CHAPITRE XI
Le général Bugeaud à S. A. R, le dix cCAumale.
Alger, 15 février 1843.
Mon Prince,
J'ai reçu vos lettres des 10 et 11 février. Si je n'y ai pas répondu plus tôt, c'est que j'ai eu des travaux énormes à adresser au ministre sur une foule d'objets.
Personne n'est plus convaincu que moi de votre excellent esprit militaire. Vous voulez donner l'exemple de la discipline la plus sévère. C'est d'autant plus utile qae plusieurs généraux sont plus disposés à s'en affranchir que les souslieutenants. Cela a existé dans tous les temps.
Je vous remercie de votre sollicitude pour ma santé. Elle n'a pas été altérée par les neiges , la grêle et la pluie. Au fond, je n'ai souffert que moralement.
J'ai fait écrire aux Beni-Sala et aux Beni-Messaoud pour les rendre responsables de la sûreté de la portion de route que vous désignez.
Je vais faire mettre dans le Moniteur un nouvel avertissement pour les voyageurs (1).
Si je vous laisse le bataillon du 3° léger je ne vous enverrai pas encore Jes recrues du 33®, afin de ménager vos approvisionnements, et aussi parce que je vais avoir besoin
(1) Avis aux jyersonnes allant à Medeah et à Milianah%
Le directeur de l'Intérieiir, sur avis du gouveraeur général, prÔTient les voyageurs allant à Mcdcah et à Milianab que, lorsqu'ils seront dans le cas de coucher en route, ils agiront prudemment en demandant asile à l'une des tribus établies sur le chemin. On leur donnera Tbospitalité , en leur fournissant, moyennant paiement, les choses nécessaires à la vie pour eux et leurs chevaux. Tous les chefs de tribus ont reçu des instructions à cet t'gnrd.
En cas d'affaires tout à fait urgentes, on pcu:ra„ en s'adressant à l'officier des affaires arabes à Blidah, obtenir un cavalier indigène sûr et intelligent, qui, moyennant indem* nitô, accompagnera le voyageur jusqu'à destination.
(^Moniteur algérien du 15 janvier 1848.)
d'employer beaucoup de inonde sur la route de Blidah à Milîanah dès la fin du mois.
Je vous informerai sous peu des dispositions arrêtées & cet égard.
Il est probable que je serai obligé de faire une tournée dans l'Est pour consolider l'autorité du khalifa Mahîddin qui est un peu entravée sur quelques points. J'y ferai concourir la garnison de Medeah, si rien ne bouge à votre Ouest J'attends Mahiddin pour me concerter avec lui. La réunion de vos troupes et de celles que je ferais partir d'ici pourrait s'opérer chez les Aribs.
J'ai adressé au ministre votre rapport en original.
Agréez, mon Prince, l'assurance de mon respectueux et entier dévouement,
BUGEAUD
P. S. — Je prends des mesures pour faire payer à vos agas par intérim l'augmentation de traitement que vous réclamez pour eux.
M. Eynard va vous expédier des burnous pour que vous puissiez investir vos huit caïds de l'Est
Le général Bugeaitdà S. A. R. le duc cFAumaie.
Alger, 26 février 1848.
Mon Prince,
J'ai de meilleures nouvelles à vous annoncer de la partie de Cherchell. Le général de Bar a parcouru et soumis six tribus kabyles, qui ont reconnu Ghabrini avec de grandes marques de respect pour ce chef et de satisfaction de le voir placé à leur tête. Elles ont payé à l'instant la contribution de guerre qu'a imposée le général de Bar.
CHAPITIŒ XI. 389
Tous les Beni-Menasser ont fait leur soummîssion à M. Picouleau et paient la contribution de trois boudjous par femille. C'est donc une question vidée, et bientôt le colonel Picouleau va aller à Blidah se refaire trois ou quatre jours et puis travailler à la route de Milianah,
La lettre de Ben- Salem à l'Émir dont je vous ai envoyé la traduction, a modifié mes idées sur vos opérations. Je désire châtier les Neslivoua et les Ouled-El-Azis, tribus kabyles qui sont sur les pentes inférieures du pic du Jurjura. J'aurai l'honneur de vous écrire à cet efi'et par le commandant Vergé.
Dans cette vue, il faut que vous preniez le plus d'infanterie possible : composez donc votre colonne ainsi qu'il suit :
Baïonnettes effectives du 33« 1,000
Deux compagnies d'élite du 3* léger 150
Zouaves 600
Bataillon de M. Vergé. 700
Sapeurs de M. de Vergé (quatre mulets d'outils) ... 40
Baïounettes 2,490
8 à 900 cavaliers .
Vous avez de bons officiers supérieurs dans MM. Cavaignac, Blagini, Vergé et Monet. Les deux premiers commanderont votre arrière-garde et votre avant-garde.
Agréez, mon Prince, l'assurance de mon respectueux dévouement.
BUGEAUD
Le général Bugeaud à S, A. R. le duc d^Aumale.
Alger, le 9 mars 1843.
