‹ Le Maréchal CanrobertChapitre 16 sur 33 · LA DEMISSION · texte numérisé non relu

LA DEMISSION

De graves dissentiments avec lord Raglan. —La lettre de démission de Canrobert. — La lettre confidentielle à Napoléon III. — Les regrets de l'année. — Un ordre du jour. — La proclamation de Pélissier. — Canrobert après sa démission. — Une visite au sultan. — Le retour en France.

« Dès son arrivée sur le théâtre de la guerre d'Orient, dit Castille, le général Canrobert se montra ce qu'il est partout, un organisateur infatigable dans les préparatifs de la campagne, un intrépide soldai sur le champ de bataille.

« Mais ce qui lui vaut, selon nous, la meilleure part de sa popularité, c'est la prudence, l'activité, la sollicitude dont il a t'ait preuve sous les murs de Sébastopol, durant ce long siège où nos soldats, dans la boue, flans la neige, en proie à la maladie, aux privations, sous une plaie de feu sans cesse grondante et battante, pouvaient tous périr misérablement, s'ils avaient eu un chef moins paternel, moins aimé.

« Aussi, dès qu'à la plus petite alerte, le gêné-

rai Canrobert, lançant ses aides de camp de tous côtés, paraissail lui-même sur le lieu du danger, les soldats sortaienl de leurs lentes pour le voir et, d'un bout à l'autre des lignes françaises, partail un long cri d'affection plus encore que d'enthousiasme : « Vive Canrobert ! »

« Mais, quel que fût son zèle, il ne pouvail lutter contre la situation même.

« Le cabinet de Londres désirait savoir, d'une manière précise, la vérité sur ce singulier théâtre divisé par les diplomaties, pour vider la querelle entre la civilisation et la Russie. Il envoya lord Radcliffe examiner les établissements de Balaklava et de Kamiesch, ainsi que les travaux de siège des Anglais.

« Les devoirs de cette inspection conduisirent l'ambassadeur anglais sous la tente du général en chef de l'armée française. La conversation \ étaii à peine entamée que le canon gronda. Plusieurs ailles de camp entrèrent précipitamment. Le général Canroberl se leva aussitôt el dit à l'ambassadeur d'Angleterre :

« Vous me pardonnerez, Milord, de me séparer o aussi vite de Votre Seigneurie, niais, vous l'en- « tendez, le canon gronde. Ce sont les assiégés « qui t'ont une sortie; je dois monter immédiate- « ment à cheval. »

« Avec aulant de lion goût que de courtoisie, l'ambassadeur anglais voulut, plutôt que d'interrompre l'entretien, le continuer jusque sous le l'eu des Russes, et témoigna instamment le désir d'accompagner le général. Charmé de la grâce et

de l'a propos du diplomate anglais, le général Canrobert lit amener des chevaux. On partit et, peu d'instants après, les deux interlocuteurs

se trouvaient en face d'une affaire sérieusemenl engagée.

« On ne distinguai! aucun combattant, l'artillerie ravageait les tranchées, les rapides volées de boulets soulevaient, au fond des ravins, des nuages de poussière et d'éclats de rochers.

« Mais, .-'écria tout à coup lord Radcliffe, il « n'est pas possible que ce soit dans ces bas-fonds « que se battenl nos soldat- !

« — Pardon, Monsieur l'Ambassadeur, répliqua « vivement le général Canrobert, voilà précisément « nos champs de bataille. »

« Puis, se rapprochant de lord Radcliffe, il ajouta tristement :

« Je n'aurais pas insisté, Milord, sur ces dou- « loureux détails; mais, puisqu'un hasard de votre « voyage vous en fait témoin, il est de mon devoir « d'appeler la sérieuse attention d'un spectateur « tel que vous sur la nature même de ces milieux « singuliers où les combinaisons des diplomates o ont précipité, de préférence à tant d'autres « théâtres préparés pour leurs exploits, les plus « valeureux soldats du monde. »

« Il parait que, durant ce rigoureux hiver que l'armée passa sous les murs de Sébastopol, le général Canrobert montra pour le soldat une sollicitude sans égale. Il prépara la victoire en soutenant le moral des troupes affaiblies par les privations et l'épidémie. Toujours debout, payant

de sa personne à la tranchée, il prouva qu'il craignait moins pour sa vie que pour celle de ses hommes. »

De graves dissentiments sur la manière d'opérer, relatifs aux opérations du siège, s'étant élevés entre lord Raglan et le général français, Canrobert tnaiva plus digne de donner sa démission de général en chef.

