‹ Le Maréchal BugeaudChapitre 164 sur 294 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La physionomie de T Algérie se modifiait sur tous les points. On en trouvait la preuve dans ce fait que le ravitaillement de Medeah et de Milianah, entreprise si difficile et si sanglante pendant les onze premières années, s'accomplissait sans difficultés. Jadis, en efi*et, le ravitaillement de Medeah, en raison du passage périodique de Tinfernal col de Mouzaia, exigeait le sacrifice de nombreux soldats chaque fois chiffi-é d'avance par Tétat-major. Or, à Fheure actuelle, il s'opérait presque en dehors de l'administration militaire, par les mercantis.

Il fallait même rappeler lesdits mercantis à la prudence, par une note officielle du directeur de l'Intérieur, approuvée par le gouverneur général à la date du 24 juillet 1842.

Des marchands, disait cette note, se rendent isolément de Blidah à Medeah et Milianali à pied, sans armes ; ils emportent avec eux, la plupart du temps, des marchandises et passent la nuit dans dos lieux complètement déserts...

Il est recommandé à tous les Européens de ne point aller isolément à Medeali et Milianah et dans aucun point de l'intérieur. Ils devront se réunir par petites caravanes de sept à huit individus bien armés. Ils ne devront jamais bivouaquer dans les localités désertes, mais coucher dans les douairs les plus voisins de leur route, s'adresser aux kaïds et aux cheiks les plus proches qui les prendront sous leur protection.

Une des préoccupations constantes du général Bugeaud était alors, comme nous l'avons vu, de se dé-

barrasser pour l'avenir des difficultés et des dangers résultant de Tapprovisionnement de Medeah par la traversée du col de Mouzaia. Le général chercha donc une autre voie. Après avoir fait étudier le terrain, et il en est peu d'aussi difficile, il arrêta le tracé de la magnifique route des gorges de la Chiffa et fit procéder à son exécution immédiate. — Du 11 au 15 août 1842, nous voyons le gouverneur général accompagne du directeur de Tintérieur, le comte Guyot, et des colonels Korte et Yusuf, de l'abbé Landemann, visiter le Sahel vers Coleah, pui« la coupure de la Chiffa jusqu'à Medeah,

La route, dit à cette occasion le Moniteur algérien^ sera praticable avant le 15 septembre. La garnison de Medeah sera bien établie avant les grandes pluies ; il en sera de même pour Milianah : la plupart des anciens habitants des deux villes y sont rentrés et travaillent à s'établir sur les ruines de leurs maisons.

C'est donc au gouverneur général Bugeaud, dans la deuxième année de son gouvernement , que la ville de Medeah est redevable de la communication assurée par les gorges de la Chiffa (1) jusque-là infranchissables.

(1) <r La gorge de la ChifiEa est nne des merveilles de 1* Algérie, une des beaatès du monde. Dans une coupure à pic de cinq lieues de long, la route a été oob* quise tantôt sur le rocher qui la surplombe de cent mètres et que la mine a dompté, tantôt sur le torrent qui lui cède une partie àe son lit. Les lichens, les herbes de toute espèce poussent dans les fentes des rochers ; dans les places plus favorisées où la terre végétale n'a pu être enlevée, de véritables forêts se dressent sur vos têtes. La Chiffa s'est frayé, à travers les rochers, ce chemin torrentueux, et reçoit dans sa course vagabonde les cascades qui tombent des sommets escarpés. I> (Piesse, Itinéraire de V Algérie; Hachette). — Un fait de

La route achevée en septembre devint le parcours ordinaire et relativement facile entre Blidah et Medeah. Le col de Mouzaîa cessa d'être visité si ce n'est par de rares touristes qui viennent chercher des souvenirs dans ces lieux presque inaccessibles , où tant de sang fut versé par les premiers conquérants français de TAlgérie.

Cette pacification temporaire, obtenue sur les Arabes stupéfiés par la vigueur et la multiplicité des coups portés en 1841, par leur nouveau conquérant, ne désarmait pas les critiques des nombreux et ardents adversaires du général Bugeaud. Soit dans la presse, soit à la tribune, ces adversaires ne cessaient de le poursuivre. Le général, comme toujours malheureusement, se montrait beaucoup trop sensible à ces attaques. En vain s'efforçait-il de démontrer qu'en dépit de ses détracteurs la situation était sérieusement changée. Le Moniteur algérien du 4 juillet 1842 :ient, avec la mention « communiqué par un

Icier de V armée d! Afrique J), une note sur les réfsultats de la campagne contenant la plupart des idées déjà connues du gouverneur général Bugeaud, et que, sans témérité, on croit pouvoir lui attribuer entièrement. On y remarque les passages suivants :

détail emprunté à l'histoire naturelle prouve combien ces gorges sont abruptes, combien les difficultés y étaient immenses. Malgré l'instinct de destruction de l'homme, malgré les armes perfectionnées dont disposent aujourd'hui les chasseurs, des tribus de singes continuent à vivre tranquilles dans les gorges de la Chiffa. C'est le seul point de l'Algérie, en dehors de la montagne de Bougie, où se produise ce phénomène. Les quadrumanes, défiant sur ces pentes k pic les poursuites de l'homme et les carabines à percussion centrale, se joient dans les rochers qu'ils escaladent, et vont le soir en troupe boire l'eau du torrent.

... Les soumissions se sont tellement multipliées que quelques personnes ne peuvent croire que ces résultats soient la conséquence de la lutte acharnée dans laquelle les Arabes ont été vaincus.

Elles aiment mieux attribuer à la ruse si naturelle aux Arabes ce qui n'est dû qu'à une guerre incessante et énergique, à la vigueur et au dévouement persévérant de nos soldats. C'est, disent-elles, pour sauver leurs moissons qu'ils se soumettent ; quand ils auront fait leur récolte, ils recommenceront. •

Nous avons trouvé un moyen plus efficace que l'incendie des moissons; c'est la guerre incessante qui atteint les populations dans les personnes et dans totis leurs intérêts. Les émigrations, les alarmes continuelles, les pertes énormes occasionnées par les razzias et même par les simples déménagements, les femmes et les enfants qu'on a enlevés ; les vieillards, les femmes, les enfants et les troupeaux qui ont péri de fatigue et de faim ; la nécessité de vivre tout l'hiver dernier dans les montagnes les plus âpres, sur les sommets couverts de neige, voilà fatalement ce qui a décidé les Arabes à la soumission !

... Ils se croyaient capables de nous chasser de leur pays parce qu'ils sont nombreux, et que chaque homme, pris isolément, est un guerrier remarquable par son habileté à manier le cheval et les armes. Us ont échoué devant notre discipline et devant notre force d'ensemble.

Abdel-Kader juge autrement la situation que les personnes à qui nous adressons ces réflexions ; il est tombé en nos mains plusieurs des lettres qu'il a écrites aux tribus. Ce sont les harangues d'un prince énergique qui, voyant que le pouvoir lui échappe, cherche à réveiller la foi religieuse et le moral militaire chez les Arabes.

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