CHAPITRE VI
Je ne me prononce pas sur le système de fortifications, mais dans mon opinion jusqu'à présent les forts détachés sont préférables.
Le général Subervie. — Songez que Paris a sept lieues de tour!
Le général Bugeaud. — Je ne veux pas entrer dans la discussion; je dis seulement qu'il faut que Paris soit fortifié. Paris est à soixante lieues de la frontière. Paris, le centre du Gouvernement, des arts et des richesses, est dans une situation tout exceptionnelle, relativement aux autres capitales de l'Europe.
H est aussi une autre question pour les hommes d'État : c'est la formation d'une réserve efficace sérieuse, qui ne soit pas seulement sur le papier. Dans le moment actuel, votre réserve est réellement une illusion en ce sens qu'elle ne peut être mobilisée rapidement. H faut, pour la mobiliser, beaucoup de tenips. Une autre condition de la réserve, c'est d'être encadrée ; d'avoir sinon une instruction complète, une certaine instruction, un esprit militaire. Messieurs, c'est tout un ordre de choses à changer (1).
Je sais qu'il est difficile d'avoir une réserve bien constituée sans augmenter de beaucoup les dépenses. Je crois cependant que, pour l'infanterie, cela se peut. Il est possible d'organiser 86 bataillons (un par département) qui encadreraient tous les contingents non appelés, tous les soldats en congé illimité sans qu'il en coûtât un sou au Gouvernement. ^
J'appelle son attention sur ces deux points : les places de guerre et l'organisation d'une réserve.
(1) La création de l'armée territoriale satisfait, et au delà, au desideratum formulé à la tribune en 1838 par le maréchal Bugeaud.
Déjà désigné pour le gouvernement général de r Algérie, le général Bugeaud prononce de nouveau, le 27 janvier 1841 un discours à la Chambre en faveur des fortifications de Paris , question, à ses yeux, nationale entre toutes.
Je serai heureux, avant de partir pour l'Afrique, d'avoir contribué, pour si peu que ce soit, à doter mon pays d'une mesure qui peut garantir sa sécurité au dehors et, partant, sa liberté et son indépendance au dedans.
Mes opinions ne sont pas nouvelles en cette matière. Je m'honore d'avoir été l'un des premiers, en 1831, à émettre à cette tribune le vœu de voir fortifier Paris. C'est que j'avais encore présente à la pensée l'occupation de cette capitale deux fois envahie par l'ennemi
Vous savez tous, par des faits de douloureuse mémoire, que votre capitale a été deux fois envahie, vos places de guerre négligées. Paris fortifié, je défie qu'on les néglige ; il faudra que l'ennemi s'assure une base d'opérations. 11 faudra qu'il fasse une ou deux campagnes avant de se hasarder à faire le siège de Paris. Et pour cela, il lui faudra traîner un matériel immense (1), ce qu'il n'osera faire sans avoir assuré sa base et sa ligne d'opérations. Cette ligne est celle qui part de la frontière pour venir sur Paris, si Paris est son but, comme il le sera assurément. Nous savons tous qu'une armée ne peut traîner après elle que son matériel de campagne.
On a ordinairement des munitions à peine pour deux batailles, et même quelquefois, quand on a livré une bataille
(1) Le général Bugeaud, en 1840, raisonnait sans tenir compte des facilités que devaient donner à un enyahisscur les lignes de chemins de fer tombées en son pouvoir après les premières victoires.