LA SUCCESSION DE SAINT-ARNAUD
Le maréchal de Saint-Arnaud. — Une lettre du maréchal Vaillant. — Le sentiment religieux chez le maréchal de Saint-Arnaud. — Sa fin chrétienne. — Ses lettres. — Ses proclamations.— Le successeur du maréchal.
Le 30 septembre, le maréchal Vaillant, ministre de la guerre, avait reçu le télégramme annonçant la victoire de l'Aima, et, sur-le-champ, il avait écrit au maréchal de Saint— Arnaud :
« Combien cette dépêche contraste avec votre lettresi triste du 12, à bord de la Ville, de Paris! Allons, mon cher Maréchal, ce n'est pas ù vous qu'il faut dire : Ayez courage, mais je vous dirai: Ayez confiance! 'Vous avez fait trop bien jusqu'ici, le pays a trop besoin que vous meniez à bonne lin celle merveilleuse expédition de la Crimée, pour que Dieu permette à la maladie de vous enlever à vos soldats. Non! soyez tué par un boulet, tombez en livrant le dernier assaut, à la bonne heure! Mais la maladie, allons donc! Maurice de
Saxe, dans sa litière, à Fontenoy, étail bien plus malade que nous ne Tètes : la victoire le guéril el vous guérira aussi.
« Adieu, mon cher Maréchal, soyez le même jusqu'au bout. C'esl la fortune de la France qui est en jeu jusqu'à Sébastopol. »
Hélas! lorsque le maréchal Vaillant écrivait eetle touchante lettre, de Saint-Arnaud avait déjà rendu son âme à Dieu.
En effet, le maréchal de Saint-Arnaud avait trop présumé de ses forces. La bataille de l'Aima l'acheva. Il dut renoncer à tout exercice.
Renversé pour ne plus se relever, M. de Saint- Arnaud dut abandonner ses dernières illusions, s'il lui en restait, et, le 2(> septembre, il écrivait an minisl re de la guerre :
« Ma santé est déplorable. Une crise cholérique vient s'ajouter aux maux dont je souffre depuis si longtemps, et je suis arrivé à un état de faiblesse tel ipie le commandement, je le sens, m'est devenu impossible. »
En même temps, il adressait aux troupes celle proclamai i' m :
« Soldats,
« La Providence refuse à votre chef la satisfaction de continuer à vous conduire dans la voie glorieuse qui s'ouvre devant vous.
80 LE MARÉCHAL CAXROBERT
« Vaincu par une cruelle maladie avec laquelle il a lutté vainement, il envisage avec une profonde douleur, mais il saura remplir l'impérieux devoir que les circonstances lui imposent, celui de résigner le commandemenl dont une santé à jamais détruite. ne lui permet plus de supporter le poids.
« Soldats, vous me plaindrez ! car le malheur <pii me frappe est immense, irréparable, et peutêtre sans exemple.
« Je remets le commandement au général de division Canrobert. C'est un adoucissement à ma douleur que d'avoir à déposer en de si dignes mains le drapeau que la France m'avait confié.
« Vous entourerez de vos respects, de votre confiance cet officier général auquel une brillante carrière militaire et l'éclat des services rendus ont valu la notoriété la plus honorable dans le pays et dans l'armée. Il continuera la victoire de l'Aima et aura le bonheur que j'avais rêvé pour moi-même et que je lui envie de vous conduire à Sébastopol. »
Ensuite on transporta le mourant sur le navire de guerre le Berthollet, le 27 septembre. Au moment de lever l'ancre, le P. Parabère courut lui donner une dernière absolution.
Le 29 septembre, le pieux soldat rendit son âme à Dieu.
On ne saurait mieux rendre l'impression que produisit la mort du maréchal de Saint-Arnaud
LE M UtÉCHAL CANROBERT si
Sa
qu'en reproduisait l'article qui fui consacré dan VUnivers par Louis Yeuillol à l'intrépide capitain
« Cru' profonde affliction vient se mêler à la joie que répandent les glorieuses nouvelles de la Crimée. Dieu a pris une grande victime. Le héros de cette glorieuse campagne a cessé de vivre. Les navires qui nous apportaient ses bulletins si vaillants et si pleins d'une ardeur guerrière sont suivis de ceux qui nous ramènent son corps inanimé. Il décrivait la bataille comme il l'avait gagnée, du même souffle ardent et puissant, et c'était son dernier soupir. On le savait malade, affaibli, miné par de cruelles souffrances, mais qui eut pensé que la mort était là, si près qu'un homme put à ce poinl la voir et l'oublier ou plutôt lui commander d'attendre. Il calculai! ses approches, il sentait ses étreintes; à forci' de volonté, il lui arrachait quelques jours, quelques heures. Quels jours et quelles heures ! Les jours de l'armée en Crimée, les heures de la bataille de l'Aima.
