CHAPITRE XV
A peine le maréchal eut-il mis le pied sur le sol français qu'une imposante manifestation eut lieu en riionneur du vainqueur d'Isly. Le banquet oifert par le commerce de Marseille, dans le grand théâtre, au général africain, eut un grand retentissement. Bien qu'un demi -siècle se soit écoulé, les habitants de la ville ont, paraît-il, gardé le souvenir de cette solennité patriotique et de Thommage rendu à l'illustre soldat. Au toast porté par M. Regnard , député et maire de Marseille, le maréchal répondit ces mots :
<ï Messieurs, si je n'étais dès longtemps ^habitué aux émotions puissantes du champ de bataille, je ne pourrais résister aux émotions que je n'ai cessé d'éprouver depuis que j'ai mis le pied dans votre populeuse, riche et patriotique cité. Mais je dois, avant tout, reporter au gouvernement du Roi et à l'armée la plus grande part de ces vifs et chaleureux témoignages ; à l'armée, qui par son courage, sa fermeté, son dévouement, sa confiance, a rendu facile la tâche qui m'était imposée ; au Gouvernement qui a mis à ma disposition toutes les ressources, tous les moyens qui m'étaient nécessaires et dont je n'ai fait que suivre les instructions et exécuter les plans. La part qui m'est propre est plus que suffisamment récompensée par ces témoignages de votre sympathie, par cet accueil magnifique. Messieurs, appelés comme vous l'êtes, par la ijosition de Marseille, à être l'intermédiaire de la mère patrie avec l'Algérie, permettez-moi de vous entretenir, un moment, de nos affaires.
La conquête de l'Algérie parles armes est achevée. La paix ^st partout; depuis les frontières de Tunis jusqu'à celles du Maroc, tout est soumis, à part quelques tribus kabyles des provinces de Bougie et Djidjilly. Partout règne la sécurité la
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plas entière. Uu progrès immense se fait sentir ; les revenue de la colonie qui n'étaient en 1840 que de quatre millions s'élèvent aujourd'hui à vingt millions ; ce sont vingt millions qui viennent alléger les charges de la métropole; la population européenne qui n'était en 1840 que de vingtcinq milles âmes est maintenant de soixante-quinze mille. Il est essentiel que vou^ connaissiez bien toute l'importance du marché dont Marseille est le principal entrepôt.
En vous parlant ainsi, je ne suis pas suspect, car vous le savez, dans l'origine, je n'étais pas partisan de la colonie. Je pensais alors que les efforts, les sacrifices qu'elle exigeait de nous, pouvaient affaiblir notre position en Europe.
On croyait, il y a peu de temps encore, que le territoire accessible à nos relations s'étendait seulement dans le Tell, c'est-à-dire dans une zone de quarante-cinq lieues de profondeur seulement. Détrompez-vous ; nous avons la certitude que la population arabe s'étend sur une profondeur dedeux cents lieues et une longueur de deux cent cinquante, c'est-à-dire sur une surface aussi grande que celle de la France. La population arabe est de cinq millions d'habitants, peut-être de six. Voilà quel est le champ qui s'ouvre devant vous et rapporte déjà vingt millions au trésor!
Il y a là un avenir immense qu'à mon Age, il ne me sera peut-être pas donné de voir. Mais tant que je conserverai un reste de force, tant qu'une goutte de sang coulera dans mes veines, je les consacrerai au service de la patrie. Maintenant la paix est partout. Je le répète, tout est soumis. Notre ennemi, chassé de notre territoire, est réfugié dans le Maroc et je viens de recevoir la nouvelle que je regarde comme presque certaine, bien que je n'aie point la certitude ofiicielle (1), qu'Abdel-Kader vient de licencier le
(1) Si les prû visions du maréchal, relatives au développement matériel et