‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 84 sur 206 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quoique redevenu Gros-Jean comme devant, j*ai, depuis mon arrivée, une cour nombreuse et parfois bien ennuyeuse. Ce reste de grandeur est encore trop lourd.

J'espérais que M. et M°* de Salvandy viendraient nous dédommager. Mais monsieur a la goutte, il va prendre les eaux du côté opposé. En revanche, M. Thiers m'annonce sa visite à son passage pour les Pyrénées avec ses dames. Ta pauvre mère en est effrayée, et moi j'en suis bien aise. J'aurai grand plaisir à causer avec cet homme d'esprit, qui, sauf deux fois, a toujours été fort bien pour moi.

11 y a plus d'un mois que j'ai une douleur au talon droit qui m'empêche de parcourir mes champs comme je le voudrais. Tous les remèdes ont été impuissants jusqu'ici. Il faut que ce soit rhumatismal. Ta mère va bien, tout en se plaignant de maux de tête parfois ; Marie est ronde et fraîche ; le petit Robert est volontaire et mutin ; Charles a accepté le collège de bonne grâce ; il vient de temps à autre et attend les vacances avec impatience pour faire sa cour à sa jument, à son ânesse, à Moutonne, à Gouraya, aux pigeons, tourterelles, etc., etc.

A présent, je parle à Henri. Savez-vous, cher gendre, que j'ai beaucoup à me plaindre de vous. Quoi! une seule petite lettre de vous depuis mon départ. Je n'apprends les nouvelles d'Afrique que par le général de Bar et des vôtres que par les lettres de votre femme. Est-ce là ce que vous m'aviez promis ? Est-ce là répondre à ma tendresse? Allons ! réparez votre faute par de bonnes lettres bien longues, bien détaillées, sans exiger une entière réciprocité. Songez que je suis vieux et redevenu Gros-Jean. Les gens de la campagne n'aiment pas beaucoup à écrire, mais ils aiment beaucoup à lire... le dimanche.

Avez-vous vendu ma jument? Quant à ma voiture, j'espèrO que vous la vendrez à mon successeur, prince ou autre.

Le bruit de la nomination du duc d^Aumale s'accrédite fort. Je sais qu'il travaille tous les jours à l'ordonnance de réorga* nisation de l'administration civile, comme s'il devait en être Tapplicateur.

A bientôt, mes chers enfants, je vous serre dans mes bras à vous étoufiTer.

BUGEAUD

Au moment du départ du gouverneur général Bugeaud, le choix de son remplaçant était fixé. Le gouvernement du Roi voulait laisser à l'opinion en France le temps de s'habituer à la pensée de l'établissement d'une vice-royauté. Quant à la colonie, administrée par un gouverneur intérimaire, elle aspirait avec impatience à voir un prince du sang installé aux palais d'Alger et de Mustapha.

Le duc d'Aumale, intelligence élevée, esprit mûri avant l'âge, ne se dissimulait point les graves responsabilités et les difficultés de sa tâche. La lettre suivante le démontre suffisamment :

S, A, R, M^"" le duc d'Aumale au maréchal Bugeaud.

ViUiers, ce 3 août 1847.

Mon cher maréchal,

J'attendais toujours pour répondre à votre deniière lettre» dans l'espoir que je pourrais vous annoncer quelques pro* motions pour l'armée d'Afrique ; mais la réalisation de mes vœux, à cet égard, se fait trop attendre pour excuser un plus long retard. Du moins, ai-je l'espoir que mes instances auront peut-être un résultat utile pour tant de gens auxquels nous nous intéressons tous les deux.

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