La lettre qu'il écrivit à l'empereur était ainsi conçue : (1)

« Ma santé fatiguée ne me permettant plus de conserver le commandement en chef, mon devoir envers mon souverain et mon pays me forcent à. vous demander de remet Ire ce commandement au général Pélissier, chef habile et d'une grande expérience. L'armée que je lui laisserai est intacte, aguerrie, ardente et confiante; je supplie l'empereur de m'y laisser une place de combattant, à la tête d'une simple division. »

Mais, si le général Canrobert gardait secrète la

(1) Un jésuite, le R. P. de Damas, aumônier supérieur de l'armée d'Orient, a ainsi parlé, en termes émus, de la démission de Canrobert:

« Le 19, dit-il, un ordre du jour parut cjui annonçait la démission du général Canrobert. Sans vouloir faire tort à son successeur, dont les preuves étaient faites, on regretta sincèrement la démarche de celui qui, dans une campagne d'hiver horriblement difficile, avait su gagner l'affection de l'armée, à laquelle il demandait des sacrifices immenses. 11 avaitdonné l'exemple du courage. 11 n'avait pas imposé une privation qu'il ne la subit le premier. 11 avait été bon pour le soldat en santé, charitable et même touchant dans la visite des ambulances. Assidu au travail, dur à lui-même, ne songeant pas même à se faire construire un abri lorsqu'il en avait les moyens, voulant donner l'exemple de la lutte contre les éléments, comme

cause réelle de cette subite résolution, en l'imputant à sa santé fatiguée, il disait la vérité dans la lettre particulière suivante adressée à Napoléon III :

«Le peu d'effet relatif produit contre Sébastopol par les nombreuses et excellentes batteries des alliés, la non-àttaque de nos lignes extérieures par l'ennemi A la réouverture du feu, attaque qui paraissait très probable, et sur laquelle j'avais fondé les espérances d'un succès plus décisif que celui d'Inkermann ; les ardues difficultés que je viens d'éprouver pour préparer l'exécution du plan de campagne de Votre Majesté, devenu presque impossible par la non-coopération du chef de l'armée anglaise; la position très fausse que m'a créée ici, vis-à-vis des Anglais, le rappel subit de l'expédition de Kertch, à laquelle, je l'ai su depuis, ils attachaient une importance capitale ; les exceptionnelles fatigues morales et physiques auxquelles, depuis neuf mois, je n'ai pas cessé un seul instant d'être soumis; toutes ces paisons, Sire, ont produit dans mon âme une conviction: celle que je ne devais pas diriger désormais en chef une immense armée dont j'avais su conquérir l'estime, l'affection et la confiance.

«Dès lors, mon devoir envers Voire Majesté,

il savait donner celui de la bravoure eu face do l'ennemi, il terminait l'exerc c ■ de son autorité suprême par l'exemple d'un noble désintéressement. L'admiration générale accueillit son ordre du jour, et les regrets unanimes furent la jdus belle couronne tressée en l'honneur de celui qui, après avoir essuyé les fatigues de la lutte, cédait noblement à un autre la gloire de la conquête. L'histoire gardera ce souvenir. L"n général, dont j'estime la valeur, nie «lisait : « J'aimerais mieux avoir t'ait, dans les « mêmes circonstances, ce que vient de taire le général ( anrobert, que « d'avoir pris Sebastopol. »

envers la patrie, était de m'effacer el de demander mon remplacement par le généra] pour lequel, dans sa sage prévoyance, l'Empereur m'avait confié une lettre de commandemenl en chef (1) el qui réunit les conditions de capacité, d'autorité morale, d'habitude de conduite des grandes affaires et d'énergie nécessaires pour amener ù un heureux et sérieux résultat la vaste entreprise, dont la mort de mou prédécesseur et la volonté de l'Empereur m'avaient chargé. Le soldai et l'officier connaissent les qualités guerrières du général Pélissier; ils vont l'entourer de toute leur confiance ; le concours de nous tous esi complètement acquis et je sais que le nouveau général en chef a en son succès la foi la plus vive.

