‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 97 sur 206 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

tez des arbres fruitiers de toute espèce^ surtout Tolivier greffé et le mûrier pour faire de la soie.

Il entre ensuite dans des détails précieux, leur conseille de meilleures charrues, leur recommande de ne pas détruire leurs forêts, comme ils le font, ces forêts devant être un jour, pour eux, une source de richesse. Autour d'elles, en effet, s'établiront des villes populeuses où ils vendront à bon prix le bois de construction.

Quand vous aurez bien médité ces conseils d*ami et que vous serez entrés dans la pratique des choses que je vous ai recommandées, je vous en dirai d'autres, toujours pour votre bien, car nous vous aimons comme des frères, et nous sommes affligés toutes les fois que vous nous forcez à vous faire du mal.

Parlant aux Arabes, peut-être le maréchal croyait-il un peu trop parler aux habitants du Périgord, aux paysans de la Durantie. Il oubliait, hélas! que les Arabes, race conquise, nous considèrent, non sans quelque raison, comnâe des oppresseurs. Toutefois ses intentions étaient droites et généreuses.

Pour bien faire apprécier les sentiments qui animaient le maréchal Bugeaud (1) à l'égard du peuple

(1) Combien la légende est parfois injuste. Le maréchal Bugeaud, pour le plus grand nombre, a passé pour un homme farouche, presque brutal ; on vient de voir avec quelle sollicitude il s'occupait des Indigènes et de ses soldats; mais ce n'estpas tout. Voici, entre tant d*autres, une anecdote qui peint bien le caractère du grand soldat^ de cet homme aux allures brusques, à Técorce rude, qui cachait sous cette enveloppe une âme pleine de délicatesse et de naïveté.

C'était sous la tente, sur la frontière du Maroc : les secrétaires et les aides de camp du maréchal se tenaient dans un campement contigu

arabe, qu'il avait mission non seulement de soumettre mais d'administrer, nous empruntons au Moniteur Algérien les extraits suivants :

Le gouverneur général est informé qu'en une foule d'occasions les Européens (I) maltraitent les Arabes qui circulent en

à celui occupé par le t^)uverneur. — u Que font en ce moment Rivet, Roches et Trocliu? demanda un jour le maréchal à l'un de ses aide* de camp; envoyez-moi l'un d'eux, j'en ai besoin; sont-ils très occupés? — Je ne crois pas, monsieur le maréchal, répondit Tofticier. Us lisent tout haut Jocelyn^ le nouveau livre de Lamartine. — Ail! ils lisent des poésies, ces messieurs, » fit le maréchal, et en même temps il entra dans la tente de ses secrétaires. « Belle occupation, ma foi! que la vôtre, messieurs, fit-il en s'animant; avcz-vous donc tant de loisirs, tant d*heures à perdre pour lire des rêveries et des songe-creux? — Ah! les poètes et les députés-poètes qui font de la politique ! En vérité,, je vous croyais plus sérieux. » — Et voilà le marachal s*emportant contre les poètes et prenant en pitié tous les rimailleurs, gent inutile et non sans nuisance, etc. Les jeunes officiers tentèrent en vain de défendre Tauteur des Harmonies ; il furent battus.

Cependant, le soir, après dîner, voyant le calme revenu, un des officiers de l'état-major reprit la conversation et chercha à persuader le maréchal.

« Bref, que lisiez-vous donc de si intéressant lorsque je vous ai interrompus? fit le maréchal. — Le poème de Jocelyn, répondit Tun des jeunes gens, une des plus belles pages de Lamartine. — Si M. le maréchal, ajouta timidement M. Roches, me permettait de lui citer un seul passage de l'œuvre, peut-être nous p:irdonnerait-il de ne point partager son avis? — Eh bien, faites! » dit en maugréant le maréchal.

M. Roches commença à déclamer les vers harmonieux du maître. Lorsqu*il eut achevé la première page :

« Donnez-moi cela! » s'écria tout à coup le maréchal. Et, arrachant le livre des mains de son interprète, voilà le vieux soldat, de sa voix superbe et timbrée, relisant le passage et poursuivant le touchant et dramatique récit « de la mère de Jocelvn mourante ».

Peu à peu, malgré lui subjugué par le charme entraînant du poète et pénétré du sujet, on sentait que l'émotion gagnait le déclamateur improvisé, jusqu'au moment où les mots étranglés s'arrêtèrent dans sa gorge. De grosses larmes obscurcirent ses yeux : « Ah! c*en est trop^ cette fois!» s'écria en riant le maréchal, et jetant le livre : u Voilà que je vais pleu-

rer comme vous î »

M. Roches raconta plus tard l'anecdote à M. de Lamartine, qui déclara n'avoir do sa vie reçu plus bel éloge de ses poésies. (1) Par une matinée pluvieuse du mois do mars 1844, M. le gouver-

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