CHAPITRE X
ce parcours de 300 kilomètres. Un chef militaire, en s'engageant dans ce long couloir du Chélif, entre deux chdnes de montagnes inexplorées et peuplées de tribus entièrement hostiles, devait penser qu'il se lançait dans la plus hasardeuse des expéditions; le moindre souffle de guerre soulevant les montagnards à droite et à gauche, pouvait rappeler en quelque sorte la retraite des Dix mille Grecs de Xénophon.
C'était renouveler, dans l'Ouest, l'expédition des Portes de fer de 1839. Il y avait deux différences toutefois. Entre Constantine et Alger le terrain était sans doute plus difficile ; mais en entrant à l'improviste sur la section orientale du royaume d'Abdel-Kader, la plus éloignée de l'action personnelle de l'Émir, après deux ans de paix et sans déclaration de guerre préalable, le duc d'Orléans, en 1839, surprenait les tribus de l'Est non préparées. En 1842, après les hostilités multipliées de la campagne de 1841, Bugeaud savait trouver toutes les tribus du Chélif sous les armes.
Le hardi soldat se lança sans hésiter dans cette entreprise. Il estimait les Arabes, mais ne les craignait pas, pourvu qu'il se trouvât entouré de soldats français ayant confiance en lui. Il comptait d'ailleurs beaucoup sur l'effet moral d'une semblable trouée.
En publiant son ordre général du 25 mars, le général en chef songeait à mettre ses projets presque immédiatement à exécution. Son départ fat retardé par un incident de guerre qui prouvait combien était grande l'insécurité à cette époque, même à une faible distance d'Alger.
Le 11 avril, aux portes de Boufarick, sur le territoire des Beni-Mered, un petit détachement de vingt-deux hommes, sous les ordres du sergent Blandan, fut attaqué par trois cents cavaliers arabes (1). Le brave sous-officier cria à ses hommes de se défendre jusqu'à la mort. Il fut tué et cinq autres avec lui ; onze furent blessés dont plusieurs assez grièvement pour motiver l'amputation. Le feu dura une-demi heure. Au bruit de l'engagement le lieutenant-colonel Morris survint à franc-étrier avec un peloton du é' chasseurs d'Afrique et sauva ce qui restait du détachement d'in* fanterie, dont cinq hommes seulement n'avaient pas été atteints, a: Cest plus beau que Mazagran, s'écria le gouverneur général, en apprenant ce fait; car à Mazagran, on était couvert par des murailles (2) ! i>
(1) Les cavaliers arabes qui essayèrent d'enlever le détachement Blandan venaient de la province du Sebaou gouvernée par un petit chef indépendant nommé Bou*Salem que nous reverrons plus tard. Le gouverneur général se résolut dès lors de le châtier, à la première occasion.
(2) Par l'initiative du gouverneur général Bugeaud (arrêté du 6 juillet 1842), un monument commémoratif a été érigé sur le lieu de ce fait d'armes. Le touriste est surpris de voir cette pyramide se dresser au milieu de fermes plantureuses et de jardins aujourd'hui si bien cultivés. — Beni-Mered, petit village de 400 habitants, situé entre Blidah et Bouf arick, est à quelques kilomètres de cette dernière ville. Cest en revenant de Boufarick que je m'arrêtai à Beni-Meired pour
/voir^ monument du sergent Blandan élevé sur la place du village.
iParmi mes excursions de préfet d'Alger en 1874 pour comiattre mon départeent, celle du canton de Boufarick fut une des plus intéressantes. — Occupé en 832 par le général d'Erlon qui y avait établi un camp retranché, Bonfâridb humide bocage entouré de marais aux exhalaisons pestilentieUss ]», fnt pendant de longues années la plus vaste nécropole de nos colons et des sèldftts. Le chiffre des victimes de la fièvre enterrées à Boufarick est incalculable. Des générations de colons disparurent. Les terres furent si profondément fonillées qne le sol se couvrit de nombreuses plantations, des routes furent onvectci^renncircQla partout, et à cette heure la ville de Boufarick, qui compte plna de 6,000 habitants, avec ses grandioses avenues de platanes qui semblent séddains, prodnît / l'impression d'une résidence royale. — Le marché de chevaux et bestianz qui / se tient les lundis à Boufarick est un des plus importants de l'Algérie.