CHAPITRE II
tifier. La presse et le parlement ne ménagèrent au général ni les critiques ni le blâme, et ce ne fut que plus tard qu'on comprit et qu'on apprécia la politique de la France, qui devait se débarrasser d'Abdel-
LKader, afin de pouvoir, en pleine liberté, réparer Téchec de la première expédition de Constantine.
Le Moniteur algérien du 21 juin annonçait ainsi, à sa partie officielle, la signature du traité de paix :
Le gouverneur général s'empresse de porter à la connaissance des habitants des Possessions françaises dans le nord de l'Afrique que S. M. le roi des Français a approuvé, le 15 de ce mois, le traité conclu par M. le général Bugeaud avec Abdel-Kader.
Abdel-Kader (1), après la signature de la paix, et son entrevue avec le général Bugeaud, avait envoyé au
(1) Nous ne connaisBons aucun document qui puisse mieux faire connaître notre irréconciliable ennemi et l'organisation de ses forces, que la lettre intéressante que M. Léon Boches adressait en 1837, du camp d'Abdel- Kader, devenu notre allié. On verra quel était ce chef de peuplades sauvages, fanatique et ignorant.
Camp de Sour El-Ghozlan (près les Oaennogha) , entrée de la Kabylle,
19 décembre 1887.
Vous avez admiré sans doute chez tous les marchands d'estampes une lithographie qui reprt^ente un mulâtre à face cruelle et au regard sanguinaire, couvert de riches vêtements et de riches armes ; vous avez lu au bas : Abdel-Kader, et dès lors vous et moi, avec toute la France, avons conservé cette impression sur le physique de ce chef arabe. Jugez donc de mon étonnement par le portrait que je vais vous faire de l'Émir, auquel j'ai été présenté et que je vois chaque jour depuis un mois.
Son teint est blanc, il est d'un pâle mat ; son front est large et haut, des sourcils noirs fins et bien arqués surmontent deux grands yeux bleus bordés de cils noirs et remplis de cette humidité qui donne â l'œil tant de brillant et de douceur.
Son nez est bien fait et légèrement aquiliu, ses lèvres minces sans être pincées, sa barbe noire fournie sans être épaisse, courte et se terminant en pointe, sa face ovale.
Un petit signe de tatouage entre les deux sourcils relève la pureté de son front, ses mains maigres et petite sont remarquablement blanches ; une d'elles est presque toujours
général de Damrémont le message suivant, par l'entremise du capitaine Pellissier, nommé récemment
appuyée sur son pied qui ne lui cède en rien par ses proportions et sa blancheur ; sa taille n'excMe pas cinq pieds et quelques lignes, mais il est fortement constitué.
Quelques tours d'une petite corde de poil de chameau fixant autour de sa tète un halle de laine fine et blanche, une chemise en coton, une tunique de même étoffe, un burnous blanc et un burnous brun, voilÀ tout son costume.
Il tient toujours un [petit chapelet noir dans la main droite, il Tégrëne arec rapidité et, lorsqu'il écoute, sa bouche prononce toujours les paroles consacrées 4 ce genre de prières.
Si im artiste voulait peindre un de ces moines du moyen âge qui étaient animés par les idées sublimes de la religion et par le courage qui leur faisait souvent prendre les armes pour la défense de cette religion, il ne pourrait prendre un plus beau modèle.
De même qu'on s'est trompé sur son physique, on s'est trompé sur son moral.
Il est instruit ; il est clément, quoique la politique musulmane lui impose parfois l'obligation de recourir à de sanglantes exécutions ; il a soulevé les Arabes au nom de la religion, de ce mobile puissant qui remue les empires ; il veut ramener les musulmans aux institutions de Mohammed, son gouvernement à la forme des gouvernements des anciens khalifes, conquérants de l'Afrique ; son code et sa charte, c'est le Koran.
Abdel-Kader soutenait, depuis trois ans, une lutte inégale contre la France. La dernière campagne, pendant laquelle l'infatigable Iiabileté du général Bugeaud l'avait constamment poursuivi et battu, venait de le mettre aux abois ; son trésor était épuisé, son armée régulière décimée et démoralisée, et sa domination singulièrement restreinte ; un grand nombre de tribus s'étaient révoltées. Le kabla (sud) et tout le cherg (Veat) méconnaissaient son autorité. Il n'avait plus pour lui que les tribus de la province d'Onui, et encore quelques-unes hésitaient ; les impôts ne rentraient plus dans ses caisses, sa position devenait de jour en jour plus critique. Il le sent, il fait tout pour obtenir la paix que des circouatances impérieuses forcent le gouvernement français à accepter ; le traité de la Tafna est signé, et Abdel-Kader entrevoit un brillant avenir.
Nous, Français éclairés et civilisés, nous ne tirons aucun parti de ce traité, nous nous confions en la bonne foi des Arabes, et nous nous renfermons avec la plus grande sécurité -dauâ nos limites que nous ne cherchons pas même à bien connaître.
Lui, Arabe ignorant et barbare, ne perd pas un instant et ne considère cette paix que comme une trêve pendant laquelle il doit mieux se préparer à la guerre.
Il se garde bien de donner connaissance aux Arabes de la teneur du traité ; il ne leur en laisse apprendre que ce qui peut le servir dans l'exécution de ses projets.
Il a partagé le pays dont nous lui avons abandonné ta souveraineté en huit provinces ; il a choisi dans chaque province et dans son aristocratie l'homme le plus intelligent et le plus ambitieux, il l'a nommé chef de cette province et lui a donné le titre de khaUfa (lieuteliant).
Il a divisé chaque khalifat en trois, quatre ou cinq agalics ; chaque agalio est composé d'un nombre de tribus qui varie suivant leur importance. Chaque tribu est commandée par un kaYd (dux).
L'impôt est perçu par les agas et les kaïds, pour être versé dans les caisses du khalifa. Tous les six mois celui-ci représente 4 l'Émir un registre où sont consignées ses recettes et ses dépenses. Le surplus est versé dans le trésor pour payer l'armée régulière et subvenir aox dépenses de l'État.
Abdel-Kader se donne les titres suivants : Émir El-Jfoumintn, Nadhyr Bit El-MH, El- MowUehed, Fi Sebil iUa, Khalifa Moukd, Abdd-RahmaHf Sultan El-Oharb (Prince des croyants. Inspecteur du' trésor de l'État, Guerrier dans les voies du Seigneur, Khalifi» de Moulai, Abdel Bahman, Empereur de l'Ouest).
Youles-Tous avoir une idée de sa politique ? écoutez. Il augmente son trésor avec les impôts arriérés qu'il se fait payer immédiatement par les tribus qui lui sont restées soumises.