‹ Le Maréchal BugeaudChapitre 257 sur 294 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Un témoin oculaire, contemporain de ces grandes guerres, nous contait dernièrement un fait peu connu qui se passa deux jours après la bataille d'Isly.

Le lendemain de la bataille où nous venions de culbuter le fils de l'empereur du Maroc, le maréchal Bugeaud n'en était pas moins fort inquiet de la présence d'Abdel- Kader qne les rapports lui signalaient, marchant à une journée sur nos flancs.

Yusuf s'offrit pour avoir des nouvelles précises de l'Emir, Le maréchal Bugeaud, plein de confiance dans la sagacité et la hardiesse de son chef de cavalerie indigène, lui donna carte blanche.

Dans la soirée, Yusuf faisait choix de cent des meilleurs soldats de son régiment. Avec la dépouille des vaincus de la veille, il costumait les spahis en marocains : coiffure ])ointue, long fusil à baïonnette, burnous noir, l'illusion était complète. Vers onze heures, par une nuit sombre qui semblait protéger son projet, il se mettait à la tête de sa bande de condottieri, et la dirigeait vers la montagne.

Après avoir fait quatre ou cinq lieues dans un pays mamelonné, les coureurs laissés en avant tombaient sur un poste d'Arabes, venus eux-mêmes en reconnaissance. Ces cavaliers, à la vue de ces silhouettes armées, que le petit

qu'il pouvait faire dans une grande guerre, et la couflanoe de Tarmée en lui est sans bornes.

. Septembre 1844.

Toujours superbe de simplicité et de génie, lorsqu'il raconte sa victoire si complète» si bien gagnée, si habilement préparée. Il n'a pas douté une minute du succès, malgré quel- «lues inquiétudes manifestées un moment par Lamoricière.

Le maréchal est vraiment un homme indéfinissable, s'occnpant de tout et causant de tout, et bien et avec feu. et avec un esprit et surtout un bon sens remarquable, et, malgré tout, sans littérature, ne sachant pas expliquer .on dicton, un proverbe latin, mais qrganisé pour tout et taillé dans un bloc de granit.

jour prêt à poindre n'éclairait qne d'ane manière confase, s'étaient rapprochés, sans défiance, de nos spahis.

Mais lorsque, désabusés , ils voulurent fuir, Ynsuf arri* vait au galop avec le gros de sa troupe, les enveloppait, leur tuait quelques hommes qui voulaient résister et faisait le reste prisonnier. Parmi ces derniers, celai qui paraissait être leur chef fut immédiatement interrogé et fouillé. Ce chef, quel était-il? Tout simplement le krodja (secrétaire intime) d'Abdel-Kader, porteur de son cachet officiel et de lettres précieuses donnant exactement les renseignement si désirés sur la marche et les projets dé TÉmir !

Je laisse à deviner la satisfaction démonstrative du maréchal, lorsque Tusuf en l'entrant au camp, vers sept heures du matin, lui rendait compte de son intéressante expédition !

Du reste, ajoutait Fauteur de ce récit, nul plus que Yusuf n'était propre & ces coups de main hardis, à ces entreprises audacieuses. Sous le premier Empire, il eût été l'émule des Murât et des Lasalle. Pendant la période de nos grandes luttes contre Abdel-Kader, il fut sans rivaux. Le maréchal Bugeaud , le général Lamoriciëre étaient ses protecteurs illustres ; ils avaient su tirer de cet homme de guerre, ingénieux et brave , des services inappréciables. Pendant cette rude campagne d'hiver, en 1842, quand nous étions pour ainsi dire bloqués à Mascara, Yusuf devint le bon génie de notre petite armée. Fallait-il préparer une attaque contre les tribus redoutables qui nous enserraient de toutes parts, Yusuf, à pied, dans la neige jusqu'aux genoux, suivi de quelques hommes d'élite, passait la nuit & battre l'estrade et ne rentrait qu'au matin après avoir reconnu l'emplacement et l'importance des feux de l'ennemi.

L'effet produit par la victoire d'Isly eut un grand

Page 1