« C'est au dernier terme d'une maladie de langueur, lorsque la vie fuyail de ce corps épuisé et secoué par des crises lerrihles, comme l'eau fuit d'une main tremblante, qu'il en bravait les périls, qu'il en surmontait les obstacles, qu'il plantait son drapeau sur le sol ennemi, qu'il restait douze heures à cheval, qu'il donnait à la France une victoire, qu'il dictait ces ordres du jour et ces rapports aussi beaux que son triomphe, qu'il investissait Séhaslopol, qu'il disait à ses soldats : « Vous y serez bientôt. » Il s'arrêta là, aux portes de Sébastopol investi, au milieu de
l'ennemi défait, comme s'il avait dit à la mort : « Maintenant, tu peux venir. »
« Une immense admiration tempère la douleur publique. On regrette le maréchal, on ne peut le
plaindre. Cette fin est si belle! Après ce noble combat contre la mort présente et inévitable, après ce grand service rendu à la civilisation, après ces récits héroïques, il meurt sous les regards du monde, frappant un de ces coups d'épée qui comptent dans là vie des empires : trois nations inclinent sur sa tombe leurs drapeaux reconnais sants.
« C'est assez pour la gloire humaine, et ceux qui n'en connaissent et n'en désirent point d'autre, peuvent trouver que le maréchal de Saint-Arnaud a été comblé.
« Mais son âme était plus grande et ses devoirs plus hauts.
« Ce grand général était humble et fervenl chrétien. L'Empire étant proclamé et établi, Saint- Arnaud, maréchal de France, ministre, grandécuyer de l'empereur, au faite et dans l'enivremenl de touti'- les prospérités, se tourna vers Die/, non pour obtenir la santé, mais pour mourir en chrétien.
« Il avait une de ces natures sincères et franches qui ne fuient pas la vérité lorsqu'elles La voient et qui ne craignent pas de la suivre. C'était durant son séjour à Hyères, il lit venir chez lui le digne curé de cette ville, et, sans chercher de circonlocutions, ni de détours devant tous ceux qui étaient là, il lui dit simplement qu'il voulait se confesser.
Le bon prêtre, surpris, tombe à genoux et rend grâces o Dieu qui daigne ainsi parler au cœur des puissants du monde. Le maréchal, trop malade encore pour quitter sa chambre, lit ses Pâques chez lui, sans mystère, en présence de ses officiers, de toute su maison, faisanl venir jusqu'au soldat qui étail de planton à sa porte.
« Tel il avail été <l;uis cette première occasion, tel il continua d'être. Guéri contre toute attente, rendu aux affaires, il ne négligea plus ses devoirs de chrétien, il les remplit comme il faut les remplir dans ces hautes situations où l'homme a, de plus que le commun des fidèles, le devoir de l'exemple.
« Lorsque l'expédition d'Orient fut décidée et que l'empereur lui en eut donné le commandement, sa première pensée fut pour l'âme de ses soldats.»
On ne lira pas sans émotion la lettre suivante que le maréchal avait adressée à un illustre religieux, son ami, qui avait cru devoir lui transmettre quelques recommandations à ce sujet :
« Paris, G mars 1854.
« Mon Révérend Père,
« Comment avez-vous pu penser un instant que je négligeais d'entourer les braves soldats de l'armée d'Orient de tous les secours et de toutes les consolations de la religion?
« L'aumônerie de l'armée est formée; je me suis entendu avec le digne abbé Coquereau, qui a mis sur un pied si respectable l'aumônerie de la flotté.
Il y (i un aumônier par division, par hôpital, et deux aumôniers en chef au quartier général.
« Je suis débordé par la besogne et je soigne ma sauté pour pouvoir faire la guerre aux Russes ; j'aurai bien besoin de vos prières, mon Père; sans raulc <le iJi'cn, on ne fait rien, el je mets ma confiance dans sa miséricorde el dans la protection qu'il accorde à la France. Je compte, avant mon départ, remplir mes devoirs de chrétien. »
Ces sentiments éclatent avec la même force dans une lettre écrite de Marseille, le 25 avril:
« J'arrive de Toulon, où j'ai vu avec bien du plaisir le respectable curé-doyen d'Hyères : nous avons longtemps ei sérieusement causé. Il m'a aussi promis ses prières, vous êtes assez bon pour me promettre les vôtres. Tous ces vœux ne peuvent manquer d'être agréables à Dieu, que je prie moi-même avec tant de foi et de ferveur. Je pars avec une confiance entière ; il est impossible que Dieu ne protège pas la France dans une circonstance aussi grave et aussi solennelle.
« Je suis convaincu que tout le monde fera son devoir et nous combattrons pour une cause juste.
« Espérons donc, mon Révérend Père, et donnezmoi votre bénédiction. »
Citons encore une de ces admirables lettres où l'homme de guerre et le chrétien apparaissent dans leur simplicité et dans leur grandeur ; elle est datée du quartier général d'Old-Fort (Crimée),
le 18 septembre 1854, deux jours avant la victoire <lc l'Aima, dix jours avanl su mort:
« J'ai reçu ce matin même votre bonne lettre, datée du 20 août, je ne perds pas un instant pour vous remercier de vos vœux chrétiens et de vos
prières; elles on! été écoutées du Très-Haul
Depuis le 14, je suis débarqué heureusement en Crimée avec toute l'armée qui est superbe et dans les meilleures dispositions. Le débarquement s'esl fa.i1 aux cris répâtés ds Vive l'empereur ! et ••'est â ce même cri que nous briserons demain les colonnes russes qui nous attendenl à l'Aima et qui ne m'empêcheront pas de m'établir devant Sébastopol le 22 ou le 23 au plus tard.
