MORI DU GÉNÉRAL DE LOURMEL DEVANT SÉBASTOPOL
coopération e( cordiale assistance dans la guerre d'Orient.
« Le général Canrobert reçut un éclat d'obus
qui le contusionna très fortement. Il se lit panser sur le champ de bataille et resta sur le mamelon même où il avait été blessé.
« Général, lui dit un officier, ménagez-vous; « vous allez vous faire tuer, si vous restez là.
« — Monsieur, répondit Canrobert, il m'est « défendu de chargera la tète d'une brigade, mais « mon poste est sur ce mamelon, le quitter serait « une lâcheté. »
« Et il ajouta en souriant :
« Il est trop rare qu'un général en chef soit « sérieusement exposé pour qu'il ne saisisse pas « l'occasion d'affronter la mort, quand il peutle faire « sans manquer à son devoir. »
La bataille d'Inkermann fut vraiment une journée glorieuse pour Canrobert. Pendanl trois heures, le commandant en chef accomplit, en présence des deux armées, des prodiges de valeur personnelle et d'opiniâtreté militaire. Sons les coups des Français, des régiments russes chargés à la baïonnette ou fusillés à bout portant, tourbillonnaient et disparaissaient. La marche de l'armée se trouvait arrêtée à midi et on ne doutait plus alors de l'issue de la bataille.
C'est à cette bataille que périt l'un des meil-
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leurs amis de Canrobert, l'un de ceux «ru'il affectionnait le plus, le brave général de brigade de Lourmel.
Le général de Lourmel avait reçu l'ordre de se porter en avant.
« La brigade de Lourmel, dit le Rapport, conduite avec une ardeur indicible par son chef, culbuta en avant (Telle l'ennemi, aussitôt qu'elle se trouva en sa présence. Deux bataillons du 26e de ligne poursuivirent sans relâche les Russes, qui se retirèrent en désordre. Ce fut alors que le général de la Motte rouge, voyant arriver le général de Lourmel à la hauteur de la haie de la Quarantaine où il était en position, le suivit dans son mouvement offensif. Nos troupes, stimulées par l'ardeur du succès, parvinrent à peu de distance des murailles de la place, poussant devant elles la masse des Russes, pendant que la section d'artillerie, commandée par le lieutenant de la Hitte, lançait des obus et des boulets sur eux. »
Racontons, d'après un témoin, de>~ détails intéressants sur la fin glorieuse de ce brave de Lourmel que l'armée avait surnommé un Bajjard.
« Le général Forey, jugeant que la poursuite faite à l'ennemi était poussée beaucoup trop loin, envoya ses aides de camp, le chef d'escadron d'Auvergne et le capitaine d'état— major Colson, porter l'ordre aux généraux de se mettre immédiatement en retraite. Quand M. d'Auvergne arriva près du général de Lourmel, celui-ci venait de recevoir une balle qui lui avait traversé le corps de part en part. Quoique mortellement atteint, il
était resté ferme et impassible à cheval, et il avait su commander à un toi point à sa douleur, que M. d'Auvergne en l'abordant, ne s'aperçut pas qu'il était blessé, et qu'il lui transmit l'ordre dont, il était porteur. Le général de Lourmel lui dit à demi-voix : « Je suis blessé, commandant. — « Grièvement, général ? » Celui-ci sans répondre, inclina la tète. « Croyez-vous pouvoir conserver « le commandement ? — Non, j'ai fait prévenir le « colonel Niol ; transmettez-lui les ordres. » Le commandant s'éloigna aussitôt pour porter Tordre de retraite au colonel Ni6l. On eut beaucoup de peine à faire prononcer ce mouvement, tant l'ardeur des chois et des soldais était grande. Le colonel fut obligé d'effectuer la retraite sous le feu le plus violent de toutes les batteries de la place.
« Après que l'aide de camp du général Forey l'eut quitté, malgré l'insistance de ses officiers, de Lourmel resta encore quelque temps à cheval. On le transporta à quelques pas, sous une grêle de balles et de boulets. Il ne voulut pas se laisser panser et, pendant la marche, pour arriver à la petite maison qu'il occupait dans le camp, il continua à donner ses ordres aree le plus grand calme.
« Les chirurgiens, prévenus du malheur qui venait d'arriver, attendaient le général. Après l'avoir déshabillé, ils reconnurent que la blessure était de la plus terrible gravité ; le poumon était traversé. On ne comprenait pas qu'il eût pu conserver assez de force morale pour dompter la douleur physique.
t( La nouvelle de la blessure mortelle du général se répandit bientôt dans l'armée, et fut reçue avec les plus douloureux regrets. De Lourmel étail connu, apprécié, aimé de tout le monde et adoré des soldats sous ses ordres. On l'avait surnommé le Bayard de l'armée, à cause de sa brillante valeur...
