CHAPITRE XV
tance, à leur dévouement et au zèle qu'ils avaient mis à prélever et à verser les impôts. Des encouragements furent donnés aux autres et tous se retirèrent parfaitement satisfaits.
Nous arrivons maintenant à la partie de la fête à laquelle il nous est impossible de donner, à beaucoup près, l'intérêt qu'elle a inspiré à ceux qui en ont été témoins. Nous voulons parler du dîner auquel M. le maréchal avait invité les trois khalifas, les deux bacli-agas et les vingt-deux agas réunis à Alger.
C'était un magnifique coup d'œil de voir ces costumes arabes aux belles draperies, ces têtes expressives encadrées dans le kaïk blanc retenu par la corde de chameau, ressortir à côté des sévères uniformes de nos généraux et de nos officiers. Mais, qu'était l'effet produit sur eux en comparaison des sensations que nous éprouvions tous en songeant que l'élite des chefs de ^Algérie, Tell et Sahara, se trouvait réunie dans une enceinte où, trois ans avant, quatre ou cinq chefs au plus de la plaine avaient pu être rassemblés pour venir saluer le nouveau gouverneur !
Sans la moindre hésitation, tous ces nobles musulmans, marabouts, scherifs, djoueds, s'assirent joyeusement à table au moment où le canori annonça que le jeûne était rompu. Malgré la sainteté du mois sacré de ramadan, ils mangèrent sans hésiter tous les mets qui leur furent présentés, sur la simple assurance que leur donna M. le maréchal qu'ils avaient été préparés suivant les rites de leur religion.
Répéter ici toutes les paroles dignes et paternelles adressées par M. le maréchal à ses hôtes, raconter les réponses fines et pittoresques de ceux-ci, serait une tâche au-dessus de notre mémoire. Après mille sujets épuisés, on en vint à parler de la guerre du Maroc et tous les chefs demandèrent unanimement à M. le maréchal le récit exact de tous
558 LE MABÉCHAL BU6EAUD.
les événements de cette illustre campa^^e, car, disaientils, € en retournant dans nos tentes nous serons accablés de questions.
<t La première^ celle qui touche le cœur de tous, c'est celleci : le maréchal est-il bien portant? Après, il faudra satisfaire la curiosité de mille Arabes qui pendant les longues veillées du ramadan, se réunissent autour de nous. H faut donc que nous puissions leur dire : Nous allons tous répéter la vérité, car c'est le maréchal qui l'a dit. j>
M. Léon Boches, interprète en chef, fut chargé par le gouverneur général de faire le récit demandé par les chefs arabes. Il est difficile de peindre l'attention de tous ces musulmans écoutant l'histoire des défaites de leurs coreligionnaires. La tête penchée, les yeux fixés sur le narrateur, ils semblaient boire les paroles qui sortaient de sa bouche. Sans comprendre l'arabe on pouvait suivre la marche dea événements, par les impressions qu'on lisait snr leurs physionomies expressives.* Le récit fut long et pourtant il était fini qu'ils écoutaient encore.
Enfin, le gouverneur s'étant levé, chacun allait se retirer lorsque Taga de Zathima-El-Sid-Mohammed-Saaîd-Ould- Sidi-Brahim-EI-Ghobrini, fils du plus illustre marabout de l'Algérie, descendant du Prophète, s'écria :
<i: Arrêtez, mes seigneurs et frères, nous sommes tous ici membres d'une seule famille. Les Français sont chrétiens, les Arabes de l'Algérie sont musulmans, mais Dieu est pour tous et H nous a donné pour sultan le roi des Français. Notre religion nous ordonne de lui obéir, puisque le Seigneur a voulu que son bras fût plus fort que le nôtre ; nous avons juré de le servir fidèlement, et de l'honorer comme notre sultan, je vous propose donc une prière au Très-Haut, que vous répéterez tous avec moi.