LE MARÉCHAL N1EL, MINISTRE DE LA GUERRE
pour les triomphes, mais il est beau de voir l'ennemi rendre ainsi un hommage public au courage de nos soldats, à cette valeureuse intrépidité qui commande le respecl après la mort. La bataille n'est pas l'acharnement des hommes contre les hommes, c'est la question du droit et de la justice qui se débat et se juge sous le regard de Dieu.
Le 27 avril, le général Canroberl voulut passer une revue des troupe- du 2e corps:
« Cette revue fut magnifique, raconte un témoin de la scène; nos soldats étaient dans une tenue irréprochable; les zouaves, avec cette allure qui leur est propre, ce pas rapide, ce costume étrange, ces visages rudes et basanés; la garde impériale, cette nouvelle venue, qui a déjà payé son tribut de dévouement et de sang, toutes nos troupes, fières, hautaines, résolues, rien, je vous assure, ne manquait pour donner à cette revue un aspect à la fois pittoresque, poétique el solennel.
« La solennité, c'était la guerre; c'étaient ces hommes délilanl devant leur général en chef comme en un jour de parade, et qui, deux heures après, alla ici il s'embusquer à 100 mètres de l'ennemi sous le feu de sa mitraille, sous la grêle de ses balles.
« Le coté pittoresque et poétique, c'était lord Raglan, à la gauche du général Canrobert, et, à
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.sa droite, lord Radcliffe, l'ambassadeur de Sa Majesté Britannique à Constantinople ; puis lady Radcliffe, à cheval, et, dans une calèche attelée de deux chevaux, miss Radcliffe et la femme d'un colonel de hussards anglais, jeune femme au teint pâle, aux yeux noirs, qui souriait doucement au milieu de cet appareil de guerre et qui, nonchalamment étendue, semblait ne pas entendre le canon qui tonnai! si près d'elle. Le visage d'une femme est comme un rayon de soleil.
« Au milieu de l'état-major, on voyait aussi plusieurs amazones anglaises. Mettez à côté de cela la figure pâle, maigre et triste de lord Radcliffe, qui relève à peine d'une dangereuse maladie, son attitude immobile et pensive en contraste avec L'allure militaire de ces masses qui s'agitent, et tout près de lui la physionomie ouverte, martiale du général Canrobert qui, son chapeau de commandement à la main, salue les drapeaux de la France, et vous aurez l'ensemble de ce tableau, dont les nuances varient à l'infini.
« Sans doute, ceux qui liront ces lettres, si jamais elles sont publiées, ne comprendront peutêtre pas ce qui m'a frappé dans cette journée. Mais ici, tout ce qui n'est pas la guerre ellemême, frappe et émeut; c'est comme un écho de la vie que l'on a quittée. Et puis, faut-il le dire? Si loin de ses affections, de son foyer, de son pays, parfois la pensée devient tout à coup triste, et elle se rattache facilement aux moindres brandies qui s'inclinent vers elle.
« Le général Canrobert, en passant devant le
front des troupes au pas de son cheval, parlait tout le temps aux soldats. Il s'est arrêté devant un qui avait la médaille et la croix d'honneur, el il Lui a tendu la main en se retournant vers les généraux qui l'accompagnaient, pour désigner A leur attention ce soldat doublement récompensé.
« Puis après, il a réuni les officiers de chaque division.
■ « Remerciez, leur a-t-il dit, nos braves soldats « au nom de la France, au nom de l'empereur ; « dites-leur que, lorsque la France et l'Angleterre « remues mordent quelque part, elles enlèvent le « morceau.
« Dites-leur aussi que, dans douze ou quinze « jouis, 35 à 40.000 de leurs compagnons, de leurs « frères d'armes, viendront prendre part à leurs « travaux, à leur gloire, à leurs fatigues ; alors, « mais irons frapper à la porte ou à la fenêtre de « Sébastopol, et il faudra bien que l'une ou l'autre « s'ouvre. »
<c En assistant à cette revue, je me rappelais le récit de ces grandes revues que passait l'empereur Napoléon sur le champ de bataille el que, dans mon enfance, mon père, vieux général, me racontait toujours avec émotion. Le canon grondait encore à l'horizon comme je l'entendais ici ; les soldats passaient en criant : « Vive l'empe- « reur ! » comme je les entends aujourd'hui, et il y avait tout autour de cette vaillante multitude ce souffle de guerre que je sens frémir et s'agiter auprès de moi. »
Canrobert ne se ménageait pas, ne craignant rien et s'exposant avec bravoure.
«A cinq heures, raconte à ce sujet un de ses officiers, le général en chef vint visiter la tranchée et le nouvel ouvrage. La veille, il avait manifesté l'intention d'y venir, mais le général Niel lui avait dit :
« — Ce n'est pas la place d'un général en chef. »
« Il y a des hommes qui aiment et recherchent le danger. Le général Canrobert est de ce nombre. Chacun a sa nature, laissez-lui la sienne.
ci A huit heures, il revint. »
Nous avons dit que le général Canrobert avait une grande estime pour tous ses officiers et qu'il savait rendre justice à tous ; nous en trouvons encore une preuve lors du départ du brave général Forey.
Le général Forey avait commandé le corps de siège pendant cinq mois. Le 17 avril, il quittait la Crimée pour aller remplir un commandement supérieur et s'embarquait pour Constantinople, après avoir fait ses adieux avec une véritable émotion.
Il disait à ses officiers :
« Vous êtes plus heureux que moi, vous autres, vous restez. »
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Dans son ordre du jour, en parlant de lui, Canroberl disait :
« Le niiiii du général Forey reste glorieusement attaché aux efforts persévérants de l'armée d'Orient pendant cette mémorable campagne d'hiver. »