« Je presse les opérations autant que possible, car ma santé est bien mauvaise, et je prie Dieu de me donner des forces jusqu'au bout...
« Adieu, mon Révérend Père, priez pour nous
et croyez à lues sentiment- de respect I |eu-i !
affection ( 1).
« Maréchal A. de Saint-Arnaud. »
C'est à ce digne soldai que devait succéder le brave général Canrqbert.
Le Moniteur lui-même a, par les lignes suivantes, rendu témoignage d(^ sentiments religieux qui ont soutenu le maréchal dans le sacrifice
qu'il avait fait dU reste de ses forées;
« Les témoins intimes de ses longues souffrances savent seuls tout ce qu'il lui a fallu de forée
(1) L'Unicers, octobre 1854.
morale pour les combattre et les dominer sans cesser un instant de se maintenir A la hauteur de son difficile commandement, car il ne se dissimulait pas la gravité du mal, il en avait plus que personne la conscience; et, quand les forces lui ont failli, quand le moment suprême est venu, il a envisagé avec la sécurité d'une âme religieuse et fortement trempée le terme de cette lutte presque surhumaine. On a trouvé sur le maréchal de Saint-Arnaud un scapulaire et une médaille bénite. »
Ce fut à Constantinople que Mme la Maréchale de Saint-Arnaud apprit la perte cruelle qu'elle venait défaire. Elle voulut accompagner jusqu'à Paris la dépouille du héros qu'attendaient aux Invalides les honneurs funèbres rendus aux grands guerriers. Une lettre, adressée par l'empereur à l'illustre veuve et empreinte de la plus exquise bonté, doit trouver ici sa place comme un dernier hommage à la mémoire du vainqueur' de l'Aima :
« Saint-Cloud, 16 octobre 1S-M.
« Madame la Maréchale, personne plus que moi ne partage, vous le savez, la douleur qui vous oppresse. Le Maréchal s'était associé à ma cause du jour où, quittant l'Afrique pour prendre le portefeuille de la guerre, il concourait à rétablir l'ordre et l'autorité dans ce pays. Il a associé son nom aux gloires militaires de la France le jour où, se décidant à mettre le pied en Crimée, malgré de timides avis, il gagnait, avec lord Raglan, la
bataille de l'Aima et travail ù notre armée le chemin de Sébastopol. J'ai donc perdu en lui un ami dévoué dans les épreuves difficiles, comme la
France a perdu eu lui un soldat toujours prèl à la servir au moment «lu danger. Sans doute, laul <!<• titres à la reconnaissance publique et à la mienne soûl impuissants à adoucir une douleur comme la vôtre et je me borne à vous assurer que je reporte sur \ous et sur la famille du Maréchal les sentiments qu'il m'avait inspirés. Recevez, Madame la Maréchale, l'expression sincère...
« Napoléon". »
LA VICTOIRE DINKERMANN
La tranchée ouverte devant Sébastopol. — Un rapport du nouveau commandant en chef Canrobert. — Une Conférence. — La victoire d'Inkermann. — Un récit de M. Camille Rousset. — Les actes de bravoure. — La fin du général de Lourmel. — Le général Canrobert blessé.
Après la bataille de l'Aima devait commencer le siège de Sébastopol.
La tranchée fut ouverte, dans la nuit du 9 au 10 octobre.
« Nous devions, dit le général Canrobert, dans si ui rapport, nous attendre à ce que ce travail, dont la préparation n'avait pu être entièrement dérobée à l'ennemi, nous serait vivement disputé.
« Il n'en a rien été. Favorisée par un vent très violent du nord-est, l'ouverture de la tranchée s'est faite, dès la première nuit, sur un développement d'environ 1000 mètres, sans que nos travailleurs fussent inquiétés... Pendant toute la journée du 10 et la nuit suivante, le feu de la place a été très vif. Mal dirigé d'abord, il n'a pas tardé à devenir plus précis; mais nos travailleurs étaient
déjà à couvert et nos communications dérobées aux vues directes de la place. Le travail s'est continué le 11 et le 12 sans incident qui mérite d'être signalé. Nos pertes se réduisent à une trentaine d'hommes tués ou blessés... »
Le général Canrobert termine son rapport par ces lignes :
« L'inaction du prince Menschikoff esl toujours complète. Il attend ses renforts. »
Dans une conférence tenue le 12 octobre, le vice— amiral Hamelin avait t'ait celle importante communication, qu'il serait peut-être liés utile de faire attaquer par les frégates à vapeur les batteries situées au sud de la passe, et qu'ensuite les vàisseaux pourraient détruire le fort Constantin.
