CHAPITRE xn
vous voient, vous êtes perdus 1 Ils sont soixante mille, et rien qu'avec des bâtons, ils vous tueront comme des lièvres qu'on chasse. Pas un seul d'entre vous ne reviendra pour porter à Medeah la nouvelle de votre désastre!
— Allons, calme-toi », dit Yusuf froidement , avec l'habitude qu'il avait du caractère impressionnable des Arabes ; « raconte-moi bien ce que tu as vu ». Puis, après s'être fait répéter avec plus de précision et moins d'émotion l'état des choses, il se retourna vers moi : « Laissons l'escorte, allons voir de nos yeux ; et vous, du Barail , courez prévenir le prince de ce qui se passe. Priez-le d'avancer au galop. »
Alors, çuivi seulement du coureur arabe, nous partons comme l'éclair, nous espaçant pour ne pas faire de poussière à notre tour, et nous arrivons en quelques minutes, comme trois fantômes, sur le point culminant du mamelon.
Là, s'offrait devant nous, à nos* pieds, le spectacle le plus saisissant. Mohamed-ben-Ayad n'en avait pas exagéré la dangereuse réalité. La smalah venait, en effet, d'arriver sur le cours d'eau. Elle s'installait pour camper. Femmes, enfants, défenseurs, muletiers, troupeaux, tout était encore pêle-mêle. On entendait les cris, les bêlements de cette foule confuse. A la lorgnette, on distinguait les armes des nombreux Réguliers de l'Émir présidant à l'assiette du campement. Quelques rares tentes blanches abritant les femmes d'Abdel-Kader ou des grands chefs étaient à peine dressées. Tout était en travail, comme dans une ruche. Des milliers de chameaux ou de mulets encore chargés attendaient. Ceux qui avaient été soulagés de leur fardeau se répandaient au loin tout le long des bords verdoyants de la petite rivière. D'innombrables troupeaux de moutons, de chèvres, venaient encore augmenter ce gigantesque désordre. Tous ces êtres as-
soiffés semblaient devoir tarir le filet d'eau précieux qui se déroulait en sinuosités au milieu de ce chaos.
<t II a raison », dit Yusuf, après que nous eûmes contemplé ce panorama inimitable, c il a dit vrai Ben Ayad. H n'y a pas une minute à perdre. Venez ! j> Et repartant avec la même vitesse que nous avions mise pour arriver, nous nous dirigeons vers le prince qui s'était sensiblement Irapproché.
Dès que nous l'eûmes rejoint, le duc s'arrêta, et à ce moment se forma comme un conseil de guerre composé des chefs indigènes et des Français. Les chefs indigènes étaient unanimes dans leur avis et suppliaient le général d'attendre, ajoutant que ce serait folie d'avancer. Après avoir entendu le rapport de son chef de cavalerie, le prince avec un grand calme lui dit : « Quelle est votre opinion? — Mon avis, répond Yusuf , est qu'il faut attaquer de suite, si nous ne voulons pas être écrasés par un ennemi très nombreux, qui d'un instant à l'autre va découvrir nos traces; mais je ne dois pas dissimuler à Votre Altesse Boyale que l'entreprise ofire de très sérieuses difficultés. »
Le colonel Morris, consulté, fit la même réponse, et conseilla fermement d'attaquer. € Je pense absolument comme vous, dit le duc d'Aumale, nous allons marcher en avant! :d Puis, se tournant vers ses deux aides de camp, les colonels Jamin et de Beaufort : a Faites prévenir l'infanterie qu'elle ait' à hâter sa marche pour nous soutenir, » et en même temps le général distribuait ses ordres aux colonels Yusuf et Morris, comme s'il se fût agi d'aller à la manœuvre.
L'on se séparait pour aller chacun occuper son poète de combat, lorsque le colonel de Beaufort, prenant la parole, dit : <i: Monseigneur, nous sommes ici, le colonel Jamin et moi^ responsables vis-à^vis du Boi, et nous avons missioD de veiller sur Votre Altesse Royale. Permettez-nous de vons