DANS LES TRANCHÉES DEVANT SÉBASTOPOL
vieux soldats; dans un silo, ça se plaint, ça crie, ça (;iil du bruit ; vous auriez mieux l'ait de nous le confier, nous l'aurions mené ce soir dans le ravin. »
Je doute fort qu'il en fût revenu.
Il y a nombre de choses que l'on réprimerait avec la plus grande sévérité dans d'autres régiments, mais sur lesquelles, en faveur de certaines qualités, il faut fermer les yeux.
Du reste, les sous-officiers el les caporaux sont excellents et exercent une grande influence sur les soldats qu'ils mènent rudement. — La dureté pour tous, l'amour-propre chez quelques-uns, voilà les seuls mobiles qui puissent mettre en mouvement ces troupes composées d'éléments si divers, et de nationalités si disparates.
Il ne faudrait pas cependant trop charger le tableau : hâtons-nous de dire que partout où la légion étrangère a été appelée, elle s'est jetée au premier rang, au plus fort du danger.
Voulez-vous deux traits entre mille?
Un sergent-major de la légion était, descendu
sur le liane du ravin de la Quarantaine, en vue
des embuscades. — Aussitôt il est assailli par une
grêle de balles ; une lui fracasse la cuisse, il
tombe. — Le caporal de l'une des escouades s'élance
aussitôt par la même route et court vers son
sergent ; il le prend sur ses épaules et revient vers
la tranchée. — A moitié route, une halle traverse
l'épaule du sauveteur et le renverse. — Il se relève,
reprend le blessé sur l'autre épaule et regagne la
parallèle, aussi tranquillement que s'il ne lui était
rien arrivé.
Ce héros fut décoré de la médaille militaire.
Un sergent, un vieux soldat d'Afrique, est de garde. On l'envoie, le soir, placer un petit poste sur un point très avancé, derrière un pan de muraille qui abrite la troupe contre la mousqueterie des embuscades ennemies.
Il revient. Le lieutenant lui demande :
« Es-tu bien sûr que les hommes peuvent voir ù quarante ou cinquante pas? »
Le sergent part, puis revient un instant après.
« Eh bien, dit l'officier ?
— Ils voient très bien, mon lieutenant.
— Comment le sais-tu ?
— Je suis sorti par la brèche et j'ai été me placer à cinquante pas en avant ; ils me voyaient comme vous. »
Il faut bien passer quelques petites peccadilles à de tels hommes.
Le même témoin écrivait au sujet de la sortie opérée contre les Russes dans la nuit du 23 février :
« Je me rappelle que, dans ma dernière lettre, je vous disais que la perte des Russes, bien qu'il nous fût impossible de la préciser, avait dû être grande, et je ne me trompais pas. Le combat ayant eu lieu dans les positions de l'ennemi, qu'il nous avait fallu quitter pour regagner nos retranchements, chacun en était réduit aux conjectures des probabilités, et, le lendemain, la demande que fit le général Osten-Saken d'une suspension d'armes
pour enterrer les morts prouve que les pertes doivent avoir été notables; mais, ee qu'il y a de plus triste pour eux, c'est qu'ils en ont, comme je vous l'indiquais, de beaucoup augmenté le chiffre par leur propre fusillade et même par les feux de la place qui mitraillaient la portion des leurs contre lesquels nous étions engagés, et qui n'avaient pu s'abriter derrière les carrés que les Russes avaient formés pour nous écraser de tous les points. »
Canrobert était partout, s'inquiétait de tout, prenait note de tous les détails et ne négligeait aucune occasion de rendre justice aux vaillants et aux braves.
Il allait souvent visiter les travaux qui s'exécutaient et ne craignait nullement de s'exposer, ainsi que le témoigne M. le baron de Bazancourt :
« Le général Canrobert, raconte-t-il, s'arrête dans les batteries, parle aux artilleurs.