A la suite d'un conseil de guerre tenu le 15 octobre, à bord du Mocjac/or, les généraux en chef reçurent, par une note signée de tous les amiraux, l'assurance que les attaques de terre contre Sébastopol seraient soutenues par une action générale des escadres contre les forts et batteries de mer.
« J'ai hâte, écrivait aussitôt le général Canrobert nu vice-amiral Hamelin, j';ii hâte de vous dire combien je suis heureux de la grande résolution que vous venez de prendre; toute l'armée y applaudira. Elle me rassure complètement sur les résultats de l'attaque que nous méditons. Nul ne peut prévoir les effets que peu! produire sur les fortifications de la ville comme sur le moral de la
garnison cette action simultanée de deux flottes et de deux armées. Il n'est pas impossible que cej effet suit tel qu'il détermine l'occupation immédiate
de la place par nos colonnes. Dans tous les cas, il la préparera solidement et sûrement. »
Le 5 novembre 1854, nos soldats remportèrent la victoire d'Inkermann (i) ; cette glorieuse journée devait rendre populaire le général Canrobert qu'on surnomma, d'ailleurs, pendant longtemps : le héros d'Inkermann.
M. Camille Rousset, de l'Académie française, a écrit un merveilleux récil de cette bataille d'Inkermann qui lit tant d'honneur à Canrobert et à l'armée française.
« La journée du 4 novembre avait été sombre el pluvieuse, la nuit vint vite. Aux tranchées d'attaque arrivaient de la ville comme des bouffées de rumeurs; on entendait des cris, des chants; les chiens aboyaient plus fort et plus long-temps que de coutume. Après minuit, des cloches sonnèrent ; vers trois heures, il y eut comme une salve d'acclamations, puis de nouveau le son des cloches, ensuite des bruits sourds, des roulements de voitures et des grincements de roues. On n'y
(1) Inkermann ou Inkerman, bourg de Russie (Tauride), à 6 kilomètres de Sébastopol. C'est l'ancienne colonie grecque de Calamita. A l'est de la ville, le rocher d'Inkermann est célèbre par ses immenses grottes, aneienn -s habitations des Troglodytes.
fit pas grande attention. Plusieurs fois il y avait eu dans la place presque autant d'agitation nocturne,
et l'on savait que toutes les nuits des convois militaires et des Arabes tatars (1) entraient et sortaient par la route des Sapeurs.
« A minuit, si les cloches avaienl sonné d'abord, c'était que dans les églises les prières commençaient pour les combattants du 5 novembre; après trois heures, c'étaient leurs acclamations soulevées par les harangues énergiques de leurs chefs, puis le son des cloches qui annonçait la solennelle bénédiction des prêtres ; enfin, les bataillons s'étaient mis en marche ; et les grincements de roues venaient de l'artillerie qui suivait les chemins raboteux de Karabelnaïa. A cinq heures, la colonne faisait halte sous le bastion n° 2. Quelle direction allait-elle suivre ? la berge droite ou la berge gauche du ravin du Carénage ? Le prince Menschikoff et le général Dannenberg avaient accompagné les grand- ducs au bivouac de la colonne Pavlof. Resté seul à Sébastopol, le général Soïmonof n'avait pas pu recevoir ses dernières instructions de la bouche même de ses chefs, telles que les avait conçues le prince Menschikoff. Il savait que l'intention du prince était de porter toutes ses forces au centre, sur le plateau d'Inkermann, et de faire couvrir par la colonne Soïmonof le mouvement de la colonne Pavlof. C'était d'après ce thème qu'il avait rédigé les détails d'exécution dont il avait envoyé des copies au quartier du général Dannenberg, non pas un ordre, un simple avis, d'où il semblait résulter que sa gauche devait longer le ravin du Carénage. Toutefois, cet (1) Tribus nomades sous la dépendance des Russes.
avis isi tlé, sans aucune autre prescription, était si peu clair, si peu explicite que, toujours pénétré de ce qu'il croyait être la pensée du prince Menschikoff, Soïmonof résolut de passer- au delà du ravin et de le côtoyer, non par sa gauche, mais par sa droite.
« Vu détachement de sapeurs marchait en tête de la colonne, frayant la voie, détruisant ou écartant tout ce qui pouvait faire obstacle au passage de l'artillerie. A six heures, toutes les troupes étaient sur le plateau, couvertes par deux compagnies déployées en tirailleurs et se formaient en bataille : le régiment de Tomsk sur la droite, le régiment de Kolivansk sur la gauche, vingt-deux pièces de canon entre les deux, le reste de l'artillerie et le régiment d'Iécatherinebourg en arrière. Cette première ligne, avec sa réserve, était commandée par le général Villebois. Plus en arrière encore, touchant au ravin, les quatre régiments de Vladimir, de Sousdal, d'Ouglitch et de Bourtirsk, avec seize pièces légères, composaient, sous les ordres du général Yabokritsky, la réserve générale. Aussitôt formée, la première ligne, sans clairon, sans tambour, se mit en mouvement, droit devant elle, à la recherche de l'ennemi.
