CHAPITRE V
de TÂlgérie. Elle est arrivée dans un moment de si grande préoccupation, que j'ai dû retarder jusqu'à ce jour pour reprendre ma lettre, et c'estavec des sentiments bien différents.
Vous avez mis à exécution la menace que vous profériez depuis longtemps, de songer à votre tranquillité et à votre bonheur domestique, en rejetant loin de vous le fardeau que vos épaules seules pouvaient peut-être encore soutenir, mais qui devenait insoutenable à cause de l'injustice criante d'un tas de gens ignorants ou malveillants qui, soi-disant, représentent le pays !
Vous êtes parti, et nous nous demandons avec inquiétude quelles seront les mains qui devront conserver la conquête précieuse dont vous avez doté la France?
L'histoire, qui ne juge les faits que parleurs conséquences, vous reprochera cette décision antipatriotiqne, Monsieur le maréchal ; mais vos amis qui vous ont vu à la peine, ceux qui ont compris chez vous les atteintes cruelles du venin de ce monstre qu'on nomme la Presse, ceux-là excusent s'ils n'approuvent pas complètement votre retour à Excideuil.
Au moment où vos pieds quittaient la terre d'Algérie, l'Émir exécutait un de ces coups de main hardis dont vous le savez capable. Inquiété par les projets hostiles du kaïd El-Ahmar, nouvellement appelé au gouvernement du Riff, l'ex-Émir jugea prudent de prendre les devants, et une belle nuit, à la tête de son infanterie et de sa cavalerie régulière et, accompagné des Metalça, il vint cerner le camp marocain qui était plongé dans le plus profond sommeil et qui n'était nullement gardé. Au point du jour il fit sonner la charge aux tambours de ses compagnies. Les chevaux des Arabes auxiliaires effrayés par ce réveil inaccoutumé rompirent leurs entraves et eurent bientôt mis le désordre dans le camp. Leurs propriétaires, plus effrayés encore, prirent la fuite en criant
i83 LE MARÉCHAL BUGEAUD.
sauve qui peut! Abdel-Kader n*avait qu'à faire un signe et le camp aurait été mangé. Mais cela ne convenait pas à sa politique ; il fit dire aux cavaliers régialiei*s qui s'armaient et montaient à cheval, qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'il venait seulement pour parlementer avec le kaïd El-Ahmar. Bou-Hamidi pénétra alors dans le camp en donnant à tous l'aman de la part d'Abdel-Kader. Il était sans fusil et à la tète de cinquante cavaliers. Arrivé devant la tente du gouverneur, les gardes nègres de ce chef firent feu sur la troupe de Bou- Hamidi ; le kaïd E!l-Ahmar s'élança lui-même hors de sa tente, et, appuyant le canon de son fusil dans le côté de Bou-Hamidi, il pressa la détente, mais l'arme ne partit point. L'ex-khalifa retendit mort à ses pieds d'un coup de pistolet. Toute la résistance s'est bornée là. Le maghzen marocain est retourné à Fez. Abdcl-Kader est rentré dans son camp d'Aghbèl chez les Metalça. Les Riffins ont pillé le camp.
Fez est dans la plus grande agitation. Les sympathies sont généralement pour Abdel-Kader; cependant tous nos renseignements nous portent à croire que cet homme habile ne se laissera pas aller à l'engouement d'un premier succès, qui pourrait bien le faire arriver aux portes de Fez. Ceci, d'abord parce qu'il se rend compte des difficultés insurmontables qui l'arrêteraient court s*il éprouvait la moindre résistance, lui sans munitions, sans artillerie et surtout sans argent ; et ensuite parce qu'il regarderait comme inévitable l'intervention armée de la France. Il paraît qu'il trouve que la poire n'est pas assez mûre, et que, par son entreprise hardie sur le camp marocain, il a voulu seulement, suivant son expression, « arracher une dent qui le gênait ».
Le fils de l'Empereur fait de grands préparatifs à Fez; nous supposons que son indolent père sera réveillé par la nouvelle qu'il va recevoir et qu'il agira enfin.
