‹ Le Maréchal CanrobertChapitre 11 sur 33 · EN CRIMÉE · texte numérisé non relu

EN CRIMÉE

L'installation du général. — Une lettre de félicitation de l'empereur Napoléon III. — Le combat de Balaklava. — Un rapport. — Les récits de Paul de Molènes. — La mort de l'empereur de Russie. — En déjeunant. — Oh ! les braves soldats !...

Paul de Molènes raconte ainsi l'installation de Canrobert :

« Notre reconnaissance sous Sébastopol fut suivie de notre installation dans le bivouac où nous devions si longtemps rester. Le général Canrobert s'établit près d'une maison détruite, dont bientôt tous les débris disparurent. A l'époque où se dressèrent nos tentes, le jardin de cette maison en ruine existait tout entier encore; c'était un jardin paisible avec d'étroites allées bordées d'arbres fruitiers. Une de ces allées, resserrée entre deux baies de pruniers, se liait pour moi à d'intimes et lointaines pensées. Je trouvais un charme singulier à ce lieu, le charme de ces vieilles demeures, revues après nombre d'années par

quelque hasard de la vie, où l'on s'avance le cœur ému et comme oppressé, faisant sortir, à chaque pas des murs lézardés, de l'herbe poussée dans la cour, maints souvenirs, semblables à ces oiseaux familiers qui voltigent un instant autour de vous, puis s'arrêtent pour vous regarder. La guerre et les voyages ont augmenté mon attachement pour des objets qui ne sont ni de chair ni de sang. Il m'est arrivé continuellement d'être pris d'une affection subite pour quelques troncs d'arbres et un coin de terre.

« Partout nous rencontrons, avec étonnement et surprise, quelque chose de nous. D'où viennent, dans ces lieux inconnus où le hasard seul nous a conduits, ces lambeaux retrouvés de notre vie? Quels souffles les ont enlevés de notre cœur et dispersés ainsi sur tous les points du monde?

(( Rien de plus simple que le bivouac du quartier général derrière lequel j'ai campé. Le maréchal Saint-Arnaud avait laissé à son successeur une de ces grandes tentes arabes, offrant a leur sommet une seule arête qui forme une ligne festonnée.

« Cette tente que je n'ai jamais pu voir sans me rappeler mes guerres africaines, qui, bien des fois, l'hiver, par un ciel brumeux, m'a fait songer, avec un serrement de cœur, au généreux soleil dont elle avait été si longtemps imprégnée, cette tente servait de salle à manger au général avant la construction d'une grande baraque qui, plus tard, opposa aux bises de la mauvaise saison ses planches disjointes. Quant à l'abri même où demeurait le commandant en chef de l'armée, c'était une

tente grossière qu'un étroit fossé et un petit mur de boue entourèrent seuls aux jours rigoureux, tente bien connue du soldat, dont l'aspect avait quelque chose de glacé lorsque la toile était toute rigide de neige, et qui, par cela même pourtant, a certes réchauffé plus d'un cœur, en y faisant pénétrer la toute-puissante vertu de l'exemple »

Apre- la bataille d'Inkerinann, le général Canrobert prit la résolution d'ajourner l'assaut et d'attendre des renforts de France et d'Angleterre.

L'empereur Napoléon approuva cette résolution des généraux en chef, et dans sa lettre de féli — citation au général Canroberl sur la bataille d'Inkerinann, il s'exprime ainsi à ce sujet :

« Après la brillante victoire de l'Aima,

j'avais espéré que l'armée ennemie, en déroute, n'aurait pas réparé' si promptement ses pertes, et (pie Sébastopol serait bientôt tombé si aïs nos coups; mais la défense opiniâtre de cette ville et les renfort- arrivés à l'armée russe arrêtent un moment le cours de nos succès. Je vous applaudis d'avoir résisté à l'impatience des troupes demandant l'assaut dans des conditions qui auraient entraîné des pertes trop considérables.

« Les gouvernements français et anglais veillent avec nia' ardente attention sur leur armée d'Orient. Déjà des bateaux à vapeur franchissent les mers pour vous porter des renforts considérables. Ce surcroît de secours va doubler vos forces et vous permettre de prendre l'offensive...»

