CHAPITRE X
lui rappeler que tous deux assistaient à la bataille d'Austerlitz, l'un avec les galons de caporal, l'autre revêtu de la dignité de maréchal de France. Malheureusement le général Bugeaud n'était poînt patient. Pour supporter avec plus de silence et de résignation les injustices et l'ingratitude de ses concitoyens, le général Bugeaud n'avait qu'à se rappeler les outrages qui, de tous temps, ont abreuvé les grands capitaines. Il aurait dû se représenter les souffrances de tous ses illustres devanciers, depuis celles de Scipion l'Africain, jusqu'au martyre de l'infortuné Montcalm, que les ministres du roi Louis XV et les intendants de l'époque ne se contentaient pas de blâmer, mais abandonnaient sans ressources, au milieu de son héroïque campagne du Canada.
L'année 1842 fut fatale à la France. La mort du prince royal le duc d'Orléans, tué le 13 juillet 1842 sur la route de Neuilly, anéantit les espérances de tout un peuple. L'armée d'Afrique, qui l'avait vu à l'œuvre sur les champs de bataille, le chérissait et l'avait en haute estime. Le duc, intelligent, brave, avait ce don singulier et si rare de charmer et de séduire. Aussi, les cœurs se sentaient-ils entraînés vers lui d'une façon irrésistible, et peu de princes, il faut le dire, furent plus populaires, plus aimés, plus sincèrement et plus amèrement pleures que le fut le père de M^ le comte de Paris (1).
(1) Les Algériens, j'entends la bonne population militaire, les colons série iix et les vieilles familles de soldats implantées en Afrique , ont consenré
Au mois d'octobre 1842, le duc d'Aumale, qui venait d'être promu général, reprit le chemin de r Afrique. Le roi Louis-Philippe, encore sous le coup de Tépouvantable catastrophe de la route de Neuilly, voyait partir avec regret son jeune fils. La lettre royale que l'on va lire, datée de Saint-Cloud, est empreinte d'un réel sentiment de grandeur et de mélancolie.
S. M. le roi Louis-Philippe au général Bugeaud.
Saint-aond, 6 octobre 1842.
Mon cher Général^
C'est mon bien-aimé fils, le doc d'Aumale, qui vous remettra cette lettre. U va reprendre, bous vos ordres, le ser-
ponr le duc d*OrléanB un culte en qnelqne sorte légendaire. La statue élégante dn prince royal, qoi se détache sur la place daGoavemementy est le premier montunent qu'aperçoit tout nouvel airivé. Dana les jours sinistres de la Commune algérienne, en 1870, au moment même où notre armée était si lâchement insultée par quelques républicains, la statue du duc d'Orléans fut respectée de tous.
Au retour du voyage qu'il fit en 1878 en Algérie, HB' le comte de Paris, dans un entretien particulier que nous eûmes l'honneur d'avoir avec lui, nous avouait qu'une des émotions les plus profondes qu'il avait éprouvées de sa vie était lorsque, débarquant sur le quai, ses yeux avaient été frappés par la statue équestre de son père, monument élevé sur cette terre française où tous les siens s'étaient illustrés.
Après la révolution de février 1848, dans les premiers jours qui suivirent le départ du duc d'Aumale, le nouveau gouverneur général Cavaignac, obéissant bien plus à des ordres venus de Paris qu'à son sentiment personnel, voulut faire procéder à l'enlèvement de la statue du duc d'Orléans, érigée sur la place d'Alger. Déjà, l'on avait commencé à dresser les charpentes devant servir à soulever la masse de bronze, quand la population, ivre de colère, se rua sur les échafaudages et les jeta à la mer. Bien plus, la milice organisa, spontanément, un service de faction de jour et de nuit autour du monument pour empêcher qu'il ne fût donné suite à cette profanation.
Devant ces énergiques manifestations, le gouvernement provisoire renonça à son projet, et la statue élevée à la mémoire du prince par une souscription nationale est encore debout sur la terre d'Afrique.