c Votre Majesté me permettra-t-elle de lui dire que mon nom est trop connu (U'> troupes, dont la confiante affection u'a cessé et ne cesse de m'honorer pour que, dans les circonstances présentes, je ne reste pas au milieu d'elles, afin de leur donner, en face des fatigues el des périls, l'exemple du dévouement au service et à la gloire de l'Empereur et de la France '.

«J'ose donc supplier Votre Majesté de me permettre de commander une simple division dans cette belle et héroïque armée dont la conduite u honoré et honore toujours la France, ô

(1) L'empereur Napoléon III, prévoyant le cas où un malheur serait arrivé à Canrobert, lui avait fait parvenii une lettre de commandemenl pour ie général Bosquet ; mais, à l'arrivée du général Pélissier, une autre lettre secrète de commandement, en cas d'événement imprévu, portait le nom de ce dernier général

Et au ministre de la guerre il écrivait :

«L'armée que je laisse à mon successeur est sortie des plus rudes et des plus périlleuses épreuves, plus belle, plus remplie d'ardeur et de confiance; elle esl une gloire pour la France et n'a cessé d'être pour moi une source de consolation par le dévouement dont elle m'a entouré jusqu'à ce jour; elle est prête à accomplir les plus grandes choses '[ne lui demanderaient le service et la gloire de l'Empereur. »

A la réception de ces lettres, le gouvernement français eut à prendre une lourde responsabilité.

Mais, de crainte de déplaire aux Anglais, Canrobert l'ut sacrifié; le gouvernement accepta en ces termes sa démission :

« Paris, Kl mai, 11 heures du soir.

« L'Empereur accepte votre démission et regrette que votre santé soit altérée; il vous félicite du sentiment qui vous fait demander de rester à l'armée; vous y commanderez, non pas une division, mais le corps du général Pélissier. Remettez le commandement en chef à ce général. »

Mais Canrobert, dont l'âme était pleine de généreuse abnégation, par un sentiment profond de sa dignité, refusa le commandement offert, il craignit d'être un obstacle à la libre action de son successeur en acceptant une haute position, et il

déclara qu'il reprendrait simplement le commandement de sa première division.

Cet acte, simple ci grand, suffirait à nous inspirer la plus profonde admiration pour Canrobert. Seule une âme vraiment chrétienne était capable d'un tel sacrifice.

A cette occasion, M. Charles Bocher, attaché à l'état-major général, se lit l'interprète dos sentiments de tous les hommes de cœur, dans une lettre confidentielle adressée à sa famille :

« Du camp de Traktir (1), 1er juin 1853.

« J'espère qu'à Paris on aura jugé, comme à l'armée d'Orient, le rare mérite et la noble conduite pleine de désintéressement du général Canrobert. L'histoire offre peu d'exemples d'une telle abnégation ; elle ne nous parle que d'ambitieux capables de tout pour conserver ou saisir le pouvoir. L'impossibilité de faire adopter par les Anglais un certain plan de campagne, qui était le meilleur et le plus décisif, a fait tomber en d'autres mains la direction des opérations lentes et ruineuses du siège.

« L'armée, douloureusement surprise, donna à Canrobert les marques du plus vif attachement; les soldats acclamèrent son nom et ne cessèrent, jusqu'à son départ de Crimée, de l'entourer déplu- délicates manifestations. »

(1) Traktir, en russe auberge.

Canroberl remettait aux mains de Pélissier une magnifique armée, animée du feu sacré, aguerrie, trempée aux plus rudes épreuves, capable îles plus grandes choses... >■

Voici l'ordre «lu jour que Canrobert adressa aux troupes pour leur annoncer qu'il quittail le commandement en chef :

« Soldais !

Le général Pélissier, commandant le 1er corps, prend, à dater de ce jour, le commandement- en chef de l'Armée d'Orient. L'empereur, en mettant à votre tête un général habitué aux grands commandements, vieilli dans la guerre et dans les camps, a voulu vous donner une nouvelle preuve de sa sollicitude et préparer encore davantage les succès qui attendent sous peu, croyez-le bien, votre énergique persévérance.

