‹ Le Maréchal BugeaudChapitre 35 sur 294 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

car je vois qu'ils sont bien désireux de la paix et quelquesuns m'ont remercié d'avoir ménagé les moissons depuis la Sickack jusqu'ici, commeje l'avais promis à Hamadis Sacal. »

Ici , il a souri d'un air dédaigneux, ce qui voulait dire qu'il se souciait fort peu de la perte des récoltes, et, changeant de conversation, il m'a dit :

« Combien faut-il de temps pour avoir l'approbation du roi de France ?

— Il faut trois semaines.

— C'est bien long.

— Mais qu'est-ce que tu risques dans le retard? C'est moi qui y perds. »

Dans ce moment son khalifa Bénarach , qui s'était approché, a pris la parole et a dit :

« C'est trop long, trois semaines ; il ne faut pas attendre cela plus de dix à quinze jours.

— Est-ce que tu commandes à la mer? ai-je répondu.

— Eh bien! dans ce cas, reprit Abdel-Kader, nous ne rétablirons les relations commerciales qu'après que l'approbation sera arrivée, et lorsque la paix sera définitive.

— C'est à tes coreligionnaires que tu feras le plus de tort, car nous recevons par la mer tout ce qui nous est nécessaire, et tu les priveras de commerce. »

Je n'ai pas cru devoir insister davantage, et je lui ai demandé si un détachement laissé à TIemcen avec quelques bagages pourrait en sûreté venir me rejoindre à Cran, où je comptais être rendu le 8 ou le 9. Il m'a répondu qu'il pourrait s'y rendre en toute sûreté. Là-dessus , je me suis levé, mais lui, restait assis : j'ai cru reconnaître l'intention de me laisser debout devant lui; je lui ai dit qu'il était convenable qu'il se levât quand je me levais moi-même ; et làndessus je lui ai pris la main en souriant, et je l'ai

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enlevé de terre. Il a souri et n'a pas para formalisé de cette liberté grande aux yeux des Arabes (1). Sa main^ qui est

(1) A la Chambre des députés, dans la séance da 8 jnin 1888, le général Bageaud, répondant à «ne interpellation snr les conséqnenoea dn traité de la Taf na, fit ce récit pittoresque qni fut fort applaadi :

d J'arais fait la paix ; je ne voulais pas me contenter de la signature ou du cachet d'nn chef ; j'ai voulu la faire sanctionner par le peuple arabe, j'ai donc demandé une entrevue à Abdel-Eader ; il y consentit tout de suite et nous fixâmes le rendez-vous sur les bords de la Tafna en un endroit appelé El'Zvh heccka. Ce n'est pas un village, c'est tout bonnement un ravin. (On rit.) C'était à quatre lieues de mon camp, celui d' Abdel-Eader en était à neuf lieues.

<c n fit cinq lieues de plus. que moi pour se transporter au rendez-vous. Je ne vois pas déjà qu'il y ait lÀ aucune atteinte à la dignité nationale. (Approbation au centre.)

(C n était naturel que j'arrivasse avant lui. Il mit beaucoup de retard, et j'ai su depuis pourquoi: c'est parce qu'il voulait rassembler le plus de monde possible ; il marchait très lentement, parce que les détachements lui arrivaient de tous côtés.

<i U était quatre heures du soir, lorsqu'une armée parut dans le fond de la vallée. Cette vallée est vraiment tortueuse et monticulée. On n'y voit pas de très loin. Impatient d'avoir attendu si longtemps et voulant ramener mes soldats au camp, parce qu'ils n'avaient rien apporté de ce qui est nécessaire pour faire la soupe... et je tiens beaucoup à ce que mes soldats mangent la soupe (on rit], je pris le parti d'entrer de ma personne avec trente de mes officiers dans la vallée.

<l Tout à coup, je me trouvai entouré par les édaireurs d'Abdel-Kader; j'en avais devant, derrière, ils sortaient de partout. (On rit.) Mon chef d'état-major, M. de Maussion, me dit : «r Nous sommes compromis, rétrogradons bien vite I D Je répondis : <i Non, il est trop tard ; il faut leur montrer, au contraire, une oc noble confiance, il faut aller à eux ; 2> et je pris le galop. 2>

Ces paroles que le général prononça d'un ton bref, en faisant claquer son pouce, excitent dans la Chambre des rires approbatif s.

<K J'arrivai auprès d' Abdel-Eader, qui s'avançait lui-mdme pour venir au rendez-vous. Nous nous rencontrâmes, et je lui proposai de mettre pied à terre, n le fit et s'assit sur l'herbe. Je m'assis à côté de lui. Je puis vous affirmer ici que c'est moi qui eus toujours le dé de la conversation ; je l'intenogeais, je lui faisais des questions , il me répondait par des monosyllabes, car les Arabes sont très peu parleurs et n'ont pas le défaut français. (On rit.)

€ Cette conversation dura à peu près 40 minutes ; lorsque j'eus dit à Abdel- Eader tout ce que j'avais à lui dire, je me levai. Abdel-Eader resta assis. Je crus voir dans cet acte une certaine idée de supériorité; alors je lui fis dire par mon interprète : a Quand un général français se lève devant toi, tu dois te <l lever aussi, d Et pendant que mon interprète traduisait mes paroles, avant même qu'il eût fini de les tnulnire, je pris la main d' Abdel-Eader et le sonlefvai; il n'est pas très lourd ! i> (Bire général.)

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