‹ Le Maréchal BugeaudChapitre 135 sur 294 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

supériorité morale qui durera, j'en suis convaincu, pendant toute la campagne (1).

Signé : Bugeaud.

(1) H. le. général Dncrot, lieutenant au 24^ de ligne en 1841, a bien Toula nous communiquer une lettre qu'il écrivait à son grand-père à cette époque. Nous ne oonnaissons rien de plus intérœsant et de plus émouvant à la fois que ce simple récit fait par un officier de 28 ans, en regard du rapport officiel du général en chef.

Alger, 17 «rril 1841.

Jusqu'à présent, mon cher père, c'est à peine si j'ai trouvé le tempe de vous écrire quelques lignes pour vom donner signe de vie. Je veux me dédommager maintenant de ce silence forcé et vous raconter ce que nous faisons ici sous la direction du général Bugeand. La première chose que j'ai apprise en débarquant, c'est que mon régiment partait dans deux jours pour Medeah. Faire les visites d'usage, organiser ma batterie de cuisine, acheter une bête de somme, ce qui n'est pas chose fecile par le temps qui court, tout cela ne m'a pas laissé une minute de repos. Enfin, à force de courir j'ai fini par trouver & la Maison Carrée, à deux lieues d'Alger, un âne que j'ai payé 100 francs et qui, en temps ordinaire, en vaudrait bien trente. Le 29 nous partions d'Alger et le l*' avril nous commencions à gravir les premiers mamelons de l'Atlas. L'armée était divisée en trois colonnes. La première, dite colonne de gauche, sous les ordres du général Duvivier, devait aller à Medeah par cette môme route que nous parcourûmes dans le temps avec le général Changamicr. La 2® colonne, dite colonne du centre , sous les ordres du général Changamier, devait s'emparer du col en gravissant les crêtes des Mouzaia. Enfin la troisième, sous la «lirection imraé<liate du général Bugeaud/devait protéger le convoi et gravir le col une foLs que les positions seraient prises par Changamier. Notre 2* bataillon, sous les ordres du duc d'Aumale, faisait partie de la deuxième colonne. Je commande la 3" compagnie du 2« bataillon.

Nous nous attendions à quelque affaire sérieuse, mais au moment d'entrer dans la montagne, les chefs de tribus vinrent faire leur soumission, s'engagcant à ne point tirer un coup de fusil si nous respections leurs propri Jtés. Nous n'eûmes donc qu'à surmonter les «lifiQcultés du terrain qui sont grandes il est vrai. Après dix heurœ de marche, nous occupions toutes les positions et le convoi entrait dans le col. Pendant cette première journée le duc d'Aumale a constamment raarclié à notre tète, encoiungeant les luis, gom-maudant les autres, donnant à tous l'exemple de la gaieté. Les chemins étaient tellement mauvais que, malgré toutes les précautions possibles , le cheval du prince qu'un soldat conduisait par la bride est toml>é ilans un précipice de plus de 600 pieds. Nous n'avions pjis de bagages, comme bien vous pensez, et pendant une halte, le prince s'est trouvé fort heureux de dévorer un morceau do i>ain de munition et de boire un coup dans ma goiuxle. J'ai complété ce délicieux repas en lui offrant un cigare qui se trouvait par hasard dans ma poche. Le lendemain, le prince m'a engagé à manger la soupe à sou bivouac. Le repos a été aui-si gai et aussi sans façon qu'entre camarades.

11 est impossible de trouver un jeune homme plus aimable, plus gracieux que Henri d'Orléans. Nous avons eu beaucoup à souffrir du mauvais temps dans cette dernière expédition ; son caractère ne s'est pas démenti un seul instant. On voit qu'il n'y a là-dedans rien d'affecté. Comme lieutenant-colonel il est parfait. Administration, comptabilité, discipline, il s'occupe de tout et, ce qui paraîtra plas extraordinaire, en homme entendu. Il est brave autant qu'un Français peut l'être et désireux de prouver à l'armée et à la France qu'un prince jKîut faire autre chose que parader. En expédition il n'emmène aucune suite et vit avec . nos officiers supérieurs.

Nous avons eu peu à faire dans cette dernière campagne. L'ennemi s'est montré peu

Parmi les officiers cités à l'ordre du jour par le gouverneur général, nous relevons les noms sui-

iiombreux et (railleurs le g jn.'îral Bngeaud ne lui n !»« laissé le temps de se reconnaître.