« Tout à coup, une bombe vient tomber au milieu de la tranchée, à quelques pas du groupe que forment les généraux. Les éclats meurtriers du projectile peuvent, d'un seul coup, abattre bien des têtes précieuses. Ce fut un moment d'angoisses inexprimables, non pour ceux que le danger menaçait, mais pour ceux qui, à l'abri de la mort, la voyaient planer si près des chefs de l'armée. Chacun s'arrête, s'abrite de son mieux: heureusement, la bombe éclate au milieu des gabions et ne touche personne.
a A là batterie 16, on présente au général Ganrobert un artilleur qui, blessé et retenu depuis une semaine à l'ambulance, l'avait brusquement abandonnée le jour de l'ouverture du feu, malgré les remontrances du médecin, « voulant, disait-il, o servir sa pièce et ne pas manquer un si beau * jour ».
« Le général prend une médaille militaire et la lui donne devant tous.
.. Certes, c'est là un épisode bien simple, mais vous ne pouvez comprendre combien il empruntait de mâle poésie au lieu où il se passait, sous le feu du canon, devant les pièces fumante-.
« Le voyez-vous ce brave soldat, les vêtements couverts de terre, le visage et les mains noires de pondre. — combattant arraché à la lutte pour paraître devant son général; — ses yeux brillent:
« Vive l'empereur ! dit l'artilleur ; vive mon « général ! »
« Et il retourne h son poste tout radieux, en regardant la médaille qui brille sur sa poitrine. »
Dans le même moment passait un brancard, il portait le capitaine du génie Monbât, qui venait d'être mortellement blessé.
Mis à l'ordre du jour, par le général en chef Canrobert, le capitaine Monbat avait été récemment nommé officier de la Légion d'honneur.
Quand il arriva à l'ambulance, il rendit le dernier soupir.
Les soldats qui l'avaient apporté prirent, chacun à son tour, la main encore chaude du capitaine, et la portèrent à leurs lèvres.
LE MARÉCHAL CANROBERT l:;:i
Laissons encore la parole à M. le baron de Bazancourt, qui raconte ainsi l'emploi de la journée du 6 avril.
« J'ai déjeuné hier, dit-il, chez le généra] en chef, avec Ismaïl-Pacha, qu'ace* tmpagnaient plusieurs officiers de son état-major. Ce déjeuner a un aspect pittoresque et original qui me frappe. Le commandant Magnan, qui est près du général turc, lui sert d'interprète : « Après la prise de Sébas- « topol, déclare Ismaïl, je donnerai ma démission « et je quitterai mon uniforme; car, ajouta-t-il, « après avoir vu l'armée française, on ne peut « plus servir dans aucune autre armée. »
« Vous devez comprendre que le général Canrobert n'a pas voulu rester en arrière de galanterie avec Ismaïl-Pacha; et s'est empressé de lui répondre :
« L'armée ottomane, a dit Canrobert, est une « de celles que l'on peut montrer avec orgueil à ses « amis comme à ses ennemis. »
« Le général Canrobert cause souvent lias avec le général Niel, et les regards suivent le mouvement des lèvres; ici, on est affamé de nouvelles et d'espérances; ici, on attend aussi avec celle fiévreuse impatience que chaque jour (''coulé augmente encore. Je ne sais pourquoi, mais j'ai presque la conviction que ma prochaine lettre vous apprendra du nouveau et que nous ne larderons pas à ouvrir le feu.
« On se réunit souvent en conseil chez le gêné-
rai en chef; pourtant rien ne transpire, au dehors, des résolutions de ce suprême aréopage.
« Après le repas, le général Ganrobert me fit l'honneur de causer quelque temps avec moi.
« Eh bien ! général, lui dis-je, quand viendra « le grand jour ?
« — Oh ! me dit-il en souriant, cela dépend du « bon Dieu !
« — Mais ici, vous êtes le bon Dieu.
« — Avec cette différence que nous sommes o deux, et que le troisième va arriver demain, « ajouta-t-il, faisant allusion à l'arrivée d'Omer- « Pacha; mais soyez tranquille, bientôt Sébastopol « entendra parler de nous, et nous en aurons pied « et aile.
« — Je n'en ai jamais douté.