Le 25 octobre eut encore lieu une affaire importante, qu'on appela « le combat de Balaklava »

et dont le général Canrobert a rendu compte en

ces termes (1) :

« Dans la matinée du 25, dit-il, à la pointe du jour, les collines situées à 2500 mètres du port (Balaklava), et défendues par quelques ouvrages très incomplets, occupés chacun par 100 à 150 Turcs et armés de pièces de canon, furent envahies par des forces Considérables, qui s'en emparèrent après avoir chassé les Turcs.

« Aussitôt lord Raglan et moi, nous nous portâmes sur les hauteurs qui bordent la vallée de Balaklava et forment la limite extrême de notre position définitive pendant le siège. L'ennemi occupait les collines dont je viens de parler; ses masses couvraient les hauteurs boisées qui en forment le fond à coté de la Tchernaïa; il montrait une vingtaine de mille hommes, et le reste devait se tenir caché dans les ravins et les broussailles. Son intention évidente, celle qu'il aura toujours, était de nous faire descendre jusqu'à lui en quittant nos excellentes positions. Je me suis contenté de réunir, sur la demande de lord Raglan, ma cavalerie à la cavalerie anglaise qui se tenait dans la plaine, en avant de Balaklava, et avait déjà fourni contre la cavalerie russe une charge très brillante.

« En outre, pendant que lord Raglan établissait deux divisions d'infanterie en avant du port, je faisais descendre au pied des premières pentes

(1) On ne*saurait trop donner le texte de ces Rapports de Canrobertj qui sont toujours d'une lumineuse clarté et toujours intéressants ;'i lire.

tout ce que j'avais de disponible de ma première division.

« Les choses en étaient là, et le jour était déjà avancé, lorsque la cavalerie légère anglaise, sept cents chevaux environ, se laissant aller à trop d'ardeur, chargea vigoureusement le gros de l'armée russe.

« Cette charge impétueuse, exécutée sous le feu émisé de la mousqueterie et de l'artillerie, produisit d'abord un très grand désordre dan-- Les rangs ennemis ; mais cette troupe, emportée trop loin de nous, (''prouva des pertes sensibles. Après avoir sabré les canonniers des deux batteries, elle dut revenir affaiblie de cent cinquante hommes.

« Pendant ce temps, ma brigade de chasseurs d'Afrique, qui tenait dans la plaine la gauche de l'armée anglaise, voulut lui venir en aide ; elle y parvint par une manœuvre hardie qui a été fort remarquée, et qui consistait à attaquer sur la gauche une batterie d'artillerie et quelques bataillons qu'elle a forcés à la retraite, el dont le feu sur les Anglais était meurtrier. Nous avons perdu là une vingtaine d'hommes blessés ou tués, dont deux officiers. La perte de l'ennemi de ce côté a été assez importante, et il a laissé nos chasseurs opérer leur retraite en bon ordre sans les inquiéter. La nuit est venue mettre lin à ce combat. »

Nous empruntons au brillant officier d'ordonnance de Canrobert, Paul de Molènes, qui a été en même temps un de nos plus charmants écri-

vains, quelques récits relatifs au siège de Séba — topol. Ces pages émues nous feront connaître plus intimement encore le brave commandant en chef de l'armée (I).

« On peul s'imaginer, raconte Paul de Molènes, L'empire qu'exerçait sur l'armée le général Canrobert, avec cette langue imagée et vive que fournil un cœur vaillant à un esprit bien doué.

« Un seul trait montrera cef empire. J'ai dil quel aspect sinistre avait, à la droite du siège, l'entrée de nos tranchées. Les ravins où l'on était forcé de s'engager, pour arriver à cette partie de nus travaux, évoquaient le ^énie de Salvator Rosa.

« (Vêlaient les paysages tourmentés, chers à ce pinceau hardi el violent comme un glaive. Un soir, en revenant de visiter nos tirailleurs, le général Canrobert cheminait dan- un de c(^ ravins. Au pied d'une montagne sombre el farouche, dont les plis commençaient à se remplir des ombres de la nuit, il aperçul quelques soldais qui remuaienl la terre. Il s'arrêta pour demander à ces hommes ce qu'ils faisaient: ils lui répondirent qu'ils creusaient des lombes. En cet instant, près de ces fossoyeurs improvisés, passaient d'autres soldais portant sur leurs épaules une civière. Vu cadavre singulier