(( La pluie, torrentielle depuis la veille, ne commençait à diminuer de violence que pour se transformer en vapeurs. Aux approches du jour, la nuit semblait de plus en plus noire ; avec l'épaisseur du brouillard augmentait le froid pénétrant. Engourdis par la fatigue, envahis par l'humidité, transis des pieds à la tête, frissonnant sous leurs manteaux ruisselants, les avant-postes de l'armée anglaise faisaient machinalement leur service de
garde. Le général Codrington venait d'achever, comme d'habitude, sa tournée de rondo, et partout on avait répondu à ses questions : AU right! « Tout va bien ! » Comme il cherchait à s'orienter dans les ténèbres, il entendit des coups de feu, puis des cris d'alerte.. En retournant au plus vite vers L'endroit d'où ces bruits paraissaient venir, il rencontra deux ou trois hommes courant et appelant ; c'était le reste du piquet de la division légère qui venait d'être surpris, cerné et enlevé par les Russes. Aussitôt le général courut donner l'éveil à la 2e division, qui était la plus menacée, puis à sa propre brigade et à son divisionnaire, sir George Brown. Une chute de cheval, quatre jours auparavant, avait forcé sir de Lacy Evans de se faire transporter à bord du Sans-Pareil, dans le port de Balaklava : c'était le major général Pennefather, plus ancien que son collègue Adams, qui commandait provisoirement la 2e division. A peine leur approche él ait-elle signalée, que les Russes ouvraient le feu de leur artillerie. Les vingt-deux pièces du général Villehois, en batterie sur les pentes du mont île- Cosaques, presque à l'entrée de l'isthme, lançaient, dans la direction supposée, à travers l'ombre et le brouillard, des boulets et des obus qui n'étaient pas tous perdus: quelques-uns, passant par-dessus la hauteur qui protégeait le campement, venaient ricocher au milieu des lentes, tuant d<^ hommes endormis et des chevaux attachés au piquet. Cependant, après un premier moment de confusion, la division avait pris les armes el s'était portée en avani sur la crête, la brigade Adams appuyant sa
9G LE MARÉCHAL CAXROBERT
droite à la lui II crie des Sacs-à-Terre, la brigade Pennefather fermant l'autre partie de L'isthme sur la gauche, chacune avec son artillerie. En même temps, la division légère prenait position des deux côtés du ravin du Carénage, près de son origine, la brigade Codrington sur la berge occidentale; la brigade Buller à l'est, derrière les bataillons de Pennefather. Les deux divisions ensemble n'avaient pus beaucoup plus de six mille combattants à mettre en ligne. Les tirailleurs, de part et d'autre, comme les canonniers, se répondaient sans se voir; à peine les servants mêmes des pièces avaient-ils, à chaque coup, la sensation d une forte lueur. Cependant, pénétré peu à peu par le jour naissant, le brouillard commençait à devenir visible ; les tirailleurs anglais entrevoyaient confusément des ombres qui s'avançaient sur eux. Il faut rappeler ici la remarque faite, quelques jours auparavant, par sir de Lacy Evans : h Telle est la forme du terrain, que l'ennemi peut arriver en force sur la position en moins d'une demi-heure. » Il n'y avait pas une demi-heure que le feu était ouvert, et déjà les Russes arrivaient sur la position en force. Quatre bataillons de Tomsk, quatre de Kolivansk, deux de réserve, sept mille six cent cinquante hommes devant seize cent cinquante; mais comme, pour être exact, il faut dire que six des bataillons russes ne servirent que de soutien d'abord à l'attaque de- quatre autres, la proportion des assaillants doit être, pour ce moment-là, réduite au chiffre déjà considérable de 3000 contre 1650. Dans cette première rencontre, les Russes refoulèrent les Anglais, gagnèrent
assez de terrain pour envahir, sur leur gauche, la batterie construite près de la vieille mule de poste, et, poursuivant leur objectif, commencèrent à descendre vers les campements de la 2e division. La brigade Pennefather, se couvranl d'un feu soutenu, reculait lentement sur la brigade Buller, qui, n'étant pas solidemsnl établie encore, fut obligée d'obéir à ce mouvement de retraite et de se replier aussi, de sorte que quelques-uns des tirailleurs russes purent se glisser jusque dans les premières tentes.
Les premiers coups de canon avaient, dès six heures, mis tout le corps d'observation en éveil. D'après les dispositions arrêtées d'avance en cas d'alerte, la division turque était venue occuper les redoutes du col de Balaklava. Les brigades Espina^se et d'Autemarre avaient bordé les crêtes jusqu'au télégraphe, tandis que l'artillerie de la 2e division, soutenue par un bataillon d'infanterie, se portait à l'extrême gauche, sur la route Woronzof, au-dessus de la grande batterie appelée la queue d'hironde. Puis, le général Bosquet, accompagné du colonel de Cissey, son chef d'état-major, et de ses aides de camp, avait poussé, à travers le brouillard, vers l'armée anglaise, guidé par la canonnade qui devait également servir de guide au général Bourbaki, auquel il avait donné l'ordre de le suivre avec deux bataillons et demi de sa brigade et les deux batteries à cheval de la réserve. Il était sept heures et demie, lorsque le commandant du corps d'observation atteignit le moulin, qui était le point central des positions anglaises entre le campement de la division légère et celui
de la brigade des gardes. A ce moment vinrent à passer sir George Brown et sir George Cathcart. Le général Bosquet leur offrit aussitôt sou concours ; mais les généraux anglais, en le remerciant avec la plus grande courtoisie, se bornèrent à lui dire : « Nos réserves sont suffisantes pour parer aux éventualités, veuillez seulement couvrir notre droite en arrière de la batterie, près de la vieille route de poste. » Un bataillon de tirailleurs algériens était de service depuis la veille, à la redoute Canrobert; le général Bosquet le Ht renforcer par deux .-mires bataillons de la brigade Bourbaki, il gardait sous sa main un bataillon île zouaves, quatre compagnies île chasseurs A pied et les deux batteries de la réserve.
