LE GÉNÉRAL PÉLKS1ER EN CRIMÉE
« Dans une de ses excursions aux extrêmes limites de nos attaques, le général Canrobert, un après-midi, passait à un endroit où quelques soldats lui dirent : « Mon général, on ne passe pas. » Aux questions du général étonné du sens de ces pamles, 1rs soldats iinirenl par lui répondre : « C'est le feu des tirailleurs russes qui empêche « de passer par là. Le chemin a été ouvert cette « nuit; on n'a pu le couvrir encore. Un officier « a voulu le traverser toul i) l'heure, il a été « tué.» Il arriva ce que de semblables explications devaient amener : le général Canrobert entra dans le chemin. Je me rappelais, en le suivant, les chasses princières où l'on fait passer le gibier devant les tireurs commodément établis; mais ce chemin n'était pas d'une trop lâcheuse longueur, et les halles que lancent les armes de précision sont souvent aussi capricieuses que leurs aînées, les halles des anciens fusils. Au bout d'un instant, nous avions traversé l'essaim des abeilles de fer déchaînées autour de nous, et nous rentrions dans la tranchée, abri d'une sécurité tempérée, qui devenafï un foyer hospitalier au sortir de ces lieux. Malheureusement, une triste nouvelle nous y attendait.
« L'officier tué sur cette roule, dont on voulait écarter le général Canrobert, c'était Romieu, vaillant jeune homme, qui avait jeté hardiment aux échos (U^ champs de bataille un nom souvent répété par d'autres échos. Romieu avait été un de ces volontaires de la garde mobile qui épousèrent sérieusement la condition à laquelle ils s'étaient fiancés dans une heure d'enthousiasme. Je le
retrouvai un jour dans la galerie d'une maison arabe que Ton avait transformée en ambulance. C'était en Afrique, à Laghouat; il avait reçu une blessure sous le ciel du désert. Maintenant, je le retrouvais, encore une fois; mort sous le ciel de la Crimée. Ce souvenir est mon dernier souvenir de tranchée.
« Un matin, j'appris que le général Canrobert avait reçu l'ordre de retourner en France. J'appris également que le général m'emmenait. Dès longtemps, mes spahis étaient retournés en Afrique ; mon régiment était répandu dans la province de Constantine qu'il n'avait jamais quittée; c'était là que je complais retourner à mon tour, après avoir passé quelques instants dans mon pays.
o Mes destinées en avaient décidé autrement, et, sans le savoir, j'adressais à la Crimée de courts adieux. Ils furent tristes cependant ces adieux, car ce n'est pas impunément que l'on abandonne une oeuvre où l'on avait mis toutes les forces de son àme. Puis les compagnons que je laissais sur ces rives pleines de périls, devais-je les revoir? Évidemment, il ne me resterait d'un grand nombre d'entre eux que le sourire affectueux dont ils saluaient mon départ et qui allait, dès ce moment, prendre place parmi les reliques de mon cœur. Si de pareilles émotions m'agitaient dans ma situation obscure, on peut s'imaginer de quelles pensées était assailli l'homme qui avait été le chef de la grande famille dont il se séparait. »
Les Anglais n'oublièrent pas les services que leur avait rendus Canrobert, et nombreux sont les témoignages de félicitations, les remerciements unanimes, qui turent envoyés au général Ganrobert pur les Chambres des lords et des communes réunies; nous en donnons deux importants, ainsi que la lettre du feld-maréchal Raglan, affirmant hautement le concours dévoué que Canrobert n'avait cessé de donner aux alliés de la France:
« A Son Excellence le général Canrobert. »
« Devant Sébastopol, 1 janvier 1855.
« Général,
« J'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence les résolutions unanimes de la Chambre des lords et de celle des communes du 15 cha mois dernier, qui expriment la haute valeur qu'elles attachent aux grands et éminents services de Votre Excellence, et à la coopération cordiale et aux brillants exploits de l'armée française. J'ai reçu l'ordre d'être l'interprète de ces sentiments auprès de Votre Excellence et, par votre entremise, auprès des braves soldats qui servent sous vos ordres.
Je suis enchanté qu'une tâche aussi agréable
me soit dévolue que celle d'offrir à Votre Excellence e1 à l'armée française le tribut de remerciements de la part du Parlement anglais, et je suis heureux de saisir cette occasion, afin de vous assurer que les sentiments que les Chambres ont exprimés sont en harmonie avec ceux de la Reine et de toutes les classes des sujets de Sa Majesté; que leur admiration de la conduite îles troupes esl universelle, ei que tous sont convaincus que la cause dans laquelle les deux nations sont engagées a énormément profité de l'union qui n'a pas cessé de régner entre les généraux en chef des armées de la France et de l'Angleterre, et <\n^ efforts combinés, el de la lionne camaraderie *\r< troupes. « J'ai l'honneur d'être, général, de Votre Excellence, le très obéissanl et très humble serviteur.
