CHAPITRE PREMIER
Le renfort, embarqué partie à Port-Vendres partie à Marseille, arriva à rembouchure de la Tafna, du 4 au 6 juin, et le général Bugeaud , qui débarqua en même temps que les troupes, les fit camper sur les deux rives de la Tafna.
Le général Rapatel, avisé de la prochaine arrivée du général Bugeaud, s'était empressé de pourvoir à l'organisation des différents services nécessaires aux troupes qui allaient être réunies à l'embouchure de la Tafna. Le directeur de l'artillerie et l'intendant militaire s'étaient rendus à Oran, tandis que des bâtiments de commerce y transportaient six pièces de campagne, trente-six mulets , les munitions et les vivres nécessaires aux troupes , ainsi qu'un renfort de cent douze canonniers. Le général d'Arlanges s'était embarqué pour retourner à Oran reprendre le commandement de sa division.
Le général Bugeaud, sitôt débarqué, prit toutes les mesures nécessaires à l'organisation de la colonne expéditionnaire, laissant la garde du camp retranché au bataillon d'infanterie légère d'Afrique , y ajoutant des compagnies formées de tous les hommes fatigués et malingres de chaque régiment, les ouvriers militaires, et cent trois hommes tirés de la garnison de l'île de Rachgoun. Cet ensemble, joint à quelques canonniers gardes-côtes, forma un effectif de douze cents hommes , dont le commandement fut confié au chef de bataillon du génie Perraud, qui resta chargé de l'achèvement des fortifications.
Au moment où le général Bugeaud arriva à l'em^
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bouchure de la TaFna, la situation était fèrt ^raye^ et le nouveau débarqué Tenvisagea telle dès ]fi premier aperçu. C'est là que, pour la pi;emîère feisi* il mit en pratique ses idées sur le mode de com* battre les Arabes, et dans ses modifications, dans ce changement radical des méthodes antérieures de guerre, il apporta cette fermeté, cette décision qu'il mettait dans tous les actes de sa vie. Arrivé pour prendre le commandement et poursuivre le%. opérations militaires dirigées contre l'Émir, il s'em-* pressa de réimir le lendemain les colonels et chefs de corps, et leur tînt un langage qui ne laissa point que de les étonner.
<( Messieurs^ leur dit-il, je suis nouveau en Afri- (^e; mais, selon moi, le mode employé jusqu ici pour poursuivre les Arabes est défectueux. J*aî fait dQ longues campagnes en Espagne ; of "lâTguerre que vous faites ici a une^rande analogie avec celle c^ue noua, avions, entreprise , en 1812 ,'"cohtre teg'^é^ rillas. Vous me permettrez d'utiÏÏser rexpériençe^ue j'ai acquise à cette époque. C'est ainsi que je suis d'avis oesupprimer absolument les fortes colonnes, et de nous débarrasser de cette artillerie, de ces bagages encombrants qui entravent nos marches et nous empêchent de poursuivre ou de surprendre l'ennemi. Nos soldats, comme les soldats de Rome, doivent être libres de leurs mouvements et dégagés; il faut, à tout prix, alléger le poids qui les surcharge. Nos mulets, nos chevaux porteront les vivres et les munitions, et les tentes leur serviront de bâts et de sacs. Alors,
• .CHAPEHtE PREMIER,
BOUS serons jL m^e de traverser les montagnes, les 'torrents /sans laisser derrière nous les bagages, *^ < Du reste I Messieurs, dit en terminant le généjral , je serai fort heureux de causer avec vous individuellement, ^t de recevoir vos observations, vos conseils. Aini% irons me ferez grand plaisir chaque fois que Tun de voçs voudra bien venir s'entretenir avec moi et me demander ou me donner des explications. 7> ^ A peine le général fut-il sorti, que les colonels et chefs de corps se regardèrent ébahis et haussèrent les épaules, traitant le nouveau venu d'insensé et d'outrecuidant. Le colonel Combes, excellent soldat, plein de courage, mais violent et assez borné, était le plus exaspéré de la réunion et le plus amer. Tous d'ailleurs pensaient comme lui.
