CHAPITRE V
affaires du pays, et je viens appuyer la loi présentée.
Ma raison, tout humiliée qu'elle est, n'est pas satisfaite. En effet, que faisons-nous depuis quatre ans, en affaiblissant toutes nos lois , en adoucissant notre Code pénal , en modifiant la loi du jury ?
Nous avons fondé, il est vrai, la liberté de cinq cents journalistes, de quelques milliers de perturbateurs, d'ambitieux déçus ; mais nous avons fondé en même temps l'oppression des honnêtes gens. En effet, y a-t-il liberté quand, tous les jours, les pères de famille, les honnêtes citoyens sont obligés de descendre dans la rue pour combattre, lorsqu'ils ne peuvent s'absenter un moment de la capitale sans y être rappelés par le roulement de la générale? Y a-t-il liberté aussi pour ces citoyens qui forment la garnison de Paris, lorsque pendant quatre années ils ont été presque chaque jour consignés dans leurs casernes? Y a-t-il liberté quand, tons les jours, les citoyens sont en butte aux outrages de la presse, lorsque la presse attaque impunénement tout acte du Gouvernement et avec la mauvaise foi la plus insigne, lorsque la tyrannie de la presse devient enfin la plus intolérable des tyrannies? Non, il n'y a pas liberté. Car il n'y a liberté véritable pour la masse des citoyens que quand les lois sont assez fortes pour réprimer les factieux.
Nous avons mis, en effet, une excessive douceur dans nos lois. Mais, en même temps, nous sommes devenus presque féroces dans nos mœurs. H y a beaucoup de respect et de générosité pour les libertés qui touchent les journalistes; mais dans nos rues, chaque jour, les combats deviennent plus cruels ; ils le deviendront peut-être davantage encore , si les factieux nous y obligent.
Et pourquoi sont-ils si cruels, ces combats ? Parce que
nous n'avons pas eu, jusqu'à présent, des lois assez fortes pour les prévenir... (1).
Nous avons accordé , jusqu'ici, beaucoup de respect aux journalistes, qui sont les généraux de l' émeute; mais il est vrai que nous assommions leurs soldats. Et nous avions toutes les peines du monde, lorsqu'on faisait des prisonniers, à empêcher les gardes nationaux, eux-mêmes, de les écharper, tant ils éprouvaient d'indignation contre ces éternels ennemis de l'ordre. Ces journalistes, ces généraux de l'émeute , jouent un singulier rôle. Ils poussent en avant des misérables mais ne combattent pas avec eux. Généraux désarmés, ils se présentent aussitôt que la bataille est perdue. Ils couvrent la retraite et injurient les vainqueurs. Ils disent : Vous avez battu nos soldats; maintenant, c'est à nous que vous aurez affaire! Leur retraite est faite avec des infamies, des calomnies, des injures... Je désire ardemment que la loi proposée soit suffisante ; j'avoue que je l'espère peu.
Dans la séance du 31 décembre 1834, il s'agissait d'envoyer les chefs insurgés devant la Cour des pairs.
J'hésitais, dit le général Bugeaud, à prendre la parole. Je craignais que ma qualité de combattant d'avril ne fût considérée comme une inaptitude à traiter la question d'amnistie. Ce serait mal connaître le caractère militaire :
(1) En accusant avec tant de raison ces lois d'être insuffisantes, le maréchal pressentait que ces généraux de V émeute, tout en représentant une minorité infime, devaient, grâce à l'impunité qui leur était ménagée, amener fatalement la catastrophe de Février et la ruine d'un régime vraiment libéral.
Stigmatisés et démasqués avec cette mâle éloquence, on comprend que de oe jour, les journalistes républicains aient voué une haine profonde à un adversaire aussi implacable et aussi résolu.