‹ Le Maréchal BugeaudChapitre 56 sur 294 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

S. A. R, le duc d'Orléans au général Bugeaud,

à ExcideidL

Les Tuileries, 9 décembre 1839.

J'ai reçu, ce matin, mon cher général, votre lettre du 5, et je m'empresse de vous en remercier poste pour poste. Je regrette vivement de ne pouvoir causer avec vous, non seulement parce que toutes les faces d'une question aussi complexe que la question d'Afrique ne peuvent être envisagées par écrit ; mais aussi parce qu'il 7 a, dans ce que j'aurais à vous dire, des choses que je ne puis me déterminer à mettre sur le papier. Je tâcherai cependant de trouver un moyen de vous en faire savoir une partie.

J'ai lu et relu, avec le plus grand soin, les excellents conseils que contient votre lettre sur les mesures à prendre immédiatement en Afrique, et sur les préparatifs de la guerre qui s'allume en ce moment. Je suis depuis longtemps « convaincu 5), VOUS le savez, de la bonté de votre système de guerre en Afrique, et l'expérience que je viens d'en faire, dans le très minime commandement que je viens d'exercer en Algérie, m'a convaincu, quoique tout fût sur une fort petite échelle, que c'était le seul moyen d'échapper à des malheurs inévitables avec toute autre manière d'agir, et la seule chance que l'on pût avoir pour obtenir, — et toujours très péniblement, — quelques résultats satisfaisants.

Malheureusement ma voix est ici vox clamantis in deserto; et quoiqu'en principe j'eusse, avant même d'avoir reçu votre lettre, fait adopter par le conseil des ministres des mesures qui se rapprochent extrêmement de celles que vous proposez, tant pour les opérations que pour les renforts de cavalerie, la remonte des mulets, et l'organisation

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de rinfanterie et de la cavalerie, œpendant toute la ténacité que, dans l'intérêt du bien public, j'oppose au mav^ vais vouloir des subalternes, n'est pas assez forte pour vaincre des obstacles que vous connaissez aussi bien et mieux que moi.

Mon zèle ardent pour l'avenir de l'Afrique française, mon profond attachement pour une armée vraiment digne de sa mission, et la conviftion qu'ainsi que vous je suis dans le vrai, me feront encore redoubler d'efforts ; mais pour remuer ce monde inerte qui m'oppose une insouciance continue, il me faudrait, comme Archimède, un levier; et c'est mon ])oint d'appui naturel manquant qui fait mon plus grand obstacle. Cela est triste ; mais je ne suis pas de ceux qui se découragent facilement, ni qu'on rebute lorsqu'il s'agit du service de l'État. Je persévérerai.

Adieu, mon cher général, je suis bien peiné d'apprendre que vous soyez toujours souffrant; croyez, je vous prie, à l'assurance de tous les sentiments de votre affectionné,

Ferdinand-Philippe d'Orléans (1).

(1) Cette belle lettre du duc d'Orléans amène involontairement à établir un rapprochement entre ce qui se passait en 1839 et ce qui se passe de nos jours. On y voit combien les princes de la famille royale étalent respectueux des lois et de la constitution de l'Etat, et combien leur conduite différait de celle des })etits despotes républicains. Lui, prince royal, soldat accompli, renonce à ^ire triompher les idées les plus sages et les plus pratiques et s'incline devant les décisions du cabinet en présence du mauvais vouloir et de l'ignorance de subalternes. — Que penser, lorsque nous voyons, de nos jours, la désinvolture avec la- (iuelle nos ministres et leurs meneurs traitent le pays et même la repré«entation en imposant leurs volontés, et en entraînant la France à de f oUes et coûteuses aventures, sauf à faire ratifier docilement par un vote ultérieur les mesures prises et les faits accomplis !

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