CHAPITRE V
Le maréchal répondit à son lidèle Roches la lettre suivante :
Le maréchal Bugeaud, duc d'Isly, à M, Léon Roches, secrétaire de légation au Maroc.
La Durantie, le 7 juillet 1847.
Mon cher Hoches, je reçois à Tins tant votre excellente lettre du 12 et 22 juin, et je veux y répondre sur-le-champ. Les senlimcnts que vous m'exprimez me touchent profondément. Je reconnais là voire cœur aimant, ardent et généreux et votre dévouement à ma personne dont je n*ai jamais douté.
La grande détermination que je viens de prendre et qui vous attriste si péniblement au point de vue de nos intérêts africains n'a pas été, mon cher Roches, produite par l'envie de conquérir enfin un peu de tranquillité d'esprit et de corps. Quelque besoin que j'eusse de repos pour le rétablissement de ma santé, quelque désir que j'éprouvasse de retrouver au milieu de mes champs le bonheur domestique, mon patriotisme n'aurait point hésité à faire le sacrifice de mes intérêts personnels même les plus chers, aux intérêts généraux du pays, mais d'autres motifs me faisaient un devoir de résigner mes fonctions de gouverneur général de l'Algérie.
Gardez-vous bien de croire que j'aie eu pour but d'échapper aux atteintes d'une presse injuste et dévergondée; ne lui faites pas l'honneur de penser que ses violences et ses ou* tragesde tout genre ont eu la moindre influence sur ma résolution.
J'ai donné ma démission de gouverneur général de l'Algérie, parce que je n'ai pas voulu me faire l'applicateur et l'éditeur responsable du système de colonisation que ma raison ré- ^ prouve ; parce qu'ayant eu le bonheur de mener à bonne fin
186 LE MARÉCHAL RUGEAUD.
une vaste et difficile entreprise, je n'ai pas voulu me faire Tartisan de la destruction de mon œuvre en me prêtant aux illusions des rôvcurs ou des charlatans. Deux fois déjà, vous le savez, j'avais déclaré au Roi et au fiouvernemont que je ne voulais demeurer en Afrique qu'à la condition dV faire quelque chose de grand et d'utile, en y jetant les bases d'une colonisation solide. Eh bien! vous le voyez, le pays, par l'organe de ses députés, a rejeté mes propositions; il consent à ce que l'on essaye de tous les systèmes, excepté de celui du gouverneur général, qui a pu vaincre les Arabes et les gouverner, mais qui n'entend rien à la colonisation I
Le vote de trois millions demandés par le fiouvemement pour un essai de colonisation militaire était ma question de Cabinet; la Chambre a refusé, et je me suis retiré.
J'ai dû me retirer par convenance, par respect pour moimême et par suite de la conviction bien profonde où je suis de la fausse direction que l'on est sur le point de suivre. Puisque, gouverneur général, je n'ai pu arrêter le torrent, je vais essayer de lutter comme simple député, et mes paroles auront plus de poids, peut-être, que par le passé, quand on verra que je suis tout à fait désintéressé dans la question.
Ma conviction pour le système à iidopter en colonisation est aussi profonde (jue celle que j'avais sur le système de guerre à faire aux Arabes. Vous m'avez vu lutter contre tout le monde, même contre les ministres, sans jamais me décourager ; j'ai résisté avec acharnement et j'ai triomphé. Je serais sûr également de triompher dans l'essai d'une colonisation militaire qui donnerait au pays le spécimen de ce qu*il convient de faire pour la seule et véritable solution du problème. Mais il n'en est pas de la colonisation comme de la question de guerre; j'ai pu répondre à mes contradicteurs en guerre par l'argument le plus péremptoire, le succès; mais en colo-