(1) Une émotion pleine de charme anime les souvenirs de cette guerre <|ii< ■ nous a laissés Paul de Molènes. Paul de Saint-Victor, le célèbre eritique, parlant de ces récits, a «lit : «C'est la foi de la guerre qui anime ses récits de Paul de Molènes d'un intrépide et mélancolique enthousiasme. 11 les raconte en poète plutôl qu'en soldat. L'homme d'action s'efface derrière le contemplateur ; il garde d'un boul à l'autre la modeste attitude d'un témoin armé. 11 peint la guerre en artiste, ému de ses souffrance s, exalté par ses héroïsmes, ébloui jusqu'au ravissement par ses gigantesques spectacles. »

reposait sur ce lit de mort ambulant : c'était un homme atteint par le trépas avec une telle rapidité, i^ue, en devenant immobile, il avait gardé toutes les attitudes de la vie et s'était changé en une sorte d'effrayante statue. Un de ses bras s'était raidi le long de son corps, mais l'autre bras était levé au ciel. La mort avait donné au geste de ce membre livide une énergie que je ne saurais rendre. On eût dit un appel terrible à la puissance divine. Parmi tous les objets transformés que la guerre avait t'ait passer sous mes yeux, aucun peut être ne m'a paru plus émouyant que ce bras. Il y a clans les spectacles extérieurs d'invincibles puissances que les âmes les plus simples subissent souvent à leur insu.

« Les hommes près de qui le général Canrobert s'était arrêté semblaient soucieux. Ce qui frappait en ce moment mes regards pesait évidemment sur les cœurs.

« — Eh bien, mes enfants, leur dit le général, il (i y en a donc beaucoup qui ont fait le grand « voyage aujourd'hui.

« — Oui, mon général, lui répondirent-ils, et « demain, il y en aura bien d'autres encore.

« — Nous le ferons tous, reprit alors le chef, « c'est bien certain ; mais de quel lieu partirons- <c nous et quand nous mettrons-nous en route ? « Voilà ce que je ne puis pas vous dire. »

« Appuyés sur leurs pioches, les hommes qui travaillaient dans le ravin se mirent à rire. L'humeur gauloise était réveillée et reprenait sa chanson au bord de ces tombes.

« Rien de plus singulier, même de plus émouvant, que la visite du général Ganrobert aux tranchées les jours où l'hiver redoublait de rigueur. Non seulement on n'entendait point sur ses pas une seule plainte, un seul murmure, mais sa venue, au contraire, était fêtée par un concert de paroles joyeuses. Tous ces braves gens devant lesquels il passail trouvaient pour le saluer un sourire, sourire attendrissant, sourire sacré comme les souffrances d'où leur simple et louchant héroïsme le faisait jaillir ; quant à lui, il s'arrêtait sans cesse, dans ses courses prolongées souvent jusqu'à la nuit, pour adresser à l'un et à l'autre quelques mots d'encouragement familier. Les endroits qu'il choisissait de préférence pour ses stations étaient ceux où l'on était le moins à couvert des feux ennemis, où passaient le plus de boulets, où sifflaient le plus déballes; il n'y avait point là entraînement aveugle d'une bravoure irréfléchie : c'était li" calcul instinctif d'une généreuse intelligence. Plus d'une l'ois, halles et boulets se mêlèrent à ses entretiens avec un heureux à propos. Ces images sensibles du péril donnaient aux plus modestes discours une hauteur et une portée que, je crois, l'on demanderait en vain à toutes les ressources de l'art oratoire; il n'y axait point, dans la vie journalière du soldat, de détails que le général en chef craignît d'aborder. Une nuit avait été particulièrement marquée par une abondante pluie de neige. Cette pluie s'était arrêtée tout à coup, et, sous les souffles du matin, cet amas de neige tombée était devenu dur, rigide. La lave

glaciale s'était figée; les chevaux ne pouvaient point marcher sur nue surface glissante où les lu mîmes mêmes étaient obligés de s'avancer avec précaution. Le général sortit à pied; je l'accompagnai. Il se dirigea vers le bivouac d'un régiment nouvellement arrivé. La mort semblait régner sous les lentes dressées de la veille, au sein de ce pays désolé. Sauf les sentinelles, aucun homme n'était debout. L'unique moyen de soutenir la lutte à laquelle ils étaient appelés manquait à ces nouveaux

venus.

