CHAPITRE XV
tout, par la puissance morale qui résulte de la puissance matérielle appliquée avec intelligence.
Je le répète, il n'eût pas été sans inconvénient de laisser l'armée sur le territoire du Maroc, car il aurait fallu qu'elle y pénétrât de nouveau pendant six semaines ou deux mois pour l'exécution du traité.
L'armée ne joue pas seulement en Afrique im rôle, celui de la domination et de la protection des intérêts européens. Elle enjoué plusieurs. Le plus important, après celui de la guerre, ce sont les grands travaux qu'elle exécute. Lorsque nos soldats rentrent d'une campagne très fatigante, on ne leur donne que trois jours de repos pour réparer leurs effets en débris ; et immédiatement après, on les mène sur les ateliers. Là, ils font une route, un édifice, ils construisent un pont. Ils travaillent toujours, quand ils ne combattent pas.
Toutes mes mesures étaient donc prises pour former, non pas une grande armée, cela était impossible, mais un petit corps de troupes aguerries qui, par leur harmonie et leur force d'ensemble, devaient vaincre des multitudes qui n'avaient pas la puissance que donnent seules aux masses l'organisation, la discipline, la tactique. Les embarras que nous avons éprouvés pour former ce corps témoignent suffisamment que l'armée d'Afrique n'est pas trop forte, comme quelques-uns semblent le croire. On a dit qu'on aurait pu pénétrer jusqu'à Fez.
M, Gustave de Beaumont. — Je n'ai pas dit cela.
Le maréchal Bugeaud, — Si ce n'est pas vous, on l'a dit! On a dit aussi le contraire. L'honorable M. Thiers a dit que nous n'étions pas en mesure d^ faire une seconde campagne. S'il a voulu parler du renouvellement des hostilités, il a rai-
son. Nous aurions . pu être en défaut pour pénétrer très avant dans Tempire du Maroc ; mais immédiatement après Isly, qui avait disloqué l'armée marocaine, nous pouvions aller jusqu'à Fez sans trouver une résistance sérieuse. Mais ce qui était plus sérieux que la résistance, c'était la chaleur! Nous étions au 14 août, il y avait alors qtMrante-<inç degrés de chaleur & l'ombre et soixante et un au soleil. Il y avait impossibilité matérielle d'aller jusqu'à Fez. Tout ce que nous pouvions faire, c'était de parcourir et de ruiner une zone de quinze à vingt lieues de pays, et je déclare, dussé-je affliger encore quelques philanthropes, que je l'ai fait autant que je l'ai pu. (Très bien.)
Si je ne l'ai pas dit dans mes rapports, c'était pour ménager la sensibilité de certains hommes que nous avons en France et qui sont plus soigneux des intérêts de l'humanité que de ceux de leur pays. Et, puisque je suis sur cette question, je dirai que la véritable philanthropie consiste à ménager les hommes et les écus de la France I (Très bien.)
uant aux razzias, contre lesquelles on s'est tant récrié, je demande s'il était un autre moyen d'arriver à la conclusion de la guerre ? En Europe, il y a d'autres moyens d'atteindre les intérêts de l'ennemi. On prend ses capitales, on intercepte les grandes routes, la navigation des fleuves, et quand on tient ainsi les entrailles d'un pays, on le fait capituler. Mais en Afrique, il n'y a pas de capitales, pas de villes, pas de villages, pas de fermes, il n'y a qu'un intérêt, rintérêt agricole (1). Il est répandu sur toute la surface
(1 j A propos de l'importance de Tintérêt agricole, dana une note, page 487, chapitre XII, relative an vice- amiral comte de Gueydon, et aux contributions de guerre prélevées par lui après Tinsurrection de 1870, il s'est glissé une erreur sur laquelle nous devons revenir. Ce n'est point & la somme de quatre mais de flix millions que s'est élevé le chifEre de l'impôt de guerre perçu par l'amiral sur les tribus kabyles de la subdivision de Dellys. — Une seconde oontribu-
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du pays ; il faut le poursuivre partout et parcourir, pour ainsi dire, chaque hectare. Là, il faut prendre un troupeau de bœufs, là un troupeau de moutons, là un troupeau de chèvres, là une population qui fuit, montée sur des chameaux, sur des mulets. Voilà pourquoi cette guerre est différente de toutes les autres. Les intérêts sont diffus et éparpillés et il faut s'éparpiller comme eux pour les atteindre. (Très bien.) C'est là ce qui nécessite une armée nombreuse, quoiqu'il n'y ait pas de grandes batailles à livrer.