a: Puisque le général nous autorise à lui parler à cœur ouvert et à lui dire notre sentiment, j'irai demain, en votre nom. Messieurs, lui présenter nos observations, d
Le lendemain, en effet, le colonel Combes se rendit chez son général et lui fit part de l'impression
(1) Michel Combes, né à Fenrs (Loire) en 1788, mort devant Constantine, 15 octobre 1887, Be distingua par sa bravoure pendant toutes les campagnes de l'Empire, combattit à Waterloo , s'expatria et ne reprit du service qu'après la révolution de 1880. Chargé à la tête du 66* de ligne d'occuper Ancône, il se rendit maître de la citadelle par un coup de main hardi , fut désavoué par le gouvernement. Privé de son commandement, puis envoyé en Afrique, il fut successivement colonel de la 1^^ légion étrangère, puis colonel du 47 <) de ligne, commandeur de la Légion d'honneur après le combat de Sickack. H prit part à l'expédition de Constantine. Frappé mortellement au moment où il conduisait sur la brèche de cette ville la deuxième colonne d'assaut, il anima ses soldats en leur dissimulant la gravité de sa blessure , et voulut avant de mourir rendre compte à son général du succès de l'opération dont on l'avait chargé. Après sa mort, le généml Bugeaud revendiqua avec énergie à la Chambre une pension pour sa veuve. T, II. 2
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qu'avait produite sur les officiers son discours de la veille. € Nos soldats, dit-il, sans artillerie seront décontenancés et ne marcheront plus. C'est le canon seul qui entretient leur courage : le supprimer serait désastreux. Il n'est pas possible, mon général, que vous persistiez dans votre projet; je suis chargé, au nom de tous mes collègues, de vous exprimer notee pensée sincèrement, comme vous nous y avez autorisés. j> Le général répondit au colonel que toutes ces objections lui avaient été déjà présentées , et qu'en dépit de ropiniom des chefs de corps il persistait à faire ce qu'il ayait décidé. Le colonel Combes ayant voulu élever la voix, le général se borna A lui dire : a Monsieur, j'ai en effet engagé chacun de vous à venir me communiquer ses observations et ses avis. Mais libre à moi, vous le permettez, d'en tenir compte, à ma guise. Sur ce, colonel, je vous remercie et vous prie de vous retirer, d Les ordres du nouveau commandant furent exécutés. L'artillerie, les prolonges, furent embarqués, et on se tint prêt à entrer en campagne.
Tels furent les débuts du général Bugeaud. « C'est ainsi, disait plus tard M. Guizot, qu'il donna immédiatement à la guerre un caractère d'initiative hardie, de mobilité dégagée et imprévue, de prompte et infatigable activité. y> Il s'appliqua à poursuivre ou à prévenir, à atteindre et à vaincre ou à déjouer, sur tous les points du territoire arabe, Abdel-Kader, c'est-à-dire la nation arabe personnifiée dans son héros.
CHAPITBE PREMIER. 19
Au camp établi sur les bords de la Tafîia, il se passa, au moment du débarquement du général Bugeaud, un petit &ît caractéristique qui remplit de confusion , pour une fois, les préposés aux vivres et les fournisseurs de nos troupes. Le voici tel qu'il nous a été conté par un témoin oculaire. Ce n'est point d'hier que date la vieille querelle entre l'armée et l'inten-dance. Déjà, du temps des Romains, les l^ons et leurs clie& se plaignaient amèrement de la qualité des vivres; et Ton se souvient du mécontentement de l'armée romaine en Sicile, lorsque les centurions découvrirent qu'au milieu des sacs de blé qu'on devait leur livrer le plus grand nombre était rempli de terre.
