CHAPITRE XIV
Les bruits répandus portaient le nombre des combattants à cent cinquante mille. C'était faux. D'après mes renseignements, dont l'exactitude a été vérifiée depuis, nous devions nous attendre à combattre six mille cavaliers réguliers de la garde de l'Empereur, mille à douze c^ts fantassins préposés à la garde de Muley-Mohammed et environ soixante mille cavaliers, contingents des tribus de l'est de l'empire.
La journée du 12 avait été consacrée par le maréchal à la rédaction des instructions données à chaque chef de corps. Il était fatigué plus que de coutume et il s'étendit sur son , lit de camp, immédiatement après notre dîner.
Dans la matinée, deux régiments de cavalerie, arrivant de France, étaient venus nous rejoindre, et les officiers des chasseurs d'Afrique et des spahis avaient invité tous les officiers du camp, que ne retenait pas leur service, à un punch donné en l'honneur des nouveaux arrivés.
Sur les bords de l'Isly, ils avaient improvisé un vaste jardin dont l'enceinte et les allées étaient formées par de splendidcs touffes de lauriers-roses et de lentisques. Des portiques en verdure garnissaient l'allée principale qui conduisait à une vaste plate-forme également entourée de lauriers-roses. Tout cet emplacement était splendidement illuminé par des lanternes en papier de diverses couleurs. Que ne trouve-t-on pas dans un camp français?
En voyant ces nombreux officiers de tout grade et de toutes armes réunis dans ce lieu pittoresque, mes camarades et moi, composant l'état-major du maréchal, regrettâmes vivement son absence. Il eût trouvé là une de ces occasions qu'il recherchait, de se mettre en communication directe avec ses compagnons d'armes. Mais il était terriblement fatigué, et qui oserait troubler son repos?
Moins astreint que mes amis aux règles sévères delà hié-
rarchîe militaire, je me chargeai de la commission, et retournai à nos tentes.
Il s'agissait de réveiller notre illustre chef. Je reçus une rude bourrade. Mais il était si bon! En denx mots je lui ex* pliquai le motif de^ma démarche. Il se couchait tout habillé ; aussi n'eut-il qu'à mettre son képi à la place du casque à mèche légendaire qui a donné lieu à la fameuse marche : (C La casquette du père Bugemard j>y et nous voici partis! II maugréa bien encore un peu durant le trajet de sa tente au jardin improvisé, car il nous fallut marcher pendant plus d'un kilomètre & travers les inégalités du terrain, embarrassés par les cordes des tentes et les piquets des chevaux.
Ces petites contrariétés furent vite oubliées. A peine, en effet, le maréchal était-il entré dans l'allée principale, qu il fut reconnu et salué par des acclamations qui l'émurent singulièrement. Chacun voulait le voir ; les oflSciers supérieurs, les généraux "n'avaient pas seuls le privilège de lui toucher la main. Enfin il arrive sur la plate-forme où le puoch est servi. Tous les assistants forment le cercle autour de lui. Les généraux et les colonels sont & ses côtés. Il n'a pas de temps à perdre, dit-il, il a besoin de se reposer pour se préparer aux fatigues de demain et d'après-demain.
c( Après-demain, mes amis, s*écrie-t-il de sa voix forte et « pénétrante, sera une grande journée, je vous en donne <c ma paroje.
« Avec notre petite armée dont l'effectif s'élève à 6,500 « baïonnettes et quinze cents chevaux, je vais attaquer l'ar- (L niée du prince marocain qui, d'après mes renseîgne- <{ meuts, s'élève à soixante mille cavaliers. Je voudrais que « ce nombre fût double, fût triple, car plus il y en aura, « plus leur désordre et leur désastre seront grands. Moi j'ai