« — .V la bonne heure ! me dit le général, en me « frappant sur le bras. Et au Clocheton, duute-t-on?
« — On attend, général.
« — Eh bien, dites au Clocheton qu'il n'atten- « di.i pas longtemps, et qu'il fera bien de s'occu- « per à se garantir <\o^ boulets. »
« Au Clocheton, je fus reçu comme un porteur de bonnes nouvelles, et je trouvai le capitaine Brussenaud qui faisait élever devant notre maison une fort respectable gabionnade (1) de tonneaux.
« A celle époque, raconte aussi un témoin, on voyait presque tous les jours notre général en chef,
il) Gabionnade : retranchement, abri exécuté en gabions. Ici, les gabions étaient des tonneaux remplis de terre.
Canrobert, visiter les camps à pied et sans escorte;
il entrait dans les tentes, faisait signe aux soldais de ne pas se déranger, prenait place au milieu d'eux, et causait avec les vieux Africains qu'il connaissait de longue date.
«Canrobert savait mieux que personne prendre les grognards par leur faible ; il ne cherchait pas à les consoler, c'eût été maladroit ; il se faisait consoler par eux, c'était plus habile.
« Une fois assis, il regardait la tente d'un air de commisération, et disait :
« Vous ne devez pas avoir chaud ici, mes « enfants; les baraques n'arrivent pas, c'est déso- « lant. On fait ce qu'on peut en France; mais il « faut du temps pour amener le matériel jusqu'ici. « N'importe, quand je pense que vous avez froid, « je suis furieux de ces retards, qui pourtant sont « inévitables.
« — Pauvre Canrobert, murmuraient les soldats, « comme il s'occupe de nous!...»
Et ils s'évertuaient à lui prouver qu'ils étaient bien logés, bien nourris, très contents.
Et plus le général les plaignait, plus ils le raisonnaient sur leur sort, supportable selon eux.
Invariablement, à la fin de ces conversations, la même question revenait sur le tapis.
« A quand l'assaut % demandaient les soldats.
— Encore un ou deux mois de patience, répon-
le général,
et nous aurons
une grande
dait bataille. »
Cette promesse produisait un effet prodigieux ; à l'idée de battre encore une fois l'ennemi, nos troupiers oubliaient misères et peines et se frottaient joyeusement les mains.
Grâce à la façon dont il se faisait consoler par ses grognards, Canrobert obtenait tout ce qu'il voulait de l'armée.
Nos soldats, si fraudeurs par tempérament, exécutaient sans broncher les ordres les plus pénibles; jamais on n'entendit un murmure dans les camps.
Turenne seul avait déjà su obtenir à ce point la confiance de ses régiments.
Lorsque Canrobert quittait un bivouac, il n'oubliait jamais d'échanger une cordiale poignée rie mains avec un vétéran: c'était un grand honneur pour celui qui en était l'objet; en parlant de lui les conscrits disaient :
«. Un tel, c'est l'ami du général ; ils sont à ta et à toi ; ils se serrent la main quand ils se rencontrent. »
Or il arriva qu'un jour Canrobert, passant sur un front de bandière, aperçut un tout jeune homme qui, le torse nu, se lavait dans la neige et semblait défier la bise.
Le général s'arrêta pour regarder ce spectacle.
Le jeune homme, sans se préoccuper du nouveau venu, continua sa toilette et y mit le temps, puis s'habilla tranquillement.
« Eh! garçon, lui demanda le général, pourquoi diable prends-tu des bains de neige?
— Parce que je suis engagé volontaire, répondit le jeune homme.
— Quel rapport particulier y a-t-il entre la neige et les engagés volontaires?
— Voilà la chose, .le suis Lorrain.
— Ah! tu es Lorrain, dit Canrobert, étonné de la tournure que prenait l'explication.
— De Nancy, ajouta le jeune soldai.
— ■ Je ne comprends pas bien où tu veux en venir; mais enfin, continue.
— Vous allez voir ; je disais donc que je suis de Nancy, le pays du général Drouot, qui se faisait la barbe en plein air pendant la retraite «le Russie, pour embêter les malins.