« Malgré les préoccupations résultant de la bataille sanglante qui venait d'être livrée à Inkermann, on venait à tout instant s'informer s'il restait quelque espoir de conserver des jours aussi précieux. Un instant, on espéra : de Lourmel seul vit bien qu'il était perdu ; il fit demander un prêtre, en disant à ceux qui cherchaient à le rassurer : « Il faut toujours être « prévoyant ». La journée fut assez bonne ; mais, la nuit, une crise violente se déclara.
« Le 6, cependant, vers onze heures du matin, le blessé allait mieux, on ne perdait pas tout espoir ; mais, vers deux heures, il se fit un épanchement de sang dans la poitrine, et chacun comprit qu'il n'y avait plus de remède. Sentant approcher son dernier moment, le général prit la main de son aide de camp-, et la lui serrant avec calme :
« — ■ Dites que mes dernières pensées ont été « pour Mme de Lourmel, pour ma mère, pour « l'empereur et la France. » Et il expira en héros chrétien, sans laisser apercevoir sur son visage la plus légère trace de douleur. »
Les dernières heures du 5 novembre, les journées du 6 et du 7, furent consacrées principalement
à des soins dont ces deux mots, si voisins de forme et de sens, « pitié » « piété » marquent bien le touchant caractère : on releva les blessés el on donna la sépulture aux morts. Parmi les premiers, il y avait plus de neuf cents Russes que leurs camarades n'avaient pas pu retirer- du champ de bataille, et, parmi les autres, il y avait tous les morts français et anglais, excepté ceux qui gisaient au fond des ravins, où le canon de la place et celui des navires à vapeur interdisaient les recherches. On s'étonnait après chaque action, on s'étonna surtout après celle-ci que les Russes n'eussent pas demandé un armistice, au moins une suspension du feu, pour rendre à ceux des leurs qui étaient tombés pour toujours le dernier devoir. Dans une lettre adressée au prince Menschikoff, par le général Canrobert et lord Raglan, le 7 novembre, il y avait l'expression de cet étonnement ; il y avail aussi autre chose. C'était une rumeur accréditée parmi les Anglais, que, dans la bataille, leurs blessés avaient suhi des violences, reçu de nouveaux coups ; on allait jusqu'à signaler un commandant de bataillon, Grec d'origine, qui, poussant ses soldats à les achever, aurait donné à la fois le conseil et l'exemple. La protestation des généraux en chef était énergique ; la réponse
du prince ne le fut pas moins; il repoussa l'accusation et il récrimina. Vers la fin du mois d'octobre, selon lui, un sanctuaire vénéré des Russes, la chapelle de Saiut-Wladimir, reste unique et respecté jusque-là de l'ancienne Kherson, avait été violée, dépouillée, saccagée ; un tel sacrilège aurait suffi pour expliquer l'exaspération et jusqu'à un certain point l'excès même d'une représaille acharnée. Les faits allégués par les généraux alliés manquaient de preuves certaines : l'accusation du prince Menschikoff était justifiée : des actes de pillage avaient profané l'église de Ghersonèse. Le général Canrobert ordonna l'enquête d'urgence : « Je veux, disait-il, faire sur les coupables un exemple qui retentisse dans l'armée.» Celui qu'il en avait chargé, le général Forey, commandant du corps de siège, était l'homme le plus antipathique au désordre, le plus inflexible sur le devoir et la discipline. Ses ordres du jour, écrits avec énergie, souvent avec virulence, ne ménageaient rien et n'épargnaient personne, les généraux non plus que les officiers, les officiers non plus que les soldats. L'enquête fut donc vivement menée;, mais, en dépit du général, les coupables, qu'on savait appartenir à la légion étrangère, ne purent et ri' personnellement convaincus et puni-.
On ne se doute pas à quel point les Russes comptaient sur la prétendue facilité des Français à se désorganiser au moindre échec.
En effet, une dépêche de la chancellerie de Moscou, saisie par des troupes françaises, annonçait
qu'un désastre planait sur les alliés ; que les Anglais seraient bientôt écrasés sous une formidable attaque, et que, leur armée détruite, on aurai! ensuite facilement bon marché des Français, incapables de se battre pour arrêter une déroute en train.
La dépêche se terminait par l'annonce « de la plus grande catastrophe des temps anciens et modernes ». « Tous nos agresseurs, disait-elle, seront jetés à la mer ; il ne restera pas un homme pour porter la nouvelle de cet événement dans son pays... »
Çanrobert reçut de Paris copie de cette dépêche ; il ne s'en inquiéta pas, la mit tranquillement dans sa poche, monta à cheval, vainquit les Russes, et, rentré dans sa tente, écrivit au ministre de la guerre :
Ne vous inquiétez pas de la dépèche russe; je viens d'y répondre. Ci-joint mon rapport sur la victoire d'Inkermaun (1). »
(1) Bocher, Lettres de Crimée.