CHAPITRE XII
et les enfants. On ne nous laissait, pour alimenter la guerre, que les récoltes à l'époque de leur maturité... Il nous a fallu longtemps pour agir de manière à atteindre les populations fugitives. Nous l'avons pu enfin, et de ce moment, vous avez vu commencer et progresser la pacification. C'est donc à la razzia, qui vous faisait horreur, que nous devons tous nos progrès, et particulièrement cette sécurité qui vous a permis de visiter si paisiblement une grande partie de l'Algérie (1).
(1) Le général Bugeaud, auteur anonyme du piquant colloque entre le Touriste et le Lieutenant, ne pensait point, lorsqu'il écrivait ces lignes, qu'il fût possible d'obtenir de l'Arabe rebelle une autre indemnité que des troupeaux ou du grain. Trente ans plus tard, cependant, un de ses successeurs au gouvernement général de l'Algérie, le seul peut-être qui, par la hauteur et la puissance de son intelligence, l'audace et la promptitude de ses résolutions, puisse être comparé au duc d'Isly, M. le vice-amiral, comte de Gueydon, obtenait, après l'insurrection de 1870, des Kabyles révoltés un important tribut en argent. Le passage de Tamiral de Gueydon en Algérie a creusé de profonds sillons; en trois ans, il fit plus pour la colonie que tous les gouverneurs généraux de Napoléon III. — Aussi, n'est-ce point une vaine flatterie qui lui fit accorder le surnom d^ amiral Bugeaud.
Pour en revenir au tribut obtenu par le premier gouverneur général civil, comte de Gueydon, on se souvient qu'après le 4 septembre 1870 (chute de l'empire ; invasion prussienne ; établissement de la république en France), notre colonie d' Ai lique faillit nous échapper .L'insurrection s'étendit comme une traînée de poudre dans les trois provinces, et les chefs arabes, ces anciens hôtes de Compiègne, jusqu'alors si fidèles à la France, voyant le gouvernement de l'empereur renversé, se crurent, eux aussi, comme jadis les républicains de 1848, visà-vis Abdel-Kader, déliés de leur serment ! — Les odieux et ineptes décrets du citoyen Crémieux, assimilant les juifs indigènes aux Français, et donnant à l'élément civil et radical tout droit sur le gouverneur de la colonie, mirent le comble au désordre. Sans l'énergie de quelques officiers généraux revenus en toute hâte de France, notre colonie nous échappait. — Des massacres, des in« cendies, des pillages eurent lieu jusqu'aux portes d'Alger.
Ce fut alors qu'après l'énergique répression de la révolte par le gouverneur général de Gueydon , on songea à utiliser la victoire. A peine débarqué, l'amiral il pensa à faire peser sur les Kabyles insurgés les frais de la guerre. Il rassembla le conseil supérieur composé des hauts fonctionnaires de la colonie, et demanda à l'aréopage à combien de millions il croyait pouvoir évaluer le chifiEre dMndemnité à réclamer à l'insurrection? Ces messieurs se prirent à sourire, ajoutant que l'Arabe ne possédait rien, et qu'à grand'peine nous pourrions tirer de lui quelques centaines de mille francs. — a C'est bien. Messieurs, reprit l'amiral, en congédiant le conseil, je vous donnerai mon avis demain. j> — Sur ce, le nouveau
438 LE ^lARÉCHAL BUGEAUD.
... Chose étrange et aveugle que les préjugés! On se révolte contre la razzia en Afrique, et l'on trouve tout simple qu'en Europe on l)ombarde et on affame une grande ville. Quel spectacle ont donné souvent les villes assiégées? Les bombes, les projectiles de toute espèce traversant les maisons, écrasant des femmes, des enfants, des vieillards, tous victimes innocentes de la guerre (1). Ces êtres inoffensifs veulent quitter la scène d'horreur : ils se présentent aux portes et souvent môme le commandant de place les chasse parce qu'ils n'ont plus de vivres. Que fait l'armée assiégeante? Elle les repousse à coups de fusil et les force à rentrer dans cet enfer. Tout cela est selon les lois de la guerre, dit-on. Et la razzia serait infâme !
Mais sachez donc, excellents philanthropes, que la razzia est cent fois moins cruelle ; il y a longtemps qu'elle s'est humanisée. Nous n'écrasons ni les femmes, ni les enfants comme font vos bombes d'Europe; nous nourrissons et soignons ceux qui tombent entre nos mains ; nous les gardons comme gage de la soumission de leur tribu. Dès que celle-ci a capitulé et donné des garanties, nous lui rendons tout son monde, et, quelquefois une partie de ses troupeaux...
Bugeaud manda au palais de Mustapha le directeur des douanes, et s'enferma arec lui. Ils travaillèrent toute la nuit et compulsèrent ensemble les registres de douane» établis depuis plusieurs années^. Le lendemain, le conseil se réunit. (( J'ai réfléchi. Messieurs, dit le jrouvemeur général, c'est quatre millions que je (IcDjande aux Kabyles, et dans quinze jours ces quatre millions seront ici.» — ^Tout se passii comme l'avait prédit TamiraL Plutôt que de voir leurs biens, leurs champs, leurs moissons séquestrés, les Kabyles, qui depuis de longues années avaient exporté du bétail et des produits de toute sorte, — le registre des sorties en faisait foi, — apportèrent leurs économies, et payèrent en pièces de cent 60US & reffij,'ie de Louis-Philippe et de Napoléon III les quatre millions exigés par l'amiral.
(1) Voici ce qu'écrivait le maréchal en 1845, à l'occasion de l'éTéncment des grottes du Dahra, dans lequel le général Pelissicr acquit \me si douloureuse notoriété.
((Les soumissions n'ont été bonnes et durables que quand les tribus ont Im-