‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 90 sur 206 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

qu'avec les autres, à qui je n'écris pourtant que par urgence extrême, tant j'ai horreur d'écrire. On a tant abusé de moi

sur ce poihl, que je serais l'homme le plus heureux si je pouvais rester un an sans manier une plume. Le croirais -tu? j'écris presque autant qu'à Alger et toujours pour des individus qui, non contents de me faire écrire, viennent, par d'indiscrètes visites qui se succèdent à flot, dévorer mon temps. Oh ! que les honneurs et le crédit sont lourds ! *

Tu sens bien, chère petite, que j'aimerais mille fois mieux te consacrer quelques-uns de mes instants. On ne me permet de faire ici ni mes affaires ni les tiennes. Je n'ai pu aller au Linty que trois jours ; mais Pedro y va presque tous les jours pour tâcher d'y préparer l'avenir. Il y a déjà placé d'assez bons domestiques dans la réserve et fait préparer des terres pour semer le trèfle sur froment et avoine.

Malheureusement, il n'y a pas dans les champs un seul petit carré de prairie artificielle, et les granges sont mal garnies de foin en raison de la mauvaise récolte de fourrages, et aussi parce que deux métayers ont changé et ont fait consommer le foin par anticipation. Les circonstances feront que les produits des bestiaux seront exigus cette année ; mais cela changera, je te le garantis, de i8i8 à 1849. Ce n'est que dans trois ans que votre propriété marchera bien. Nous n'attendrons pas jusque-là pour avoir une amélioration notable.

Quand tu recevras cette lettre, tu sauras déjà que tu es lieutenant-colonel: Dis à Henri que, dans mon opinion, il serait tout aussitôt colonel en France qu'en Afrique. Tous les colonels de cavalerie de l'armée de l'Algérie sont jeunes de grade et d'âge. D'ici trois ou quatre ans, il y aura peu de mouvement parmi eux, à moins que la mort du lit ou bien la guerre ne s'en môle. Réellement, il y a plus de chances en France qu'en Afrique. Et puis, nous vous aurions près de

:20G LK MAUÉCHAL HUl.KAl D.

nous! C*esl à Henri à calculer cela el ses goûls. Dans tous les cas, nous comptons sur vous au printemps, sinon avant. La Me viendra i\ la Durantie au mois (d'avril pour vous recevoir. Nous serons alors assez bien installés au château et autour. La campagne sera plus magniflque que jamais. Je tâcherai de m'échapper de Paris pour vous voir et visiter avec vous votre nouveau Linty. La Me, la pauvre Mè, se plaint souvent de ses maux de tète et de foie. Il faut qu'elle aille à Vichy absolumenL Quant à moi, je me porte bien, si ce n'était ma grande disposition à m'enrhumcr.

Dis à Henri de faire mes amitiés à Fourichon et à M"* Anna.

Dis-lui aussi de me tenir un peu au courant des affaires et de me faire connaître les nouveaux personnages civils; le paresseux ne m'a encore rien dit!

Je le charge de mes amitiés aux généraux Gentil, Lechesne, Blangini, Lcvasscur, Marey, et sans oublier Charon, que j'aime beaucoup, Appert, etc., etc., et les colonels et tous les oflicicrs auxquels il sait que je m'intéresse particulièrement.

Adieu, mes enfants; soyez sûrs que je vous aime plus que je ne pourrais vous le dire dans dix langues.

Maréchal duc d'Isly.

« Le déiiouemoiit si longtemps attendu vient enfin de s'accomplir, disait le Moniteur Algérien du 23 décembre. Abdel-Kader s'est rendu au camp français. Il a 616 pr6seut6 le même jour par M. le lieutenant g6n6ral de Lamoricière à S. A. R. le gouverneur général. »

Celle fois, c'esl d'Alger, siège de son gouvememenl général, que le fils du Hoi écrit à son ancien chef. Celle lettre, adressée peu de jours avant la révolution

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(le février, démontre, une fois encore, rallachemenlel Feslime réciproques qui unissaient les deux soldats. Quelle joie, quel honneur pour le jeune général d'annoncer à son compagnon d'armes, à son vieux maître de guerre, Tissuede leurs longues campagnes et de leurs sanglantes luttes, l'immense résullat enfin, obtenu par la reddition d'Abdel-Kader! Le principal soin du successeur du maréchal Bugeaud est d'en instruire le premier conquérant de TAlgérie. Il n'oublie pas de lui dire que son nom est dans toutes les bouches, et que T Algérie devenue française compte encore sur son dévouement pour la défendre devant le Parlement.

S, A. R, My^ le duc d'Aumale au maréchal Bugeaud.

Alger, le 2 janvier 1848.

Mon cher maréchal,

Les événements du Maroc et la vie politique d'Abdel-Kader ont eu le dénouement que vous prévoyiez dans votre dernière lettre et que je n'avais pas osé espérer. Lorsque ce grand fait s'est accompli, votre nom a été dans tous les cœurs. Chacun s'est rappelé avec reconnaissance que c'est vous qui aviez mis fin à la lutte, que c'est l'excellente direction que vous aviez donnée à la guerre et à toutes les alïaires de l'Algérie, qui a amené la ruine morale et matérielle d'Abdel-Kader. Qu'il soit permis à un de vos anciens et modestes lieutenants de vous offrir, à l'occasion du renouvellement de l'année, ses vœux personnels et ceux de toute l'armée que vous avez si brillamment commandée pendant sept ans.

Nous attendons avec confiance le résultat des discussions

qui s'engageront dans le Parlement à propos des affaires de l'Algérie. Je me réjouis de savoir que vous y prendrez part, et je ne doute pas que vous ne jetiez une grande lumière svr la situation et sur les besoins d'un pays encore si peu connu. Agréez, mon cher maréchal, les sentiments de haute estime et de sincère amitié avec lesquels je s«is

Votre affectionné

H. d'Orléans.

Le maréchal Bugeaud lui répond :

Le maréchal Bugeaud à S. A. R. le duc d'Aumale.

Paris, le 15 janvier 1848.

Mon Prince,

J'étais certain d'avance que vous pensiez ce que vous m'écrivez sur la chute d'Abdel-Kader. Vous avez l'esprit trop juste pour ne pas apprécier les véritables causes de cet événement et l'âme trop élevée pour ne pas rendre justice à chacun. Gomme tous les hommes capables de faire les grandes choses, vous ne voulez que votre juste part de gloire, et au besoin vous en céderiez un peu aux autres. Dans cette circonstance, mon Prince, vous m'avez beaucoup honoré, mais vous vous ôtes honoré bien davantage. Si votre lettre pouvait être publiée, elle doublerait l'estime, déjà si grande, que vous portent le pays etTarmée. Ne pouvant la publier, je la fais lire autant que je le puis, et plusieurs personnes en ont pris copie, deux ministres notamment; tous ont admiré comme moi le noble sentiment qui Ta dictée.

Je crains qu'on ne veuille trop réduire l'armée ; ce serait une imprudence militaire et politique, ce serait aussi contraire à l'économie publique et à la prompte utilisation de la

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