CHAPITRE PREMIER
s'est avancé avec cette réserve et la cavalerie qu'il a pu ramener. C'est la première fois, dit-on, qu'on a vu les Arabes employer une réserve ou l'engager avec tant d'à-propos. Ce dernier effort n'a pu nous arrêter un moment; nous nous sommes jetés sur cette troupe, qui, malgré un feu bien nourri, a été rompue et précipitée fatalement sur le point le plus difficile du ravin de l'Isser. Une pente assez rapide aboutit à un rocher taillé presque à pic de trente ou quarante pieds au-dessus de la plage. C'est là qu'un carnage horrible conmience et se poursuit malgré mes efforts ! Pour échapper à une mort certaine, ces malheureux se précipitent en bas du rocher, s'assomment ou se mutilent d'une manière affreuse. Bientôt cette triste ressource leur est enlevée ; nos chasseurs et nos voltigeurs trouvent un passage et pénètrent dans le lit de la rivière ; les ennemis sont cernés de toutes parts, et les Douairs peuvent assouvir leur horrible passion de couper les têtes. Cependant, à force de cris et de coups de plat de sabre, je parviens à sauver cent trente hommes de l'infanterie régulière. Je vais les envoyer en France. Je crois que c'est entrer dans une bonne voie. L'humanité et la politique en seront également satisfaites. Ces Arabes prendront en France les idées qui pourront fructifier en Afrique.
Grand nombre de fusils donnés à Abdel-Kader au temps où il était notre allié sont restés en notre pouvoir. Indépendamment des armes des tués et des blessés, beaucoup de soldats avaient jeté leurs fusils pour se glisser dans les rochers où ils avaient besoin de leurs deux mains. Nos Douairs étaient porteurs chacun de deux ou trois têtes et de trois ou quatre fusils. Je leur ai donné tout l'argent que je possédais. Mais je leur ai dit que c'était pour les prisonniers et non pas pour les têtes, qu'à l'avenir je n'en payerais aucune.
La cavalerie arabe avait lâchement abandonné son infanterie et s'était enfuie vers la Tafna. Je l'aperçus faisant mine de se rallier au bord du plateau avant de descendre sur la rivière. Je marchai sur elle avec le 17® léger, le 47®, le 23% l'artillerie, laissant à la cavalerie le soin de poursuivre les restes de l'infanterie et les Kabyles. Cette cavalerie (celle de l'Émir) ne m'attendit pas ; elle passa la Tafna, et je m^arrêtai sur la rive droite, mes troupes étant très fatiguées et la chaleur excessive.
Revenons sur le premier champ de bataille où le 62® et un demi-bataillon d'Afrique ont dû charger l'ennemi, qui avait attaqué le convoi et dont partie seulement avait passé la Sickack au moment où j'ai été forcé de prendre l'offensive. Cette portion fut précipitée dans le ravin et fusillée de très près ; elle éprouva des pertes énormes en hommes et en chevaux tués. Après cette charge victorieuse, le 62®, débarrassé de l'ennemi qu'il avait en face, vint appuyer mon mouvement victorieux.
Dès que la victoire avait été à peu près décidée, j'ar vais fait filer le convoi sur TIemcen. Quoique privé de mon parc à bœufs et de toute espèce de ressources pour les officiers, j'ai tenu à coucher sur le champ de bataille, pour mieux constater ma victoire.
Agréez, etc.
Signé : Bugeaud.
Après ce combat, le général s'arrêta deux heures sur la Sessas. Là, le capitaine Cavaignac, le bey de TIemcen et les chefs des Maures et des juifs vinrent au-devant de lui. Abdel-Kader les bloquait depuis longtemps avec cinq ou six mille hommes et faisait ravager les environs par cent vingt mille têtes de bé-