« A travers les balles des tirailleurs, sur un terrain jonché de cadavres russes, Okhotsh avançai avec une résolution farouche. Plus de chants ni de hourras, la. colère, concentrée dans tous les cœurs, allait envenimer celle reprise du combat d'un acharnement impitoyable. Tout, d'ailleurs, s'accordait pour donner à ce champ de bataille un aspect sinistre : les hommes et la nature. Le brouillard, à peine diminué, planait en nuages bas, tandis que la fumée du canon roulait lourdement sur la terre humide. Sur la plaine d'Eylau, la brume aussi était basse; mais le peu qu'il y avait de lumière était réfléchi par la neige et c'était le sol blanc qui éclairait le ciel sombre.
« Sur le plateau d'Inkermann tout était gris, terne, livide, sale ; partout, mais surtout aux abords de la batterie des Sacs-ù-Terre, les hôm-
mes piétinaient dans une boue sanglante. Détendus par la pluie, les tambours ne rendaient plus qu'un son brisé, rauque et sourd : la charge ainsi battue n'était plus entraînante, elle devenait lugubre.
« Parvenus jusqu'à la batterie, les premiers bataillons d'Okhotsh l'assaillirent avec fureur, les uns escaladant les parapets, les autres attaquant par la gorge. Ce qu'il y eut là d'héroïsme dépensé de- deux parts est incalculable; les hommes se prenaient corps à corps, en se frappant à coups de baïonnette, à coups de sabre, à coups de crosse et, quand les armes se brisaient, à coups de pierres. Mais les Russes étaient tellement plus nombreux que, si résolus que fussent les défenseurs de l'ouvrage, il leur devint absolument impossible d'y tenir. Il en demeura, morts ou grièvement blessés, plus de dt'wx cents; le reste s'ouvrit péniblement un passage jalonné aussi de victimes et parvint à rejoindre les deux autres bataillons des gardes. Okhotsh avait perdu le colonel Bibikof, la plupart des officiers engagés et un grand nombre d'hommes.
« Tel fut le caractère que prit le combat, dès (pie Sakôutsk et Selenghinsk furent arrivés pour appuyer Okhotsh. Les bataillons se massèrent et s'enchevêtrèrent (1), il y en eut d'Iakoutsh qui
(1) « Alors, dit nu officier anglais, témoin oculaire et acteur de ce drame terrible, alors commença une des plus sanglantes mêlées qu'on ait mus depuis que le fléau de la guerre est déchaîné sur le monde... La bataille d'Inkermann défie toute description. C'a été une série d'actes d'héroïsme terribles, de combats corps à corps, de ralliements découragés, d'attaques désespérées dans les vallées, dans les broussailles, dans des trous cachés aux veux des humains, et d'où les vainqueurs, Russes ou Anglais,
rentrèrent, malgré la résistance des gardes, dans la batterie des Sacs-à-Terre, pendant qu'un autre, à 4 ou 500 mètres de lu, rencontrait la tète de la brigade Goldie, dont il arrêtait la marche. La brigade Torrens poursuivait de son côté la sienne. Sir George Cathcart, qui avait voulu la diriger lui-même, laissant à sa gauche la batterie si obstinément disputée et profitant d'un pli de terrain qui le dérobait pour un moment aux vues de l'ennemi, avait dessein de le prendre en flanc lorsqu'en remontant sur le plateau, il se trouva tout à coup devant une masse composite où dominait Selenidiinsk, et qui ne lui laissant pas le temps de prendre une solide assiette, se jeta sur lui tout d'une pièce. Déçu de son projet, forcé de reculer, le général anglais se repliait lentement sur la batterie, et il n'en était plus qu'à une courte distance, lorsqu'il lui arriva tout à coup de là une décharge meurtrière. Comme ses hommes portaient, pardessus leurs uniformes, des surtouts de couleur grise qui était la couleur de l'ennemi, sir George Cathcart s'imagina qu'il y avait une méprise, et pour la faire tout de suite cesser, il commanda de jeter bas les surtouts; mais la vue des habits rouges ne fit qu'augmenter la vivacité de la fusillade. « Lorsque la brigade Torrens avait commencé son mouvement, les gardes s'étaient rendus maîtres de la batterie, et le général croyait fermement qu'ils l'occupaient toujours, tandis que, par un retour
ne sortaient que pour se lancer de nouveau dans la mêlée, jusqu'au moment où les bataillons du tsar cédèrent devant notre solide courage et le chevaleresque élan des Français. »
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ignoré de lui malheureusement, c'était Iakoutsk qui en avait, pour le moment, repris possession. Fusillée de haut par Iakoutsk, pressée par Okhol-li et Selenghinsk, la brigade Torrens se trouva bientôt dans la situation la plus critique. Malgré leur solidité bien connue, les soldats anglais commençaient à perdre leur sang-froid. Trois fois ils essayèrent de s'ouvrir du côté des leurs un passage à travers l'ennemi; trois fois ils furent repoussés avec des pertes cruelles. A la seconde tentative, Torrens avait été blessé; à la troisième, ce fut Cathcart lui-même qui tomba frappé mortellement.
