CHAPITRE Xlll
dont il prenait possession (1) et où il marquait les emplacements nécessaires à un établissement définitif. L'entreprise était plus aisée qu'à Tenès et Orléans ville, car la ville mauresque de Dellys existait encore sur les ruines d'une ancienne colonie romaine.
Le 12 mai, la moitié de la colonne de l'Est qui, sous les ordres du maréchal, était allée prendre possession de Dellys et y charger un convoi, fut attaquée au moment où elle repassait l'Oued-Neça pour retourner au camp de Bordj-Menaïel.
Les vivres et les bagages furent placés sur la rive gauche sous la protection d'un bataillon du 48°. Avec le reste de l'infanterie qui se composait d'environ deux mille hommes et les goums indigènes, le maréchal prit l'offensive sur la rive droite. Plusieurs positions furent enlevées à la cavalerie ennemie. Derrière elle, un gros rassemblement d'infanterie kabyle réuni par Ben Salem couvrait les collines disposées en demi-cercle, et poussait de grands cris. La vue d'un ennemi cinq fois supérieur en nombre n'arrêta pas l'élan de nos troupes* Nos goums, conduits par des officiers et sous-officiers français , se jetèrent sur la droite de l'ennemi, avec le soutien de vingt spahis et neuf gendarmes et tous les hommes du train des équipages. Le maréchal utilisait tout ce qu'il avait
(1) La ville romaine se nommait JRusuairrum. Dellys est situé à l'est du cap lîcngut qui lui assure un abri passable. Les jardins cultivés par les Maures y sont renommés. C'est aujourd'hui, une riche et coquette ville de 3,000 âmes.
Dès le 14 mai 1843, un avis publié dans le Moniteur algérien informa le l)ublic que, par ordre du gouverneur général, le courrier (vapeur) de l'Est, partant d'Alger les 10, 20, 80 de chaque mois, ferait échelle à Dellys.
SOUS la main ; car il avait laissé au camp quatre à cinq cents chasseurs d'Afrique.
L'infanterie , poussant au centre, coupa le demicercle en deux. Les masses confuses des Kabyles prirent la fuite dans toutes les directions, et par les lieux les plus escarpés, laissant trois cents morts, beaucoup d'armes et un drapeau. Si la cavalerie française eût été présente, on eût tué et pris beaucoup plus de monde. De notre côté, il y eut seulement une vingtaine de blessés, et quelques chevaux tués.
Cinq jours après, le 17 mai, il fallut combattre à nouveau sur la rive gauche de TOued-Sebaou. L'ennemi laissa sur le terrain quatre cents morts et un plus grand nombre de blessés ; de notre côté Ton ne compta pas moins de trente morts et une centaine de blessés.
Le 21 mai, la grande tribu des Flissas, jusque-là opiniâtrement rebelle, fit sa soumission. Au bruit du canon, Ben-Zamoun, petit-fils d'un chef illustre de ce nom, reçut le burnous d'investiture. Deux autres tribus se soumirent également.
En se soumettant, les Flissas s'excusèrent en ces termes d'avoir combattu. Quel homme, en vérité, n'admirerait de si nobles sentiments !
Nous ne pouvions nous dispenser de combattre. Nos femmes n'auraient i>lus voulu nous regarder ni préparer nos aliments. Nous avions promis à Ben Salem de mourir avec lui s'il voalait mourir avec nous. S'il eût tenu parole, nous nous serions fait tuer jusqu'au dernier; mais il a fui au commencement de l'attaque. Nous ne lui devons plus
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rien. Il ne reparaîtra plus dans nos montagnes et nous serons aussi fidèles à la parole que nous te donnons qu'à celle que nous lui avions donnée.
Dans la discussion de leurs intérêts, les chefs kabyles prétendirent se dispenser de payer Timpôt, sous prétexte qu'ils ne Tavaient jamais payé ni à Abdel- Kader ni aux Turcs.
Je ne me règle, répondit le maréchal, ni sur Abdel- Kader ni sur les Turcs. La France est autrement puissante que Tétait le dey d'Alger. Elle veut que les Arabes, comme les Français, soient traités avec égalité. Vous paierez l'impôt comme les autres.
Les Kabyles baissèrent la tête en signe de résignation.
Le maréchal remonta alors TOued-Sebaou pour entrer chez la dernière tribu insoumise (les Amraoua). A peine le camp posé sur le champ de bataille du 17, de toute part les représentants des tribus affluèrent. Il en vint même que Ton n'avait pas l'intention de soumettre. De nouvelles investitures au bruit du canon et au son de la musique militaire eurent encore lieu les 24 et 25 mai (1). Le propre frère de Ben Salem, Ben Omar se présenta, demandant au maréchal à vivre dans cette province en simple particulier.
(1) Dans rorganisation des provinces de TEst, le maréchal Bugeaud évita intentionnellement de constituer un chef unique. U sépara le paya entre trois agas qui devaient se jalouser et se surveiller réciproquement.
Le 26, les troupes firent leur mouvement de retraite sur la Mitidjah. Trois bataillons seulement furent laissés au col des Beni-Aïcha, pour prolonger la route de TEst. Le maréchal s'embarqua à Dellys, sa création nouvelle, et rentra à Alger le 27 mai au matin.
Deux jours avant sa rentrée il avait écrit à sa fille Léonie la jolie lettre que nous reproduisons.
Le Marêclial à M"' Léonie Btigeaud.
Alger, du camp de l'Oaed-Sebaou, le 25 mai 1841.
Tu veux donc ta petite lettre, chère Léonie ; la voici.
Tu es fière d'être ma fille et ta voudrais être capitaine ou lieutenant pour m'accompagner partout. Je suis touché de ce désir, mais quand tu serais cela, je ne t'aimerais pas davantage. Tu ne serais pas aussi gentille que tu Tes quand tu veux être bonne, quand tu es eu boniie santé.
Je suis bien heureux d'apprendre que tu te promènes beaucoup. L'exercice des bras et des jambes est assurément le meilleur remède pour toi. Si tu étais jardinière, travaillant tes légumes et les portant au marché voisin, tu serais bieotôt guérie et tout le monde voudrait de la salade de la belle jardinière, parce qu'elle serait assaisonnée d'un cliarmant sourire aux chalands.
Il est présumable que Marie est à Excideuil et qu'elle gâte Charles. Ta sagesse redressera tout cela.
J'ai insisté de nouveau pour ma rentrée en France ; mais l'homme propose et Dieu dispose. Il sait seul quand je pourrai te bien choyer dans notre modeste manoir de la Durantie. Je serais bien lieureux si ce pouvait être en septembre.