Je me rappelle qu'on s'est étonné, sinon dans cette enceinte, du moins dans vos bureaux et dans vos commissions, qu'il ait fallu quatre-vingt mille hommes pour faire la conquête de l'Algérie oii on n'a jamais vu, dit-on, vingt mille hommes en ligne, lorsque avec des armées de trente mille hommes on a fait la conquête de l'Italie et de l'Egypte ? Messieurs, je ne saurais trop le redire, c'est que dans la plupart des autres pays, surtout en Europe, il suffit de gagner une ou deux batailles décisives pour s'emparer des grands intérêts de l'ennemi qui se trouvent concentrés sur quelques points. Mais, en Afrique, des combats même convenables n'ont rien de décisif. Ce n'est que par leur multiplicité et en prenant les tribus les unes après les autres, que nous sommes parvenus à soumettre les Arabes. Le chiffre de quatre-vingt mille hommes est d'ailleurs fort réduit par le nombre des malades, des non- valeurs, des hommes employés aux travaux.
tion de guerre dont furent frappés les rebelles de la province de Constantine dépassa 25 millions. Les Kabyles, en outre, rachetèrent une partie des terres séquestrées. Bref, d'après une loyale déclaration faite au conseil supérieur du Gouvernement par le général Chanzy, plus de 60 millions rentrèrent dans la caisse de la colonie, de par le fait de son prédécesseur l'amiral de Gueydon. — Or, cet homme illustre, organisateur de génie, une des rares intelligences hors pair que nous ayons en France, fut brutalement révoqué au 24 mai 1873, par le nouveau président delà République, duc de Magenta. Avant que l'histoire demande compte à ce dernier de cette inique mesure, peut-être en dirons-nous les motifs.
574 Le IIARÉCHAL BUGEAUD.
Je le déclare donc : sans beaucoup d'art dans la manière de disposer les troupes^ ce chiffre ferait insuffisant! (Très bien.)
Je ne quitterai pas cette tribune sans dire combien Tarmée a contribué, je ne dirai pas à la protection, à la sécurité, mais à la colonisation. Non seulement Tannée prot^e, non seulement elle donne la sécurité, mais encore elle exécute les grands travaux d'utilité publique. C'est l'armée qui vous a fourni des bras nombreux et à bon marché, et sans elle vous ne les exécuteriez pas, car d'abord vous ne voteriez jamais les sommes nécessaires pour les faire faire par des bras civils. Car un terrassier coûte trois francs, un ouvrier d'art, un maçon, un menuisier six ou sept francs par jour, et, si, par impossible, vous accordiez les allocations nécessaires à ce travail ainsi rétribué, vous ne trouveriez pas de bras assez nombreux pour les appliquer. C'est l'armée seule qui peut vous les offrir.
C'est ainsi que l'armée a ouvert, depuis deux ans, cinq cents lieues de routes, qu'elle a fait seize ponts, une multitude d'édifices militaires sur tous les points, qu'elle a fondé plusieurs villages, qu'elle a créé en un mot tous les grands travaux d'utilité, car il n'y a qu'elle qui en fait. Ce n'est pas tout! Elle porte encore le secours de son budget au mouvement colonisateur et commercial. Elle a ainsi trois grands moyens de faire progresser votre colonie.
Réduire l'armée serait donc la chose la plus contraire à notre entreprise ; ce serait compromettre la conquête ou tout au moins retarder l'époque des compensations à nos sacrifices. Loin de la réduire, il faudrait donc l'augmenter de dix mille hommes. L'armée, par les routes qu'elle a ouvertes, n'a pas fait seulement de la stratégie, elle a encore créé des voies commerciales à l'intérieur.