« Cependant ils parvinrent à se dégager par un quatrième effort : niais, avec leurs deux généraux, l'ennemi leur avait mis hors de combat plus de 500 hommes. La batterie des Sacs— à-Terre paraissait décidément perdue ; l'armée anglaise, complètement à découvert sur sa droite, se repliait, sans cesser de contenir par son feu les Russes qui, d'ailleurs, la laissaient exécuter lentement et régulièrement sa retraite. Un point d'appui lui restait encore: la batterie placée à la droite de la vieille route de poste, et qui d'abord avait couvert le centre de la position. Sir John Burgoyne y lit amener deux canons de 18, dont la puissance et la portée eurent pour effet de tenir longtemps l'ennemi à distance.
« Cependant, les pertes étaient énormes; non seulement Cathcart (''tait mort et Torrens blessé, Bentinck, Goldie, Brown, Buller, Adams, étaient frappés aussi. Aux côtés même de lord Raglan, le général d'artillerie Strangways venait d'être tué,
et le général Canrobert atteint d'un éclat d'obus au bras droit. Lord Raglan avait engagé toutes ses réserves et il n'osait pas retirer de son extrême gauche Codrington, ni John Caampbell, tant il était difficile de s'imaginer que les bataillons de Somoïnoff eussent disparu pour toujours du champ de bataille. Les Anglais, épuisés, avaient héroïquement donné tout ce qu'ils avaient de force. Mais cet isthme, ce défilé, ces Thermopyles d'Inkermann, qui depuis trois heures étaient si vaillamment barrées par eux, les voilà qui étaient ouvertes et voilà l'ennemi qui s'apprêtait à passer outre. Alors l'armée anglaise ayant fait tout ce que pouvait exiger d'elle l'Angleterre, se tourna du côté de la France, et lord Raglan demanda au général Canrobert l'assistance de l'armée française.
« Pendant qu'au centre de la bataille, le général Dannenberg perdait un temps précieux à reformer ses bataillons, le général Bosquet, qui n'avait encore que deux des siens, dépêchait officiers sur officiers pour hâter l'arrivée des renforts, et, d'autre part, il faisait représenter à lord Raglan combien il importait de ne point laisser dégarnir, en attendant, la crête occupée par les troupes anglaises, à vingt pas seulement de leurs tentes. « Vous avez raison », répondit lord Raglan à l'aide de camp du général ; puis, après avoir échangé quelques mots en anglais avec sa suite: «Mais, reprit-il en français, nos hommes n'ont rien mangé depuis ce matin et ils n'ont plus de cartouches. » Les hommes du général Bosquet avaient la giberne garnie et l'estomac vide ; il ne leur coûta pas de prolon-
ger leur jeûne pour venir fraternellement en aide à leurs vaillants compagnons de l'armée anglaise. Vers dix heures arrivèrent d'abord quatre compagnies du 3e bataillon de chasseurs ù pied, puis un bataillon du 3J zouaves, puis un bataillon de tirailleurs algériens, et sans reprendre haleine, du même élan, ils coururenl sur la batterie des Sacs-à-Terre, que leur indiquait l'épée de leur général, tandis que leurs camarades du 6e de ligne et du 7a léger reprenaient la charge par la route de poste. Engagé le premier, le demi-bataillon du 3' chasseurs heurta tout à coup, à l'improviste, au tournant de la batterie, un bataillon de Selenghinsk qui se hâtait
dans l'autre sens. De relie rencontre soudaine
jaillit un de ces cimes à la baïonnette, un de ces combats corps à corps dont on parle si souvent et qui sont, par le t'ait, si rares. Celui-ci fut violent; quand il prit fin par la retraite du bataillon russe, lès chasseurs n'avaient guère plus d'un tiers de
leurs officiers; le corps d'un jeune lieutenant fut
relevé avec vingt— deux coups de baïonnette dans la poitrine. Sur le chemin tracé par le sang de ces braves, les autres s'élançaient pour les soutenir. Clairons sonnaient, tambours battaient; bondissant
Comme des panthère-, les Africains passaient lestement au travers des broussailles où s'embarrassaient les Puisses moins alertes; en un instant ils eurent tourné la batterie des Sacs-à— Terre, comme avaient d'abord fait les deux bataillons <lu général Bourbaki, et le moment d'avant les chasseurs. En galopant à coté des siens, à l'aspect de ce heu sinistre, de ces alluvions de sang, de cet entasse-
nient de cadavres, de ces couches d'Anglais et de Russes abandonnés tour à tour par le flux et le reflux de la bataille, le général Bosquet ne put retenir cette exclamation: « Quel abattoir! » Le cri resta dès lors, on ne parla plus de la batterie des Sacs-à— Terre, mais on la nomma la batterie de l'Abattoir.
