‹ Le Maréchal BugeaudChapitre 122 sur 294 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

n'est pas plus à l'Arabe qu'à vous, sans doute. Cependant les Hadjoutes y récoltent tantôt des bestiaux, tantôt des têtes et les armes des hommes qui s'aventurent ; vous n'y récoltez que des coups de fusil. J'oubliais vos villes de Medeah et de Milianak, deux grands tombeaux au bout d'un chemin sur lequel vous pourriez construire vingt pyramides triomphales des ossements de vos soldats. Entre Oran et Bône, vous avez, outre Alger, cinq villes maritimes : Mostaganem, Cherchell, Bougie, Djijilly et la naissante Philippeville. Gardez que vos vaisseaux ne fassent naufrage hors de la portée du canon de ces forteresses : la mer est à vous, la côte est aux Kabyles, et si quelque bâtiment s'arrête un instant, il y a toujours un parti d'Arabes pour tirer sur le pavillon chrétien.

Passons à la province de Constantine, où, dit-on, la paix règne. Voici Bône et sa tranquille banlieue et les marais de la Seybouse qui ont tué plus de Français que les deux sièges de Constantine. Voici Philippeville, ville de planches : on ne s'y bat pas, mais on y meurt ; Ghelma est un camp. Bougie et Djijilly sont deux prisons journellement insultées par les Kabyles. Constantine est un foyer de conspirations. Abdel-Kader et l'ancien bey Achmed y ont des partisans sous la tente de nos meilleurs amis. Vous êtes en sécurité à la Calle; néanmoins entre Bône et la Calle, un capitaine et plusieurs hommes de son escouade furent attaqués et égorgés. Il est vrai qu'on en a tiré vengeance.

Mostaganem est voisine de Mazagran, c'est tout dire. Oran étend sa domination jusqu'à Mers-el-Kebir et Arzew sur la côte, jusqu'à Miserguin dans l'intérieur : deux à trois lieues! On a fait des razzias sur des tribus campées beaucoup moins loin ; elles se sont retirées et après toutes ces razzias il s'est trouvé qu'Oran manquait de vi-

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vres. Mais la province d'Oran est officiellement en état de guerre ; il est simple que la capitale ferme ses portes et que le pain y soit rare. Si du moins cette triste condition n'était pas connue des Arabes! Mais ils l'apprécient parfaitement, elle les encourage dans la guerre qu'ils nous font ; Abdel-Kader l'exploite avec une rare habileté, elle est le thème favori des railleries les plus cruelles. Tandis que les bulletins nous vantaient en France les bons résultats de la dernière campagne, une lettre narquoise, rédigée dans le camp de l'Émir, mettait à nu le spectacle de nos faiblesses et de nos misères. Les documents de ce genre abondent. On dit que les Arabes sont découragés I II est bien plus certain qu'ils obéissent et qu'ils sont, autant que jamais, disposés au combat (1).

Telle était la situation critique de l'Algérie, lorsque Bageaud y arriva, impopulaire et rendu presque ridicule par les injures de la presse : redouté par les colons à cause de sa probité, des généraux et des fonctionnaires à cause de sa volonté ; traité de despote, d'esprit grossier et chimériqae. En France, il avait contre lui toute l'opinion libérale ; en Algérie, tout le monde, sauf le soldat qui comptait peu.

S'il y a quelque chose d'admirable ici-bas, c'est le spectacle d'une grande volonté aux prises avec de grandes difficultés. L'autorité par elle-même n'est rien. Il y a des esprits lâches qui la possèdent et qui n'osent pas l'employer ; il y a des esprits incertains qui hésitent à s'en servir ou qui la faussent et la brisent par des coups maladroits. Nulle arme

(1) U nous a paru d'un haut intérêt de reproduire ces éloquentes pages du grand publiciste. Rien, selon nous, n'est plus saisissant que ce tablean de TAlgérie au moment de l'arrivée du général Bugeaud. — Après le jugement de M. Guizot sur le nouveau gouverneur, il est piquant de lire le gaperbe passage dans lequel Veuillot a tracé, dans un langage digne de Bossnet, le portrait du plus grand soldat de nos temps.

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