CHAPITRE XV
léon, après ses campagnes, nul général n'avait reçu de la population une ovation plus sincère et plus chaleureuse. Le maréchal Bugeaud était, à cette heure, le second personnage du royaume ; sa loyauté, son patriotisme le mettaient à Fabri de tout soupçon d'ambition personnelle ; mais , il faut bien le constater, en ce moment, seule, la personnalité du Roi dominait la sienne.
Le Roi et les princes iie cessèrent de témoigner à ce grand serviteur de la France l'estime à laquelle il avait tant de droits. Cependant, quelques membres du cabinet ne voyaient pas sans jalousie les hommages rendus à un soldat qui n'avait jamais été et ne fut jamais ministre. La lettre suivante, adressée d'Excideuil à M. Gardère, témoigne de ce sentiment qui, il faut bien le dire, ne fut jamais partagé par M. Guizot :
Excideuil, 2 janvier 1845.
Vous ne voulez pas, mou cher Gardère, que je réponde h votre lettre du 29 décembre ; mais la foule n'étant pas encore arrivée aujourd'hui, j'ai le temps de vous écrire quelques lignes.
D'autres que vous ont remarqué le sileuce des journaux du Gouvernemeut sur les honneurs qui me sont rendus. Je ne sais à quoi attribuer cela, car trois ministres m'en ont félicité très franchement. Sans doute a-t-on cru que c'était assez d'avoir rapporté l'ovation de Marseille?
On se tromperait fort si Ton croyait que je recherche ces hommages. J'en ai refusé bien plus que je n'en ai accepté. Toutes les villes de la Dordogne m'ont envoyé des députîitions pour m'inviter à des fêtes.
Il paraît qu'on voulait, au ministère de la guerre, enlever
568 LE MARÉCHAL BUOEAUD.
rordonnance sar rAlgérie sans consulter ni le cabinet ni moi. Je croîs que cela vient plutôt de Taberration d*esprit que d'un mauvais vouloir contre moi. On était convaincu, en vraies « mouches du coche », que l'Algérie ne pouvait vivre sans l'application de cette œuvre si longuement élaborée par lesdites <t mouches ». A force de s'en occuper, on s'était persuadé qu'il y avait urgence extrême lorsqu'il n'y a pas même utilité. Petits esprits qui croient pouvoir et devoir remuer le monde à chaque instant!
Ils ressemblent beaucoup à nos réformateurs qui veulent à toute- force réorganiser la société tout entière. Mais l'éveil a été donné à temps. Je sais que plusieurs ministres doivent demander que ce travail de Pénélope soit revu au Conseil d'État. C'est un moyen dilatoire qui pourra bien devenir une fin de non-recevoir.
Nous acceptons de gaieté de cœur votre festoiement. Odiot ou Eynard vous dira où nous logeons. Nous arrivons le 19 ou le 20 à Paris.
Dès Touverture des Chambres, le maréchal député d'Excideuil assista assidûment aux séances. L'occasion pour lui était trop belle pour qu'il laissât échapper roccasion de défendre sa politique et de répondre k ses ennemis. Malgré son étendue, nous n'hésitons pas à reproduire l'important discours que le vainqueur d'Isly prononça dans la séance du 24 janvier 1845, à l'occasion du traité avec le Maroc. Toutes ses idées, en effet, sur la guerre avec les Arabes, sur le système de gouvernement et de colonisation sont contenues dans ce discours qui est en quelque sorte le résumé de sa doctrine et de ses principes.