‹ Le Maréchal BugeaudChapitre 174 sur 294 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

bien. Charles est resté en Périgord parce que nous avons craint pour lui le climat.

BUGEAUD

Dans le long parcours de la vallée du Chélif, le regard, promené sur la ligne bleue des montagnes du Sud, s'arrête incessamment sur le grand dôme de rOuarensènis, géant de pierre dressant sa tête chauve au milieu d'une ceinture boisée. C'est « Vœil du monde », disent les Arabes, faisant ainsi allusion à la forme hémisphérique du pic, et à l'incomparable vue dont on jouit, de ses hauteurs, sur le cours du Chélif, sur les fraîches vallées du pied de^la montagne, et enfin sur le bleu sombre du Sahara, qui commence au lointain vers le Sud, dans la direction de Tiaret.

C'est en effet une admirable région que celle des versants boisés qui se déroulent au pied du pic. Partout ailleurs, dans les provinces d'Oran et d'Alger, ce que l'on décore du nom officiel de forêts n'est guère que de maigres taillis, des broussailles (1). Ici, les futaies de chênes verts, de pins d'Alep et de pistachiers garnissent les flancs ondulés des fraîches vallées, pour aboutir vers l'Est à l'admirable massif de cèdres de Teniet-El-Had , la merveille des bouquets forestiers de cette terre française.

Dans ces ondulations boisées de l'Ouarensènis, vallées dont la fraîcheur contraste délicieusement avec

(1) Les Arabes n'ont qu'on même nom pour la forêt et la broussaille : saha»

36C LE MARÉCHAL BUGEÂUD.

la température de fournaise qui règne neuf mois sur douze, dans le long couloir du Chélif, la population se pressait partout nombreuse encore il y a quinze ou vingt ans. Le typhus de 1867, — « Tannée du mal, » disent les Arabes , — y a fait d'épouvantables ravages. La solitude n'est plus troublée, dans la plupart de ces gorges , que par le passage de petites caravanes , et le bruit soudain de volées de perdrix ou de compagnies de sangliers qu'elles y font lever.

La chaîne de l'Ouarensènis était alors un rempart de pierre au sud duquel s'abritait Abdel-Kader sans y avoir été jamais attaqué. Bugeaud avait deux fois déjà interrogé du regard le géant calcaire, et il n'était pas homme à s'effrayer de cette région inconnue. Sans chercher encore à y pénétrer, il avait abordé une première fois les flancs escarpés de la chaîne, en mai 1841, dans la poursuite qui avait suivi la bataille du pont du Cliélif sous Milianah. Une seconde fois, au printemps de' 1842, il avait passé en revue, en guise de défi, toute la montagne, en remontant la longueur du Chélif de l'ouest à l'est. Les montagnards n'étaient pas sortis de leurs gorges. Bugeaud était décidé à les y aller chercher et c'est ce qu'il fit dans sa campagne de novembre et décembre 1842.

Quatre affluents du Chélif descendent à peu près parallèlement vers le fleuve de la chaîne de FOuarensènis dans la direction du sud au nord. Ce sont en remontant par l'Ouest : l'Oued Rihou, TOued Isly, rOucd Fodda et l'Oued Rouina, ce dernier prenant sa naissance dans la région des cèdres.

A Touest de ces quatre vallées, la plus cousidérable était celle de la Mina, où, par ordre du général en chef, les généraux de Lamoricière et Gentil barraient le passage en guise de rabatteurs.

Parti le 22 novembre de Blidah , le général en chef atteignit rapidement le Chélif, et s'enfonça dans le massif montagneux de la rive gauche, refoulant les tribus devant lui. Les Flittas, formant Tavant-garde de la masse ennemie, opérèrent un mouvement de retraite immédiat, rencontrant devant eux, au débouché occidental des défilés, Lamoricière; ils durent capituler entre ses mains. Les autres, après avoir reculé en franchissant les trois premières rivières, tinrent tête dans les gorges de TOued Rihou. L'Emir en personne était accouru pour leur donner courage.

Après avoir repoussé une première attaque des Arabes le 28 novembre , Changarnier, qui avait rallié le corps d'armée principal depuis Milianah, se jeta le 8 décembre sur les tribus et leur fit subir des pertes importantes, n'ayant lui-même que deux tués et sept blessés. Abdel-Kader était venu en toute hâte du Sud pour soutenir de ^a présence ces masses de fidèles refoulées par une attaque inattendue en cette saison : il sentait que la perte de l'Ouarensènis serait pour lui un désastre irréparable. Ses cavaliers se prirent corps à corps avec les chasseurs du colonel Korte. Trois jours de suite, ils renouvelèrent ces charges furieuses sur la cavalerie française. Cette fois, nos pertes furent plus sérieuses; elles se chif-

368 LE MARECHAL BUOEAUD.

frèrent par sept tués et dix-sept blessés. Le capitaine d'artillerie Persac se fit hacher sur une de ses pièces, pendant quelques instants compromise.

Après ce combat beaucoup plus sanglant que d'habitude, pour les siens comme pour les nôtres, l'Émir disparut.

Pendant que la colonne Changamier prenait ainsi possession de l'Oued Rihou et exécutait dans la vallée secondaire de l'Oued Talata un mouvement tournant barrant toute issue vers l'Ouest, le corps d'armée principal, sous les ordres du gouverneur général et du duc d'Aumale, suivait la ligne de faîte, refoulant devant lui la masse énorme des tribus de la montagne, guerriers, femmes, enfants, vieillards, troupeaux.

Cette horde afifolée se sentait , avec sa connaissance des lieux, poussée vers une mort certaine. A la dernière marche , elle devait parvenir au dôme même de rOuarensènis, au grand pic de Chenba, coupé subitement en rochers glissants et bouleversés formant précipice. Au pied du pic, le sabre haut, Changamier d'abord, Lamoricière en seconde ligne , attendaient la grappe humaine qui allait tomber.

De hardis cavaliers pouVSaient encore s'y lancer, peut-être en risquant de briser les jambes de leurs chevaux, mais que seraient devenus les familles, les enfants, les vieillards? La proie d'un vainqueur inconnu, ennemi de la vraie religion et dont l'Émir avait cent fois conté la cruauté. La crainte d'un massacre général et d'une mort horrible au fond des précipices était bien de nature à épouvanter les tribus ; car cette

Page 1