A plusieurs reprises, nos pauvres soldats, exténués de fatigue et minés par la fièvre, s'étaient plaints, et non sans raison, de la qualité inférieure de la boisson qui leur était distribuée sous le nom de vin. Ce produit, sans doute, revenait assez cher au gouvernement, mais n'en était pas moins exécrable. Les fournisseurs juraient leurs grands dieux que [nos hommes, selon leur habitude, se plaignaient mal à propos, et que ce vin était aussi pur que le fond de leur cœur. En ce moment, des ouragans terribles et des tempêtes ravageaient les côtes, et la mer fariense pénétrait jusque dans les terres, refoulait les eaux de la* Tafna à une assez grande distance. La rivière, on le sait, se jette dans la mer à cet endroit, et c'était non loin de l'embouchure que nos soldats avaient établi leur camp. Un matin, quelle
fut la stupéfaction générale, à l'heure de la distribution et du repas , lorsque tous nos soldats , depuis le général jusqu'au simple troupier, en portant leur verre à la bouche , découvrirent à leur vin un goût prononcé de salaison. La chose était bien simple; les eaux de la Tafha , mélangées par la tempête aux eaux de la mer, étaient salées depuis la bourrasque. De là, la preuve irréfragable que le vin de nos troupes était régulièrement baptisé avec l'eau de la rivière.
Le 10 juin, le général Bugeaud était prêt à se mettre en route. Ayant appris qu'Abdel-Kader avait envoyé des troupes du côté d'Oran pour incendier les moissons de nos alliés, et que son camp était sur l'Oued-Sinan, il se dirigea tout d'abord sur Oran, au lieu de marcher sur Tlemcen. Il partit la nuit, car l'ennemi était proche, et il fallait éviter de se voir attaquer en franchissant un passage dangereux. Cependant la difficulté d'ime marche nocturne dans un pays inconnu, accidenté, couvert de broussailles, eut bientôt porté le désordre dans les colonnes. On avait fait à peine une lieue, que le général fut obligé de faire halte et d'attendre le jour. Dès qu'il parut, les colonnes reformées poursuivirent leur marche sur le terrain raviné qui se trouve entre la mer et la route suivie en avril précédent. On franchit ainsi les plus mauvais pas sans encombre. Vers neuf heures , en débouchant sur les plateaux , les têtes de colonnes rencontrèrent les premiers cavaliers de
CBAPITEE PRESnEE.
l'Émir qui de très bonne heure avait quitté son camp de rOued-Sinan pour venir noue attaquer. Douze à quinze cents cavaliers qu'il avait postés sur la hauteur se précipitèrent sur le flanc droit, sur le derrière des colonnes et aussi sur le centre où étaient les bagages. L'attaque fut repoussée par un bataillon du 62° de ligne et un escadron de chasseurs d'Afrique.
Le général Bugeaud fit arrêter les têtes de colonnes qui s'étaient allongées pendant la marche, pour les masser, puis il prît l'offensive. Mais les Arabes, voyant nos troupes marcher résolument sur eux, ne tinrent pas et, après quelques coups de fusil tirés, se mirent en retraite. Mustapha (1), chef de nos auxi-
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{\) Mialapha Ben Itmaél,xai âe Dooplna fidclea et de nos plusntilea alUéi, cbet / des Donaù-B et des Smètas en Algérie , était né à Mascara , od De Bsit gaère i(ueUe année, les musulmane a'inquïétant peu de letti Age. D UTait entre 65 et 70 ans en 1838, loregu'il vint en France , devant le conseil de guerre qui jugea le général de Brossard.
An moment de la conquËte de l'Algérie , Uustapha étùt aga des Douairs et des Smèlas, deux tribus formant le magbzen du bey d'Orao. i
Lors de l'eipédition du maréchal Clauiel sur Oran, Mustapha reçut en ■ même temps des propositions et du général français et de l'empereur du Maroc, i Tous deux lui offraient de remplacer Sottan, l'ancien bey d'Orau. Mustapha | méprisant les ouTertnres da Muley-Ali, lienteTiaDt de l'empereur, refusa d'aller |
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aODuier, il ne reconvra sa liberté que lorsque ]a France eut obtenu q reur du Maroc ne se mêlerait plus des affaires de ts Régence.
