'opposition, heureuse de compter dans ses rangs le héros de Constantine et de Mascara, adopta ses vu(*s sur l'Algérie comme le ministère avait épousé celles du vainqueur d'Isly. Il apportait d'ailleurs au Parlement non seulement le prestige de son expérience administrative et militaire, mais encore Téclat d'une parole qui, dès le premier jour, jaillit éloquente. ••

170 LK MARÉCHAL BlGICAUl).

La plupart des contemporains du maréchal Bugeaud et de la grande épopée algérienne sont morts. Deux seulement parmi ceux qui y tinrent le premier rang survivent aujourd'hui : l'émir Abdel-Kader et le duc d'Aumale. Le vif intérêt historique contenu dans les dépêches adressées au fils du Roi par le maréchal Bugeaud, dépêches dont nous avons eu la fortune de trouver les minutes dans les papiers de la famille, nous décida récemment à solliciter du prince quelques détails sur son ancien professeur de guerre et compagnon d'armes,

« La correspondance du maréchal avec moi, nous dit M. le duc d'Aumale, est, en effet, d'un vif intérêt; ses appréciations, ses conseils et ses instructions fort précieux. Je ne parle pas de la partie confidentielle et de ses épanchements intimes dans lesquels les ministres du Roi et quelquefois le Roi mon père, dit en souriant le prince, n'étaient pas toujours épargnas. Mais nous connaissions tous son dévouement et son grand cœur, ses légers défauts et ses grandes vertus.

« Pendant mon séjour à Constantine, je recevais de lui des dépêches presque chaque semaine. Lorsqu'il dictait ses lettres, elles étaient plus précises, plus nettes, que lorsqu'il les écrivait de sa main. Il se laissait alors entraîner à de longues digressions sur les précautions à prendre pour le soldat pendant les chaleurs, sur l'agriculture, et puis finissait brusquement par ces mots : « Après tout, mon prince, faites comme « vous voudrez, je m'en rapporte à vous. » Il me témoignait, je dois le dire, une gi*ande affection, une

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