« Ils n'avaient point de bois. Où en trouver sur ce plateau transformé en désert, qui ne semblait plus produire que des boulets? Le général se penche vers une tente; il appelle, il secoue quelques hommes, pressés les uns contre les autres, cherchant l'oubli de leurs misères dans l'engourdissement d'un funeste repos. Il les engage à faire du feu. On attache sur lui des regards étonnés. « Nous n'avons point de bois. — Allons, « mes enfants, suivez-moi. » Ils raccompagnent ; au bout de quelques pas, le voilà qui s'arrête et, du bout de sa canne, il désigne, au milieu d'une surface blanche et urne, quelques pousses noires, minces, frêles, presque imperceptibles de petites branches semblables à des brins d'herbe que le moindre vent eût fait frissonner : « Voilà du bois », leur dit-il. Les soldats se mettent à rire, ils croient à une plaisanterie qu'ils ne comprennent pas; mais ils sont distraits et un peu réchauffés par le mouvement, ce qui est déjà quelque chose. Le général s'écrie ensuite : « Qu'on aille me chercher

une pioche. » La pioche arrive et, sous les yeux du chef qui dirige la fouille, on remue la neige=, puis la terre, à l'endroit où s'élèvent ces tiges menues ; bientôt, c'est un vrai trésor que l'on découvre. Une énorme souche dessine l'un après l'autre ses contours rugueux, et iiuil par apparaître tout entière aux regards des travailleurs ébahis : « Partout, leur dit le général, où vous verrez ces pousses hrimes que vous dédaigniez tout à l'heure, donnez un coup de pioche et vous trouverez une bûche de Noël. » Voilà un régiment réveillé, des corps réchauffés et des esprits enrichis d'une de ces leçons pratiques, chères à tous ceux que Dieu a faits pour être les pasteurs des guerriers.

« L'ambulance qui m'a le plus frappé est celle du quartier général. Depuis l'accident qui avait renversé, le 14 novembre, tout un édifice de

planches sur les lits de nos malades, on avait creusé, près du quartier général, une vaste tranchée que l'on avait recouverte en toile. Le général en chef visitait souvent les blessés. Je pénétrai un jour, sur ses pas, dans cette galerie souterraine où se pressaient des couches alignées en longues files. Ce jour-là, l'air était froid, le vent âpre et chargé de neige ; mais la plus rude, la plus cruelle bise semblait quelque chose de bienfaisant lorsqu'elle venait vous frapper au visage dans cette atmosphère embrasée par des souffles fiévreux d'une chaleur

oppressive ei malsaine. Les deux extrémités de ce corridor lugubre étaient seules éclairées par la pâle lumière du dehors. Toutes les autres parties étaient envahies par une ombre où l'on distinguait çà et là, autour d'une chair morbide, quelque linge ensanglanté. Comme il arrive cependant au sein de toutes ténèbres, la vue semblait acquérir bientôt une puissance indépendante de ses lois ordinaires, avec celle étrange force que donnent tout à coup au regard l'émotion de certains spectacles et l'énergie de la volonté, on voyait dans ses moindres détails un cruel et sublime tableau. Ce sacrifice dont je parlais tout ù l'heure, je ne le côtoyais plus celle fois, je l'embrassais, je le pénétrais, je descendais dans ses profondeurs sacrées, je sondais ses redoutables mystères.

ti

« Le général en chef trouvait dans son cœur des paroles pleines de vie qui ranimaient tour .'i tour ces patients sur leur douloureux grabat. Il répétait à ces élus de la souffrance les mois magiques qui font donner à nos soldats, avec un sourire, jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Il parlait au mutilé de l'accueil qui fêterait si m retour parmi les siens ; à l'agonisant, de ces amours qui fleurissent jusque dans le trépas, de Dieu et de la patrie. Je n'oublierai jamais cette revue d'hommes, rangés pour la plupart sur le seuil d'un autre inonde. Elle resplendissait d'une grandeur idéale, plus éblouissante mille fois que I ou tes les grandeurs visibles. Au lieu de visages animés de formes robustes, l'oeil ne voyail que des ligures hâves, toutes semblables à des fantômes;

au lieu d'uniformes étincelants, c'étaient des draps trempés déjà par les sueurs de maintes agonies; enfin, tout l'appareil de la misère, tous les apprêts du sépulcre remplaçaient l'appareil de la gloire et les apprêts du combat.