Le 3 avril, eu revenant de Metlealu 12 à 1,600 cavaliers ont paru disposés à inquiéter notre arrii're-jwrile : le p ■•n(>ral Bugeaud a fait filer son convoi sous la protection de deux batall» Ions, puis, dispoj«ant le reste de son monde en plusieurs colonnes, il nous a fait charger l'en» nemi au pas de course. l*endant quelques minutes tous ces cavaliers se sont trouvés cntasst's dans un ravin i)rofond où ils ont beaucoup souffert de notre fusillade. Après cela nous avons continu.'? notre course tranquillement. Le 4 a^•Til, en remontant le ool, cette même cavalerie attaquait en (lueue tandis une deux bataillons ri^guliers se présentaient sur la gauche. Leg«*n6ral a amusc' l'ennemi pendant quelques instants par une vive fusillade, de manière à donner le temiu aux gendarmes maures et à un bataillon du 23® de filer sur la gauclïe et de prendre l'ennemi à revers. Ce mouvement a très bien réussi et 60 ou 80 R6jruliers ont ct.^ tu?s à h\ baïonnette, 12 sont rest'^s prisonniers. Le mauvais temps nous n pris le 7 mt après deux jours de pluies continuelles nous soumies rentrés à Blidah et de là à Alger où nous sommes en ce moment. Mardi 20, noiis repartirons pour Milianali. L'on nous a prévenus que nous resterioiLs 25 joilrs dehors, c'est-à-rlire jusqu'au 16 maL II parait certain que riutention du gôn(!'ral Bugeaud est de se rendre vers la fin de mai dans la province «rOran. Une partie de la divisicm d'Alger doit l'accompagner. La gn^ande expédition qui doit aller à Taclvdcuii)t ptirt irait d'Oran ; il estproliable que notre régiment en ferait partie. Je sui;^ euchant.' «l'aller faire un yteu la guerre dans une autre partie de l'Afrique. Je commence à connaître par c<x'ur ma ])rovince d'Alger.

Il est probable (lue les journaux vont en conter de toutes les façons sur le général Bugeaud. II a ameut'j contre lui toute la canaille de ce pays; il a commencé par leur dire qu'il voyait en Africiue beaucoup de marchands de goutte et fort peu de colons ; il a manifesta' hautement son mépris pour les premiers et sou estime pour les autres. Les députés de lîi milii^e sont venus faire leur visite et ont dit, avec beaucoup d'aplomb, que la milice coni]itait 4,000 hommes armés et équipés tout prêts & seconder l'armée dans la défense du territoire.

Le gjn;'*ral a juis la Iwlle au bond et leur a réiwndu qu'il ne doutait pas de leur dévouement et, iM)iir leur en donner la preuve, il a mobilisé deux bataillons de cette miUce, destin-'-s à Kfif'ler le Sahel i>endant l'absence de l'année. Le reste fait le service de l'intérieur, et on lo mène tanilx)ur battant ; la moindre infraction aux ordres donnés ou à la discipline e.<t punie de vingt-quatre heures à un mois de prison. Ensuite le général a eu besoin de bêtes «le somme pcmr ses ravitaillements. Tous les colons spéculant sur nos besoins avaient fait monter k> chevaux et les mulets & un prix fou. Le gi-néral les a tous mis en réqiiisition, jus- (lu'anx cliovaux de l'évêque; il en est résulté que nous avons jm en quelques jours jeter plus de 400,000 nitions dans Mé<léah. On a iiayé grandement le louage des b^tes de somme, mais ce n'est i^-* lu le compte île nos particuliers, ils auraient voulu gagner cent fois plus.

Jusqu'à prisent le général n'a pu encore apporter de grandes modifications dans l'intérieur de l'unn'c?, mais il a eu tant à faire qu'on ne doit pas s'en étonner. Partout l)erce son activit-. son énerjxie, son envie de bien faire, il a prouvé dans la dernière expédition (lu'il sait Conduire des troupes et qu'on iK?ut.fairc autre chose dans ce pays qu'escorter (Un convoi'^. Pas un coup de fusil ne se tire qu'il n'y vienne aussitôt ; peu lui importe de coucher ici ou la ; jiartout où l'ennemi se présente, il l'attaque, il le pousse à outrance. Je mets en fait qu'avant six mois l'infanterie régulière de l'Émir sera anéantie ou Wen elle sera devenue si timi«le. qu'elle n'osera plus nous aborder. Tout ce que je demande, c'est cjuc le régiment prenne sa bonne iwirt de combats et de succès. Nous sommes en mesure IXHU* cela; avec uu lieutenant-colonel comme le nôtre, personne ne peut resta en airière.

Adieu, cher pire, je vous embrasse de cœur. Votre fils dévoué,

8içn^ : DucfiOT.

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