Abdel-Eader ayant traité avec le général nesmichels, Mustapha entra en lutte ouverte avec l'Émir qa'il appel» avec dédain a fils de berger d. Après plneienra combats , Mustapha se retira dans la citadelle de TIemcea auprès des Turcs et des CoulouglÏB. A l'arrivée des Français en janvier ISSG, Mustapha se rendit auprès du maréchal Clauzel : a Depuis six ans, dit-ïl, j'ai reçu plus « de cent lettres de généraux ; je n'ai pas osé me fier k eux. Votre réputation <t et votre conduite m'inspirent tant de confiance que je viens me mettre entre Il vos mains, s Quelques jours après, il combattait dans nos rangs, qu'il n'a ; plus quittés. Le succès de l'expédition dn générât Ferregaui an retour de j Tlemceu, dans l'est de la province d'Oran, lui fut dû en grande partie. Le 30 avril 1887, Ufat nommé officier de la Légion d'honneur et promu au grade da I
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liaires, chargea avec beaucoup d'impétuosité et d'àpropoa et, se précipitant sur les Kabyles, en rapporta un certain nombre de têtes, a Ce spectacle me fit horreur, écrivait le général. Bugeaud, mais je n'ai pu malgré cela m'empêcher de donner des éloges à Vintrépidité de ses guerriers. j>
Le général Bugeaud marcha ensuite sur les Arabes et les dispersa avec la même facilité. A la vue de la cavalerie en fuite , Tinfanterie de l'Émir, cachée dans un pli de terrain, se hâta de dispardtre. Nous perdîmes cinq hommes ; les pertes des Arabes ne furent pas nombreuses, mais il se trouvait parmi les morts plusieurs personnages importants.
maréchal de camp. An combat de la Sickack, Mustapha fut blessé à la main et resta estropié , sans toutefois rien perdre de son activité.
En 1888, il vint en France et, après avoir témoigné au procès Brossard, alla passer plusieurs jours & la Durantie chez le général Bugeaud. a C'est dans notre maison d'Excideuil que Kustapha fut reçu avec sa famille et sa suite, nous disait H™* la comtesse Feiaj. En le présentant à macère, mon père lui dit : <E Tu as quatre femmes dans ton pays; moi, je n'en ai qu'une, que j'aime comme quatre ! — C'est que mes quatre fenunes ne valent pas la tienne, J^ répondit Mustapha avec gravité. ]> En 1841, il se distingua encore dans l'expédition dirigée contre Tackdempt et Mascara. Il entama à la fin de 1841, en compagnie du colonel Tempoure, des négociations avec Sidi-Chigi, marabout vénéré, qui s'associa à notre politique contre Abdel-Kader et amena ainsi la soumisaion des tribus voisines de Tlemcen. Cette glorieuse campagne et cette généreuse conduite lui méritèrent en février 1842 la croix de commandeur.
En 1843, après l'enlèvement de la smalah d'Abdel-Kader, le général de Lamoridère fit porter la cavalerie ea avant vers les.souroes du Cheliff, et Mustapha dut rejoindre une tribu qui fuyait. En retournant & Oran avec son maghzen, chargé du butin de la razzia, le général Mustapha fut attaqué dans un bois, à El-Biada près de Kerroucha, par une embuscade et reçut à bout portant une balle qui retendit raide mort. Ses cavaliers au nombre de 500, saisis d'une terreur panique, s'enfuirent en laissant son corps entre les mains des ennemis. Abdel*Kader, dit-on, fit mutiler le corps du vieux Mustapha , qui avait l'habitude de dire : <i Mustapha fien Ismaël n'a que deux ennemis dans le monde» Satan et le fils de Mahiddin ! s> Le commandement du goum des Douairs et des Smèlas formant le maghzen d'Oran fut donné à son neveu El-Mezari qui était son premier aga.