« En descendant de la position élevée où les circonstances et la volonté du Souverain m'avaient placé et où vous m'avez soutenu, au milieu des plus rudes épreuves, par vos vertus guerrières et ce dévouement confiant dont vous n'avez cessé de m'honorer, je ne me sépare pas de vous ; le bonheur de partager de plus près vos glorieuses fatigues, vos nobles travaux, m'a été accordé, et c'est ensemble que, sous l'habile et ferme direction du nouveau général en chef, nous continuerons à, combattre pour la France et pour l'Empereur.

LE MARÉCHAL CANROBERT isi

« Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 19 mai 1855.

« Le général en chef, « Canrobert. »

Pélissier répondit noblement à l'ordre du jour de Canrobert, en publiant celui-ci quelques heures plus tard :

« Soldats !

« Notre ancien général en chef nous a t'ait connaître la volonté de l'Empereur, qui, sur sa demande, m'a placé à la tète de l'armée d'Orient.

« En recevant de l'Empereur le commandement de cette armée, exercé si longtemps par de si nobles mains, je suis certain d'être l'interprète de tous, en proclamant que le général Canrobert emporte tous nos regrets et toute noire reconnaissance. Aucun de nous, soldats, ne saurait oublier ce que nous devons à son grand cœur (1). « Aux brillants souvenirs de l'Aima et d'Inkerniann, il a ajouté le mérite, plus grand encore peut-être, d'avoir conservé à notre souverain et à

il) Le maréchal Canroberf avait le droit d'être légitimement fier de ce dernier témoignage. L'armée lui était sincèrement attachée comme une famille reconnaissante à son chef; au souvenir de ses épreuves, de ses souffrances, de ses misères, elle unissait le souvenir attendri des soins qu'elle avaii constamment reçus de lui, des consolations 411.' lui avait prodiguées son âme généreuse. Eu le voyanl descendre avec <■,■ désintéressement, avec cette dignité tranquille, du pouvoir militaire suprême, accomplir sans regret un si grand sacrifice, el redevenir sans effort un sul ordonné volontaire elle lui donnait, d'un cœur ému, son admiration et, plus que Jamais, sou respect. (Camille Rousset, Histoire de la guerre de Crimée.)

notre pays, dans une formidable campagne d'hiver, une des plus belles armées qu'ait eues la France.

« C'est à lui que vous devez d'être en mesure d'engager la lutte à fond et de triompher; et si, comme j'en suis certain, le succès couronne nos armes, vous saurez mêler son nom à vos cris de \ ictoire.

« Il a voulu rester dans vos rangs et, bien qu'il pût prendre un commandement plus élevé, il n'a voulu qu'une chose : se remettre à la tète de sa vieille division. J'ai déféré aux instances et aux inflexibles désirs de celui qui était naguère notre chef et sera toujours mon ami.

« Soldats, ma confiance, en vous est entière. Après tant d'épreuves, après tant de généreux efforts, rien ne saurait étonner votre courage.

« Vous savez toul <-r qu'attendent de vous l'Empereur et la patrie ! Soyez ce que vous avez ('•h'' jusqu'ici, et, grâce à votre énergie, au concours de nos intrépides alliés, des braves marins de nos escadres, et avec l'aide de Dieu, nous vaincrons !

« Au quartier général, devant Sébastopol, le 19 mai 1855.

« Le général en chef (1), « A. Pélissier. »

(1) Pélissier (Àmable-Jacques-Jean) naquit le 6 novembre 171)1. Il fit ses études au prytaHée <'t à Satnt-Cyr. Après avoir reçu son brevet de sous-lieutenant il partit pour L'armée du Rhin. En 1823, Pélissier fit la campagne d'Espagne et l'ut décoré a la fois de la Légion d'honneur et de l'ordre de Saint-Ferdinand. Il reçut le grade de chef d'escadron à la suite de l'expédition d'Alger, pais devint aide il • camp du général Pelet pendant

Un soldat, témoin de ce siège mémorable, a fort bien montré le beau rôle de Canrobert.