— Après, après ?
— Après ? Les anciens se sont moqués de moi en arrivant ici ; ça m'a vexé, et j'ai voulu imiter le général Drouot pour montrer que le froid ne me faisait pas plus peur que les Cosaques. Malheureusement, n'ayant pas de barbe, j'ai du m'y prendre autrement que le père Drouot.
— Et voilà ! bonjour, mon officier. »
Et le jeune homme voulut tourner les talons.
« Attends donc, mon garçon, lui dit Canrobert; je vais t'indiquer un moyen de ne plus être en hutte aux quolibets.
— Le mien est lion, mais voyons le vôtre.
— Supposons que tu sois caporal.
— Ah! dame! si j'avais les galons, les simples soldats ne se permet traient pas de rire à mes dépens. Mais je ne suis pas caporal.
— Je te nomme caporal, moi.
146 LE MARÉCHAL CANRÛBERT
— Vous voulez rire ; vous n'êtes pas mon colonel.
— Je suis Canrobert. »
Le conscrit pâlit à l'idée d'avoir parlé sans façon à un si haut personnage.
Au même moment, la nouvelle de la présence du général s'étant répandue, les soldats sortirent des tentes et saluèrent leur chef de joyeux vivats. Le nouveau caporal fut solennellement promu et reconnu aux acclamations du régiment.
Un matin, Canrobert vit rentrer un de ses bataillons, qui revenait des tranchée-.
La nuit avait été si glaciale qu'il s'était dirigé avec inquiétude du côté de Balaklava, craignant que les compagnies ne fussent gelées.
A la vue du général en chef, les soldats entonnèrent la fameuse complainte du Grenadier revenant de Lille en Flandre, chanson de circonstance. Puis, passant devant Canrobert, ils poussèrent un hourra pour lui prouver que leur voix n'était pas gelée dans leur gosier.
Nous ne saurions dire jusqu'à quel point le général fut touché de cette gaieté qu'affectaient les soldats après pareille nuit.
Il salua avec émotion ce bataillon qui défilait si crânement, et regagna le quartier général où il écrivit le célèbre rapport qui se terminait par ces mots : « Avec de pareils hommes, nous vaincrons l'univers. »
Rappelons encore un trait «le Ganrobert, réellement et profondément touchant, qui se passa devant Sébastopol :
Le soldat français, qui est, généralement propre et surtout coquet, a la vermine en horreur.
Or, en Crimée, les troupes bivouaquant sur les camps russes délaissés par les assiégés, avaient ramassé dans les plis de leurs vêtements, des poux qui les dégoûtaient horriblement..
Ganrobert connaissait cette répugnance des soldats, l'impossibilité, pour ainsi dire, de pouvoir se débarrasser de ces sales parasites et il résolut, tout au moins, de les consoler.
Un jour, il s'arrangea de manière, qu'au milieu d'un cercle de zouaves où il s'était arrêté à causer, on vît trois gros poux courir sur sa tunique de général .
Un zouave s'approcha vite pour le débarrasser de ces sales visiteurs. Ganrobert lui dit en riant :
u Voyons, donne-m'en un. »
Et, le regardant tranquillement courir dans sa main :
« Il est de taille, le gredin, hein! dit-il; mais vous comprenez bien, mes enfants, qu'en ma qualité de général en chef, je suis forcé de nourrir les [dus gros ! »
La scène fut répétée dans tout le camp et, quand un soldat osait se plaindre de la vermine, les officiers lui disaient :
« Eh bien, quoi ! le général en a bien ! »
Il avait des mots hardis et un geste empoignant qui électrisait les hommes.
Le 19 octobre, pendant qu'on essayait de compléter l'investissement, les Russes tirent une sortie pour débusquer nos bataillons.
Canrobert entendant la fusillade, monte à cheval et court sur le terrain. Là, se tournant vers les soldats, d'un geste superbe, il leur dit :
« Allons, enfants, la baïonnette aux reins de ces gaillards-là et jetez-les dans la ville ! »
Les soldats chargèrent et l'ennemi s'enfuit rapidement.