CHAPITRE VII
n'est plus délicate. C'est la volonté qui fait tout. Mais la volonté, à son tour, n'est qu'entêtement et violence lorsque le bon sens ne la dirige pas. L'homme de bon sens est ferme en ses desseins parce qu'ayant d'avance pris de justes mesures, prévu les obstacles, calculé leur force de résistance, aucun embarras ni ne Tétonne, ni ne le détourne : il marche à son but. Mais le bon sens nécessaire en ces grands emplois de la volonté humaine, où se forme-t-il? Où prendil son assurance contre les passions qui peuvent le surprendre, contre les obstacles qu'il doit vaincre, contre les périls certains qu'il doit braver? Le bon sens alors, c'est l'amour de la vérité, le zèle du bien, l'immolation au devoir : c'est la vertu I
Le bon sens du maréchal Bugeaud lui montra tout de suite ce qu'il avait à faire : sa vertu ne recula pas devant cette tâche immense. Je dis sa vertu,. non pas son courage. Il existe un courage que le maréchal Bugeaud n'avait pas, ou n'avait que par effort de vertu.
H craignait l'opinion et il la craignait sous sa forme la plus misérable. Cet homme, que toutes les morts ensemble n'auraient pas effrayé, redoutait les journaux et s'inquiétait de ce qu'ils pouvaient dire. A la vérité, c'était une puissance dont il avait cruellement senti les coups. Il lui devait une renommée de rustre et de furieux qui entrait pour une grande part dans les embarras de sa situation. Malgré tout, il avait tort sans doute de tant la craindre, mais il la craignait. Il la brava, résolu d'agir comme si elle n'était point. Et aussitôt, il déploya, tout d'un coup, toute son autorité, sans s'inquiéter de ce que l'on pourrait dire en Algérie et écrire en France.
Nos brillants généraux d'Afrique avaient fait la guerre sans profit, mais non sans gloire, et jouissaient d'une popu-
larité qui les encourageait à parler un peu trop librement du nouveau système d'occupation et de guerre que le gouverneur comptait employer. Il les fit venir et leur déclara qu'il ne voulait de leur bravoure et de leurs talents que s'il pouvait compter sur leur entière obéissance ; qu'autrement, il saurait se passer d'eux. y>
Toutefois, au mois de novembre 1840, près de 7,000 musulmans cavaliers ou fantassins s'étaient rangés, sous nos drapeaux. Alger, Oran,Bône, sorties de leurs ruines, prenaient un rapide développement. La population européenne, qui s'accroissait dans une proportion constante, atteignait, au 21 décembre 1840, le chiffre de 28,000, dont 13^000 Français, 9,000 Espagnols, 6,000 Italiens, Maltais ou Allemands.
Le nouveau gouverneur avait sous ses ordres 78,000 hommes dont 13,500 cavaliers (1). La grande
(1) Voici le tableau progressif des contingents de l'armée française en Afrique relevés dans la séance du 14 mai 1840, sur des renseignements donnés par M. Emmanuel Poulie, député.
\ Au l«r juillet 1841 nos troupes en Algérie s'élevaient à 78,989 honunes, tant \ troupes françaises qu'auxiliaires et indigènes.
Au P'- juillet 1842 elles s'élevaient à 88,281 hommes.