« Ce sera retenu1! honneur de Canrobert, at-il dit, d'avoir sauvé cette armée des causes de démoralisation qui réduisent, à si peu de chose les troupes anglaises.

« Et, quoique Canroberl ait gagné la bataille d'Inkermann, pris la plus glorieuse part à la bataille de l'Aima, quoiqu'il ait dirigé ce siège dans sa période la plus laborieuse, si m vrai' titre .'i la popularité inaltérable dont il jouit dans notre armée, c'est d'avoir vaincu l'hiver.

« Il fit ce (pic Napoléon Ier, dans une passe inoins critique, disposant du pouvoir absolu et d'immenses ressources, ne sut pas faire. Il sut prévoir, il sut improviser, il sut organiser.

« Enfin, par la toute-puissance d'une parole éloquente, d'un zèle incessant, d'exemples stoïques, il galvanisa ses soldats et les rendit insensibles au froid, à la faim, au découragement fatal; tout le prestige de Napoléon avait échoué devant une' pareille tâche (1). »

l'expédition à" Anvers. En 1841, il se distingua au combat d'Oued-Melah et après l'expédition du Chelif il fut nomm< lonel.

Pëlissier prit part ensuite à l'expédition du Maroc et se signala à la bataille d'Isly. En 1846, il reçut les épaulettes de général de brigade. En 1852, il retourna en Algérie où il s'empara de Laghouat et força les tribus du nord ;ï faire leur soumission.

11 venait d'être promu au grade de grand-officier de la Légion d'honneur lorsqu'il reçut l'ordre de remplacer le général Canrobert.

(1) L. Noir, les Guerres de mon temps.

En quittant le commandement en Crimée, Canrobert résuma bien son rôle par cette phrase qu'il prononça, non sans un certain orgueil :

« Je laisse intacte l'armée qui m'a été confiée ! »

En somme, il lit vivre les soldats français là où tant d'Anglais périrent.

« Comment donc votre général t'ait-il pour vous préserver du froid '. demandait un colonel anglais au colonel de zouaves, Cler. Nous autres, nous voyons périr nos soldats gelés par centaines.

« — Ah ! répondit Cler, c'est tout simple. Canrobert a le feu sacré cl il nous chauffe avec. »

Un officier de l'état-major de Canrobert donne ainsi l'impression que ressentirent les officiers à la nouvelle de la démission de Canrobert:

« Notre vie était remplie d'incidents nombreux, quand arriva un événement qui a laissé en moi des traces vives et profondes encore malgré les années écoulées. Un matin, le général en chef réunit autour de lui ses officiers, et leur apprit qu'il abandonnait son commandement. Je sus alors, par mes propres impressions, ce que l'âme humaine peut avoir parfois d'impersonnel; comment, à certaines heures, on peut sentir soudain toutes les énergies de sa vie se mouvoir dans une existence complètement étrangère à la sienne. Ce que j'éprouvai fut ressenti par tous les cœurs

avec une force que je ne saurais rendre. Cette résolution, pleine d'une si incontestable grandeur, produisit nue émotion dont il sérail impossible aujourd'hui de faire comprendre toute l'étendue el toute la puissance. « L'abdication du général Can- « robert, écrivait M. de la Tour du Pin, c'est la ci mort de M. de Turenne. Voilà une armée •■ entière dans l'attendrissement. » Le capitaine expérimenté et hardi, que cet acte inattendu portait aux degrés les pins élevés du commandement, en avait le premier apprécié la générosité el la noblesse avec une chaleur connue de tous. On se répétai! sous les tentes des entretiens entre le général Canrobert et son successeur; ces entretiens sont acquis désormais à l'histoire. Il y règne un caractère que l'on est toujours tenté de refuser à son époque, et qu'on esl convenu, depuis des siècles, d'appeler un caractère antique, pour le reléguer dans les plus lointaines régions du temps, o

Canrobert aimait le troupier, l'adorait pour ainsi dire el taisait tout son possible pour ne pas prodiguer le sang du soldat dans des escarmouches inutiles.

L'année allait trouver du changement avec le successeur de Canrobert, avec le général Pélissier (1).

