CHAPITRE VI
Si je veux que Paris soit fortifié, je désire au contraire que la plus grande partie de nos places fortes soient supprimées. Je pourrai faire remarquer aux économistes qu'ils trouveront là une grande économie ; une fortification sérieuse de Paris en effet vous permettra de rayer au moins cinquante places de guerre. (Mouvement.) *
Messieurs, nous avons encore, si je ne me trompe, au moins deux cents places de guerre ou postes fortifiés. Je dis que c'est là une cause d'immense faiblesse pour le pays. Si en temps de guerre, vous vouliez leur donner des demi-garnisons seulement, vous absorberiez presque toute votre armée. Paris fortifié doit faire réduire vos places de guerre parce que, avec une défense forte dans Paris et dans Lyon, vous n'aurez plus la folle prétention d'arrêter l'ennemi à la frontière avec une ceinture de places. (C'est vrai 1)
Nous avons fait, en 1814, une funeste expérience de la multiplicité des places de guerre ; nous la faisons encore en Afirique. A force d'y multiplier les postes retranchés, presque .toute l'armée y est rendue inutile. Avec un effectif de 72,000 hommes, c'est à peine si 12 ou 15,000 peuvent agir dans l'intérieur du pays. Réduisez donc vos places de guerre 1
Messieurs, je ne saurais trop le redire ; les ouvrages extérieurs ne seront pas suffisants. H serait possible qu'un de vos forts fût enlevé, que l'ennemi passât à travers et pénétrât ensuite jusqu'au fameux mur d'octroi, pour lequel j'ai, je l'avoue , fort peu de révérence. Il faut donc que vous ayez l'enceinte, il faut surtout que vous ôtiez à l'Europe la pensée que Paris peut capituler par suite d'une insulte audacieuse.
Du "moment que l'Europe ne pourra plus penser atteindre ce but facilement, elle devra faire la guerre de tâtonnements, et vous aurez tout le temps nécessaire.
226 n/ le mabéchal bugeaud.
On voit quelle importance fondamentale Bugeaud attachait à Paris fortifié. On doit croire qu'il contribua vivement à faire trancher la question ; car Tavis d'un général qu'on venait de choisir entre les plus jeunes d'alors pour en faire un gouverneur général de l'Algérie pesait d'un poids considérable, alors, dans les conseils du gouvernement de Juillet.
Les fortifications de Paris n'ont point empêché la catastrophe finale de la guerre de 1870. Elles sont, par suite, considérées par bien des personnes comme un simple obstacle qui n'a fait que retarder la fatale issue de la guerre franco-prussienne, et comme une inutile entrave au développement de la grande capitale.
Bugeaud, à qui nous avons reconnu dans ses appréciations militaires une sorte de don prophétique, s'est-il trompé sur cette question de premier ordre?
Non; mais, s'il avait prévu la possibilité de Reichshoffen et de Forbach, il n'avait pas prévu nôtre deuxième armée capitulant à Metz et la troisième mitraillée et capitulant dans l'entonnoir de Sedan, au lieu de venir s'interposer entre les vainqueurs et la capitale, comme c'était sa place naturelle. Il n'avait pas prévu Strasbourg brûlé et Metz afiamé. Il n'avait pas prévu le rapide et facile transport de l'immense matériel de siège destiné à réduire Paris , sur une ligne continue de voie ferrée entre Magdebourg et Châtillon.
Dans ses prévisions prophétiques, pour triompher d'une future invasion, les Français devaient montrer non seulement du courage, mais surtout <t de l'union d, disait Bugeaud dans son discours de mai 1839.