« Il n'y avait pas plus d'un quart d'heure que le mouvement était commencé; déjà les troupes françaises al teignaient le contre-fort au-dessus du ravin des Carrières ; c'était là aussi qu'était arrivé la première fois le général Bourbaki. Après avoir, connue alors, cédé devant la charge, les Russes, dont le retour offensif avait réussi naguère, se décidèrent à renouveler leur effort. Okhotsh de front, Iakoutsk à droite, Selenghinsk à gauche, revinrent ensemble contre les Français qui se trouvèrent bientôt débordés, presque enveloppés. Le général Bosquet faisait placer, sur la gauche, une batterie de la réserve, lorsque, au-dessus d'un pli de terrain, les Russes apparurent subitement à quinze pas; on n'eut que le temps d'enlever en arrière les pièce-, sauf une dont le conducteur fut emporté par un boulet. En se jetant sur ce trophée, qu'on retrouva plus tard dans un ravin, les Russes ne prirent heureusement pas garde au général, qui était à cinquante mètres, avec deux ou trois officiers, son porte-fanion et une petite escorte. Quelques-uns cependant l'aperçurent comme il se retirait sans hâte, au pas de son cheval; mais ils parurent alors tellement indécis et troublés de la rencontre, que le général Bosquet put dire en riant à ses
officiers : « Voyez donc, ne dirait-on pas qu'ils nous présentent les armes l » La manœuvre des Russes paraissait devoir encora une fois réussir;
la ligue française ayant un peu dégagé ses ailes, se repliait lentement, face à l'ennemi, lorsque le 4e régiment de chasseurs d'Afrique, amené par le général Morris, vint se déployer à la droite de l'armée anglaise, sur la crête, avec une batterie nouvelle. En même temps, on signalait l'approche du général d'Autemarre, avec trois bataillons de sa brigade et de l'artillerie. Se sentant dès lors immédiatement soutenu par les chasseurs d'Afrique et assuré d'une bonne réserve, le général Bosquet fit porter au général Bourbaki l'ordre de reprendre tout de suite, et sur toute la ligne, la marche en avant. Ce fut le moment et ce fut le mouvement décisif. Surpris par ce brusque retour, accablés parle feu d'une artillerie très mobile, très bien servie, dirigée avec l'à-propos le plus habile par le colonel Forgeot, les Russes étaient au bout de leur effort ; s'ils ne cédèrent pas du premier coup, le second ne se fit pas attendre, et il n'en fallut pas un troisième. La retraite pour eux fut désastreuse, notamment pour Selenghinsk. Refoulé par sa droite, poussé sur un éperon du mont Sapoune, acculé tout au bord de l'escarpement, un dernier choc des zouaves et des tirailleurs algériens le jeta par-dessus les crêtes. Un grand nombre d'hommes furent brisés dans cette chute épouvantable : plus tard, lorsque le rétablissement de la paix eut rendu possible l'exploration de cette muraille rocheuse, on y recueillit pieusement des
ossements, depuis dix-sept mois lavés par la pluie et blanchis par le soleil.
« Tel était l'effet moral de la partie sanglante jouée à Inkermann : ce n'était pas la joie bruyante ni l'entrain des victorieux, comme après une bataille gagnée -À l'ordinaire ; on était grave, parce qu'on sentait après coup, par réflexion, beaucoup plus vivement que pendant la crise même, l'émotion du danger couru, et parce qu'on pouvait mesurer l'abîme, où certainement l'on avait failli tomber. Encore mal instruit du détail et surtout du caractère unique de celte bataille, le maréchal Vaillant écrivait au général Canrobert, avec la familiarité de sa verve amicale : « Recevez mes vifs compliments sur votre victoire d'Inkermann. Voilà une belle page de votre vie, mon cher général, et ce grand succès vous place très haut parmi nos illustrations militaires. Faites mes compliments bien vifs aussi au brave Bosquet, qui a pris une si grande part à votre triomphe, mais que ni lui, ni vous ne se fasse blesser; nous avons un grand besoin de vous savoir bien portants et à la tète de noir*1 énorme affaire. » Le maréchal Vaillant avait bien sujet d'écrire ainsi ; niais quelques jours plus tard, mieux et plus profondément informé, il aurait écrit d'un ton plus ému, plus solennel, de ce ton ému et solennel qu'employaient à Londres le gouvernement de la reine et le Parlement britannique, lorsque était soutenue par l'un et adoptée par l'autre une proposition de remerciements au général Canrobert et à l'armée française, à l'amiral Hamelin, et à la marine française pour leur vaillante
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