Mon Prince, J'ai été bien affligé de votre lettre du 6. Je redoutais les
soufifrances qu'elle me fait connaître, car j'étais hors d'Alger en même temps qae vous ; mais mes troupes avaient du bois en abondance. Je regrette vivement les hommes que vous avez perdus et je me reproche presque leur mort. Mais pouvions-nous retarder et pouvions-nous prévoir qu'après tant de pluie en février, il y en aurait encore beaucoup en mars? Je commence & espérer qu'à partir d'aujourd'hui nous aurons un meilleur temps pendant le reste du mois. Le baromètre remonte à la première phase de la lune, c'est assez bon signe. Peut-être pourrez-vous achever votre tournée? Je fais pour vous des vœux bien ardents.
Notre aga Bou-Madine est tombé sur un khalifa d'Abdel-Kader qui tentait une razzia; il lui a tué 15 hommes, a pris 3 chefs et 30 chevaux. Gentil a battu l'Emir luimême devant Mazuna. Ce n'a été qu'un combat de cavalerie, notre infanterie n'ayant pu passer le Chélif. Saint- Arnaud a eu un engagement assez vif dans les grandes montagnes des Beni-Menasser ; il a eu plusieurs hommes tués et 22 blessés ; il a fait beaucoup de mal à l'ennemi.
Les troupes (huit bataillons) seront établis le 15 sur la route à faire de Blidah au Chélif.
Agréez, mon Prince, l'assurance de mon respectueux dévouement.
BuGEAUD.
P. S. — Je vous envoie votre courrier.
On voit par ces lettres que le gouverneur général ('tait bien loin de renoncer à TofiFensive (1).
(1) D'autre part, il envoyait le colonel Picoulean à Test de ChercheU, chez les Beni-Mcnns-oer qui venaient de donner à Abdel-Kader des preuves de 8ym])athic. De s:i personne, le gouverneur général concoorait k cette xépression. Parti de Blidah, il faisait une grande razzia dç tribus et de troupeaux chez les Beni-Menod, alliés des Beni-Menasser, se foisait livrer trente-six otages, et mettait le reste eu liberté.
CHAPITBB XI. 391
L'établissement définitif de la France sur le Chélif central devait être le principal objectif du général Bugeaud dans la grande camj)agne de la première moitié de 1843.
Avec son activité ordinaire, le gouverneur général fit d'abord une pointe sur Mostaganem le 24 mars (1) ; il en revint presque immédiatement.
En commençant cette courte excursion dans l'Ouest par voie de mer, Bugeaud avait annoncé qu'il ne tarderait pas à faire une campagne prolongée. Avant de partir il rassura la colonie en déclarant que du Chélif au Jurjura tout le pays était à nous, que la surveillance toutefois était plus nécessaire que jamais. (( Partout, disait la feuille officielle du 15 avril, nous « sommes obligés de combattre, contenir, protéger. <c Pour atteindre ce résultat, il faut que notre armée a continue à déployer une immense activité. Elle verc( sera moins de sang peut-être, mais plus de sueurs. a Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut dompter le peuple <( arabe. y>
A la veille de cette longue absence, le général-laboureur n'oublie pas ses préoccupations agricoles et horticoles que lui rappelle sans doute le retour du printemps. Par circulaire du 7 mars, il recommande à tous
(1) L'apparition du gonverneur à Mostaganem coïncida avec un succès du général Gkntil dans le Dahra. Ce général, après avoir jeté un pont de chevalets sur le Chélif, s'établit sur la rive droite. U attaqua chez une tribu sédentaire du Dahra (les Ouled-l^relouf ) un marabout ou caravansérail crénelé, La redoute fut enlevée par le 82* ; le bulletin militaire constate que nous avons perdu onze tués (dont six makhzem) et dix-huit blessés ; nous avions tué cent cinquante hommes, fait sept cent douze prisonniers, pris quatre cents bœufs, trois mille moutons, etc.
les commandants supérieurs les soins à donner aux plantations , les rigoles à creuser au pied des arbres , les fagots d'épines à palisser pour les protéger de la dent des bestiaux ; il proscrit la mauvaise habitude de couper la tête aux mûriers , etc.
En dépit de cette affectation de tranquillité , les inquiétudes du gouverneur général étaient réelles. Ben Salem, qu'il laissait en arrière, excitait du Juijura les tribus du Sebaou placées, par les Français, sous le khalifa Mahiddin, et d'autre part la situation politique de la région comprise entre la Mina, le Chélif et la mer était loin d'être brillante au mois d'avril 1843. L'insurrection était encore aux portes de Cherchèll; tout le Dahra, sauf la grande tribu des Beni-Jeroual soumise par le général Gentil le 22 mars, subissait l'influence d'Abdel-Kader. Toutes les tribus du Chélif et de rOuarensènis lui obéissaient. L'ouest du Titery, l'est de Mascara étaient ébranlés. Les lettres de l'Emir, répandues à profusion du Maroc au Sebaou, agitaient nos alliés, enflammaient ses partisans. Avec 800 cavaliers et 2,000 fantassins réguliers, notre intrépide adversaire avait repris confiance dans sa fortune.
Une vigoureuse offensive était nécessaire ; elle comportait , dans les idées du gouverneur général : V la fondation immédiate de deux postes dans la région du Chélif central (Tenès et Orléansville) ; d'une troisième ligne de postes comportant, à partir du sud-est de Mascara jusqu'au sud de Medeah : Tiaret, iOimis des Beni- Ourag, Oued Rouina, Teniet-el-Had, Boghar (1) ; 2** la
(1) De tous ces poètes prévus, cinq eeulement, Tenès et Orléanville, Tiaret,