Eo alti^QdanL Fanoen goaremeiir du Riff^ Abdel-Sadak, vient d'être dé^ijKné pour reprendre son çoaremement. C'est un homme habfle \pd demande à son sonrerain des piastres au lieu de soldats, dans lesquels il a pen de confiance, et qui se fait fort aver le kaid Boi^Zièn^ d'acheter tons les chefs du Riff et de forcer ainsi Tex-Émir à abandonner le pays ou à s*intemer dans le Xaroc.
Voilà à pen près la situation des affaires, et vous devez juger Monsieur le maréchal, combien Totre départ augmentera Taudace d'Abdel-Kader et diminuera la crainte salutaire que votre nom inspirait anx tribus limitrophes du Maroc et à TEmir même. — Chez les peuples civilisés et dotés des bonnes institutions, le sort de ITtat n'est pas attaché à Texistence d'un seul homme; mais dans nn pays nouveau comme TAfrique, où tout est désorganisation, on il n'y a d*autre autorité respectée que celle de la force, chez un peuple conquis par le génie d*un homme, ce même homme exerce sur lui un prestige tel qu'il suffit pour le maintenir dans Tobéissance sans remploi continuel de la force. Que cet homme meure ou s*éloigne, Tespérance renaîtra dans l'esprit du peuple conquis, qui ne se soumettra que lorsque le nouvel emploi de la force Taura convaincu que le joug posé sur sa tête y sera toujours maintenu par la puissance de la nation, quel que soit le chef qu'elle désigne pour la représenter.
Je le répète. Monsieur le maréchal* votre départ était nécessaire pour vous : les devoirs de man. de père tous en faisaient sans doute une loi : pour la WniÈifat africaine, il peut avoir les plus fâcheuses conséquencses. D eft sorV^it mofi|^rtan. au moment où les questions vitalef de vÂrt ^M^fnMe vont être traitées et où on va peui^ire lui {MtMaf 4^ jUvn^U» institutions qui constitueront m faihfa'tx' tiii«<Sj« ^v x >u ùtnt de la force et toujours de la forée.
Je VOUS demande mille excuses, Monsieur le maréchal, d*avoir osé vous exposer aussi longuement et aussi hardiment ma façon d*envisager votre retour en France. J*espère que vous voudrez bien ne voir dans ma franchise que le plus profond et le plus respectueux dévouement.
Mon beau-père, M. de Château, qui m*a autorisé à vous communiquer les renseignements qui précèdent, me charge de vous présenter ses hommages et de vous exprimer d*abord Tadmiration qu*a excitée en lui votre miraculeuse campagne de la Kjibylie, et ensuite la peine qu*il a partagée avec moi de votre départ. Depuis huit jours, nous ne parlons que de ce triste sujet, et notre refrain à tous les deux est toujours ceci : Mais au moins s*il pouvait revenir deux mois, chaque année, pour montrer sa face adorée et redoutée aux Arabes !
Quand je vous saurai établi à Excideuil et lorsque vous serez un peu reposé de vos atroces fatigues, je vous demanderai quelques petits détails sur votre intérieur, Monsieur le maréchal ; je n*ai pas besoin de vous dire la part que je prends à tout ce qui vous touche ; mon respectueux attachement doit vous être trop bien connu.
Ma femme veut que je vous prie d'adresser de sa part mille félicitations à M""* la maréchale sur la décision que vous avez prise de vivre pour votre famille. « La gloire, dit-elle, est Tennemie du bonheur domestique; il faut bien aimer sa patrie, mais oh doit lui préférer sa femme et ses enfants. » Vous voyez que je n*ai pas épousé une Lacédémonienne ; elle n*est pas poète non plus, mais elle a un bon sens que j^apprécie chaque jour davantage. J'espère bien avoir Thonneur de vous la présenter Tannée prochaine, si les portes de la Durantie no sont pas formées à celui qui sera toute sa vie, avec un profond respect,
Votre plus reconnaissant et plus dévoué serviteur