« Mais on sentait là quelque chose de plus émouvant que le roulement du tambour et même (pie le .salut altier du drapeau; on sentait, à cette revue de mourants, non plus les signes, mais la présence même îles choses invisibles et sacrées pour lesquelles on embrasse la mort. »

On voit, par la lecture de ces lignes, ci nubien sont intéressants ers curieux récits écrits par un soldat doublé d'un poète (1).

Un moment, le général Ganrobert avait pensé que le siège allait se terminer rapidement ou être levé, à cause de la mort de l'empereur de Russie.

En effet, le 6 mars, un vapeur anglais, expédié de Varna, avait apporté à lord Raglan la nouvelle de la mort de Nicolas Ier.

Elle fut transmise au général anglais au milieu

(1) Le maréchal Canrobert, dans une conversation avec M. Henri d'Ideville, lui disait : « Vous avez bien jugé de Molènes : c'était une épée el c'était unelyre ; au demeurant, bon soldat, intelligent, ardent et dévoué. Jr m'étonne que vous n'ayez point parle d'un de ses anus intimes, el son meilleur camarade : La Tour du Pin. Celui-là était aussi un type bii n original : il ne nous a pas quittés un seul instant en Crimée : c'est i est mort. Il couchait sens la propre tente de Molènes, afin d'être sur pied

à toute heure et de prendre part à lentes les a ! f: i i r. ■-., a tOUS les enj

ments. Lorsque de Molènes partait seul, ou ne le réveillait point, La Tour du Pin entrait alors dan- des colères violentes ; jamais je n'ai ren ître un

d'une conférence avec les généraux français. Elle produisit une grande sensation.

« La Providence vient mêler sa voix à la nôtre », s'écria lord Raglan.

La nouvelle, de source anglaise, avait été confirmée par une dépèche du Ministre des Affaires étrangères de France, M. Drouyn de Lhuys.

Le 6 au soir, les généraux recevaient du général Canrobert une lettre ainsi conçue :

« Une dépêche portant tous les caractères de la pins grande authenticité annonce la mort de l'empereur de Russie, qui aurait succombé le 2 mars, à midi dix minutes; c'est une grande nouvelle. »

Mais cette grande nouvelle n'allait rien changer au siège de Sébastopol, qui devait suivre son cours (1).

homme aussi avide du danger. 11 était très myope et, de plus, très sourd: deux conditions, dira-t-on, pour ne poinl craindre le péril qu'on ne voit point et qu'on no peut entendre; mais ce n'était point là le courage du colonel de La Tour du Pin. Cet homme ('-tait trempé d'une façon étrange : il ruinait a l'ennemi connue un taureau court au rouge. Avant qu'il lut blessé, je lui disais :« Mon pauvre La Tour du Pin, vous êtes le plus « vaillant soldat que je connaisse, mais vous êtes un fou. Si vous tombez <• na. et wius tomberez, je vous jure de faire élever une colonne avec ces « mots : « Ci-git un preux du moyen âge égaré à notre époque. » Peu de temps après, il mourut frappé

li L'impression générale fut loin d'être dans l'armée ce qu'on la supposait en France : « Cette impression, dit un témoin oculaire, fut de l'inquiétude : on se demandait si cette mon subite et inatt indue n'allait pas modifier les événements de la guerre el arrêter le siège. Car, il faut bien se le dire, la prise de Sébastopol, c'était l'espérance brillante qui vivait dans toutes les pensées ; c'était le courage contre les souffrances, c'était la résignation contre toutes les épreuves, contre toutes les fatigues, contre toutes ces morts qui frappaient et décimaient; c'était le foyer lumineux qui éclairait l'horizon et vivifiait tous les coeurs. Si un souffle suljit fût venu l'éteindre, c'eût été une profonde douleur, une unanime amertume. «

On était au commencement de mai ; une attaque des Russes en plein jour avait été brillamment repoussée par la brigade du général de Salles. En déjeunant, Canrobert dit au général : « Nous vous devons un beau succès.

« Vous le devez à ' vos soldats », répondit le général de Salles.

Toujours sous la même impression, après ce déjeuner, Canrobert, s'adressant à un diplomate, lui dit :

« Eh bien, vous vouliez des émotions?

— J'en ai, général, répondit le diplomate, elles ont été à la fois tristes et nobles.

— J'espère, ajouta Canrobert, que cous écrivez de belles payes sur mes soldats. — ■ Oh ! les braves soldats ! »

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