(1) « 18 juin 1855,

« J'avais attendu ce jour pour vous écrire, parce que je savais qu'il «levait être décisif dans cette terrible et triste guerre. Malheureusement,

« Depuis que le général Pélissier, écrit M. Bocher, a pris le commandement de l'armée, il y a aujourd'hui un mois, nous avons eu près de 18,000 hommes hors de combat. Nous y passerons tous, si on veut se buter contre des obstacles que l'art de l'attaque des places peut, seul vaincre

« Le général Canrobert, qui, au coup d'œil militaire, joint des sentiments d'humanité bien rares chez un guerrier de sa trempe, ne s'y était pas trompé. Après l'épreuve, suivant lui décisive, de l'ouverture du feu, au mois d'avril, qui n'avait pu ruiner les défenses de la place, il avait renoncé à l'attaque de Iront et voulait tourner la difficulté par une marche hardie sur les derrières de l'armée russe. Lord Raglan n'a pas voulu le suivre dans cette voie, prétendant qu'il n'avait pas de moyens de transport, et que, puisqu'on avait commencé le siège, il fallait le finir.

« Mais il ne s'offrait de prendre ni le mamelon Vert, ni les ouvrages Blancs, ni surtout la tour de Malakoff.

« Je me trouvais à l'enlèvement des morts, le surlendemain de l'affaire du mamelon Vert. Les officiers russes furent pleins d'égards et de courtoisie. Je remarquai parmi eux un des aides de camp du général Luders, de la connaissance de Gallifet, qui nous exprima le désir de voir finir

je n'ai que de mauvaises nouvelles à vous envoyer. Nous avons éprouvé aujourd'hui un échec grave, malgré les avertissements du général Canrobert, qui avait précisément donné sa démission pour ne pas être l'exécuteur d'un plan qiu.' lord Raglan était seul à conseiller. On a voulu donner l'assaut à la place ; on a été très cruellement repousse »

(Lettre de M. Charles Boeher, attaché au corps expéditionnaire.)

cette guerre pour n'avoir plus à nous traiter en ennemis.

« Nous nous donnons rendez-vous à Paris pour l'hiver. Sur ces entrefaites arrivent des officiers anglais, en curieux; ils n'avaient rien à faire là. Les officiers russes se taisent; un des Anglais parle de la prise prochaine de Malakoff. Un officier russe se retournant dit : « Les Français « pourront peut-être s'en rendre maîtres, niais « vous, jamais! » Il est à remarquer qu'il n'y a aucune animosité entre nous et les Russes et que nous avons plus de sympathie pour nos ennemis que pour nos alliés. Cela tient à bien <\<'< choses; mais il en arrive toujours ainsi lorsqu'on ne réussit pas dans une entreprise commune: on s'en prend à ses meilleurs amis. »

Même, après avoir donné noblement sa démission, Canrobert ne devait pas rester inactif, ainsi que le témoigne ce joli récit de son officier d'ordonnance :

« Nul acte d'abdication qui ne porte en soi une secrète tristesse, dit-il, pour ceux surtout qui en sont les témoins et qui mesurent toute l'étendue du sacrifice sans pouvoir en goûter les âpres jouissances. Ainsi, la première soirée que passa le général Canrobert dans son nouveau campement m'a laissé une impression pénible que je retrouve encore. Nous dînions chez le général Espinasse,

LE MARÉCHAL, CAXROBERT

<jui nous avait offert l'hospitalité du premier jour. L'heure était avancée déjà, et cependant nous étions encore à table. Dans le- loisirs forcés que la vie militaire mêle soudain à une activité effrénée, on cherche à prolonger le moment des repas. C'est dans les camps que doit être m'' ce vieux proverbe: « On ne vieillit point à table. » Je ne sais pas si on y vieillit, mais je sais qu'on y est atteint parfois d'une mélancolie singulière. Assis devant une tasse vide, je regardais, derrière la fumée de mon cigare, tous ceux qui m'entouraient, et dont plus d'un a, du reste, disparu déjà pour toujours, depuis notre hôte renversé par les balles autrichiennes ù Magenta, jusqu'à mon voisin, son aide de camp, enlevé, à quelques jours de là, dans les tranchées, par un accès foudroyant de choléra. Je songeais à tous les étranges hasards qui président aux réunions humaine- et décident des lieux où l'on se retrouvera. Dans l'existence qui semble la plus opposée à l'habitude, on se crée si facilement une manière d'être coiitumière, que mon regard et mon esprit cherchaient, avec une sorte d'inquiétude, sous le nouvel abri où le sort m'avait conduit, les parois de la grande baraque où, la veille encore, nous prenions nos repas. Comment le souvenir de cette baraque, peu fait pour s'unir cependant à des idées de splendeur, me ramenait-il à l'acte dont j'avais alors l'âme frappée? C'est ce que tout le monde comprendra.

