CHAPITRE X
testait contre toute mesure de ce genre (1). Le maréchal Soult fut assez justement blessé de ce procédé et ne dissimula point au gouverneur général son mécontentement.
I MT Guizot correspondait alors régulièrement avec ( le général Bugeaud. Le grand ministre témoignait au soldat, malgré la divergence de leur tempérament et de leur caractère, une estime et un attachement qui ne se démentirent jamais. Les Mémoires de M. Guizot donnent sur cette intimité d'intéressants détails. L'on voit avec quelle habileté, avec quel tact le diplomate ramenait le gouverneur général à ses opinions, sans les heurter de face, comme le faisait trop souvent le ministre de la guerre. Rien de plus intéressant que de suivre, pas à pas, la correspondance échangée entre ces deux hommes, qui tous deux, ijnis par une estime et une admiration réciproque, luttaient.
(1) A propos de publications, il est intéressant de faire remarquer jusqu'à quel point le séjour de l'Algérie développe, chez quiconque met le pied sur le sol algérien, les facultés ou tout au moins la manie d'écrire. Plus de trois mille ouvrages de toute sorte, de tout format, ont été imprimés sur l'Algérie moderne. Il n'est point de touriste, de lettré ou non lettré, de politicien, ou d'homme d'Etat, de fonctionnaire et de député, d'avocat, de militaire depuis le grade de sous-lieutenant jusqu'à celui de maréchal, d'ingénieur, de financier, de savant, d'artiste ou de bourgeois, personne en un mot, quelle que soit sa condition, sa nationalité ou son sexe, qui ne soit exempt de ce mal ! Après avoir passé quinze jours ou quinze ans en Algérie, personne n'échappe à la nécessité, à l'obligation de publier son article ou son volume, de dire enfin son mot définitif. Les projets de colonisation, les plans de réforme, les systèmes de gouvernement, les aperçus, les défenses, les critiques sont entassés par milliers dans les rayons de la bibliothèque de la rue Richelieu, sans compter ce qui s'imprime à Alger.
De cette multiplicité de livres et documents perdus au milieu de rêveries, de lieux communs et de bavardages, au moins peut-on conclure que cette terre.d'A* trique doit exercer une bien singulière attraction sur tons ceux qui l'ont visitée, l)iii!?qiie chacun d'eux éprouve le besoin impérieux d'épancher sçs impressions et ses sentiments an dehors.
Tun à la tribune, l'autre sur le champ de bataille, pour le triomphe des mêmes idées et de la même cause. Afin d'adoucir sur le général Bugeaud l'effet du blâme que le ministre de la guerre avait cru devoir adresser à son inférieur hiérarchique au sujet de la brochure dont nous parlions, voici les belles et sages paroles que M. Guizot adressait à son ami.
M, Guizot au général Bugeaud.
De Paris, 20 septembre 1842,
Vous VOUS plaignez de moi, mon cher Grénéral, et vous en avez quelque droit. Pourtant je ne manque pas d^excuses. J'ai un grand dégoût des paroles vaines. Je n'avais rien de nécessaire^ rien de pratique à vous dire. J'ose croire que vous comptez sur moi de loin comme de près, soit que je parle, ou que je me taise. Je ne vous ai donc pas écrit. J'ai joui de vos succès auxquels j'avais cru d'avance, parce que j'ai confiance en vous. Je vous ai soutenu, dans le Conseil et ailleurs, toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. J'ai travaillé avec quelque^ fruit à faire prévaloir la seule politique qui puisse vous soutenir et que vous puissiez soutenir. Voici mes marques d'amitié, mon cher Général : tenez pour certain que la mienne vous est acquise, que je vous la garderai fidèlement et que je serai toujours charmé de vous la prouver.
Vous êtes chargé d'une grande œuvre et vous 7 réussirez. C'est de la gloire ; vous l'aimez et vous avez raison ; il n'y a que deux choses en ce monde qui vaillent la peine d'être désirées, le bonheur domestique et la gloire. Vous les avez l'une et l'autre. Le public commence à se persua-