« Et comment cette variété de pensées avait-elle fini par me jeter dans une sm-te de songerie moitié philosophique, moitié maladive? C'est ce que com-

prendront tous les rêveurs. La conversation était tombée peu à peu; elle ressemblait à ers foyers refroidis où L'on cherche en vain à rapprocher deux lisons renfrognés et décidés à ne plus se communiquer leur chaleur. Si je rêvais, quelques-uns, autour de moi, étaient endormis. Plus d'une tète, tantôt s'inclinant, tantôt se relevant par de brusques soubresauts, luttail contre la main pesante du sommeil. Voilà que tout à COUp, du côté d<>* tranchées, éclate une de ces fusillades qui font songer à un immense ïou où Ton ne cesserait point de jeter un amas de matières pétillantes. Sur le fond de notes alertes et mordantes, que forme la mousqueterie, se détachent par instants les bruits violents et sourds de pièces tirant à toute volée. Evidemment, il se livre sous les murs de la ville quelque ardent conduit. Le général Canrobert me regarde alors : « Montez à cheval, me dit-il, et allez savoir « ce qui se passe! Vous direz au major de tran- « chées que je n'ai plus le droit de lui l'aire deman- « der des renseignements, niais que je lui saurai « gré des nouvelles qu'il me donnera. »

« Ainsi la sollicitude pour l'œuvre qu'il avait dirigée survivait, chez le général en chef de la veille, à l'exercice du commandement, sollicitude profonde et sincère, qui lui faisait former, pour son successeur, des vœux bien naturels, sans aucun doute, mais où plus d'un cœur, peut-être, n'aurait pas apporté la même ardeur (pie le sien.

«J'avais un grand trajet à accomplir pour arriver jusqu'aux attaques de gauche, où se passait l'action. J'étais guidé, à travers les ténèbres, dans

des chemins qui n'étaient plus ceux que je parcourais habituellement, par les bruits et les clartés • lu combat. La ville et les tranchées à l'horizon ressemblaient à ces régions du ciel où éclatent les orages des nuits d'été; elles formaient une sombre contrée où se succèdent de continuels éclairs.

« Parfois, au-dessus des nuages brûlants de fumée qui créaient dans l'ombre le royaume des tesdpètes, une lueur rapide étincelait dans des espaces solitaires: c'était quelque bombe ou quelque obus, devançant, par une explosion imprévue, le terme de sa course.

« Je m'acquittai de la mission dont j'étais chargé, et j'appris que, pour enserrer de plus près la ville, on avail tenté une entreprise qui avait réussi. Je revins au milieu de la nuit porter cette nouvelle au général Ganrobert. Je le trouvai couché sous la modeste tente qu'il avait dressée dans sou nouveau bivouac. Je le réveillai ; il me dit quelques paroles affectueuses, et j'allai me reposer à mon tour. Tel fut le premier jour de notre nouvelle vie. »

« Le général Ganrobert a dit quelquefois : « Je « suis comme Moïse, si je n'ai point pu entrer dans « la terre promise, il m'a été permis de la con- « templer. » Dans les dernières gardes de tranchées, il la voyait de près en effet cette terre promise à notre gloire. Nos travaux avaient été poussés avec tant de vigueur que, sur certains points, lorsqu'on mettait l'œil à un créneau, on avait le regard noyé dans l'ombre de la tour Malakoff. On semblait presque toucher l'apparition irritante qui devait un jour s'évanouir au contact de notre drapeau.

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