« Signé : Raglan. »
Peu de temps après avoir donné sa démission, Canrobert reprenait le chemin de la France.
Nous trouvons encore dan-- la correspondance de l'officier d'état-major Charles Bocher ces deux anciennes lettres qui montrent quels Curent les sentiments de l'armée au départ de Canrobert :
« I aoûl 1855.
« Le général Canrobert est rappelé en France. Son noble caractère, ses éminents services, comme
ses talents militaires, lui conservaient dans l'armée un prestige, une autorité morale, qui ne devaient appartenir qu'au ni niveau commandant en chef. Il a fallu toute une négociation pour obtenir ce départ, les scrupules d'une conscience si délicate n'ont pu être vaincus que par un ordre de l'empereur. Le général Pélissier, par intérêt pour une santé fort affaiblie et qui lui était aussi chère qu'à personne, conseillait à son ami un repos momentané, trop justifié d'ailleurs.
« La réponse a été digne de celui qui l'a faite: i' En acceptant ma rentrée en France, je donne— « rais à l'année un mauvais exemple, et je me « pique de ne lui en donner jamais que de lions. »
« l'ont triste que je suis, je me console en pensant que cette vie si précieuse sera conservée à la France. Elle en aura sûrement besoin, et elle n'aura jamais de cœur plus dévoué a son service.
« Il emmène avec lui M. de Cornely, son premier aide de camp, le plus parfait officier d'état-major, et de Molènes, que je regrette beaucoup, car nous nous entendions très bien pour tout et sur tout. S'il écrit, comme il sait le faire, ce qu'il a vu, ce sera intéressant. »
« Du Quartier Général du 2* Corps' devant Sébastopol, 11 août 1855.
« Le départ du général Canrobert me délivre
d'une crainte continuelle que j'avais pour sa vie. Les adieux les plus flatteurs lui ont été faits. Presque tous les officiers généraux et supérieurs qui n'étaient pas retenus par leur service l'ont
accompagné jusqu'à la plage. De là, il s'est rendu, avec le général Pélissier, à bord du Montebello, où l'amiral Bruat a donné un grand dîner en son honneur.
« Après, il s'est séparé de nous, non sans une pénible émotion, pour monter à bord du bâtiment qui devait le ramener en France. Les canons du vaisseau amiral l'ont salué, à titre d'ancien général en chef de l'armée d'< >rient.
« L'amiral Brunt avait toujours eu pour lui les plus grands égards. Une certaine analogie de caractère devait rapprocher ces deux hommes de guerre : la bonhomie, la simplicité au milieu des honneurs, les distinguent également ; l'un est aussi modeste dans sa cabine que l'autre sous sa tente. »
C'est pendant cette guerre de Crimée que le général Canrohert reçut la médaille militaire. On sait que c'est une grande distinction, car elle est rarement accordée (1).
Le général Pélissier fut le digne successeur du général Canrohert ; il mena à lionne fin le siège de Sébastopol.
(1) Le plus ancien des officiers décorés de la médaille militaire est le général de brigade, en disponibilité, prince Joachim Murât, médaillé en 1852, à l'époque où il était simple brigadier de cavalerie. Le maréchal de Mac-Mahon avait été médaille:' en 1857, lors de l'expédition de la grande Kabylie.
Le général de Failly reçut la médaille militaire en 1868, après l'expédition de Mentana ; le général I lavoust d'Auerstaedt, alors colonel, en 1868 ; le général de Ladmirault, en 1871, après la Commune ; en 1882, ce fut le tour des généraux Lallemand et Saussier qui, tous deux, avaient commandé
Nous empruntons â Georges de Saint— Anaïs Le remarquable récit suivant :
« Aux yeux des assiégeants, Malakoff était la clef de Sébastopol. Le 18 juin, ils tentèrenl de l'emporter d'assaut. La journée fut glorieuse et sanglante, mais inutile ; et Fou dut se remettre aux travaux du siège.
« Le 5 septembre, uns tranchées n'étaient plus qu'à ~2ô mètres du redoutable bastion. Un conseil de guerre se réunil el l'assaut fut décidé. Il devait être général. M;iis le principal effort porterait sur la droite, contre Malakoff.
« Pendant trois jours, nos huit cents pièces d'artillerie inondèrent les forts et la ville d'une pluie de fer et de feu. Sauf les membres du conseil de guerre, nul ne connaissait le moment arrêté pour l'attaque. Il (Mail entendu qu'elle commencerait le 8, à midi. Toutes les montres des généraux axaient été réglées sur celle du général en chef. Il n'y avait point de signal à attendre; un signal aurait pu mettre les assiégés en éveil el faire échouer l'entreprise. A midi précis, tout le monde devait s'élancer sur les remparts ennemis.
en elief en Algérie ; en 1887, le général Ii Uni lui médaille ; l'année suivante, legénéral Févriere le général Lewal, ancien ministre de la guerre : enfin, les derniers, le général Logerot et le général Ferron, mort toul récemment.
La médaille militaire est non seulement uni' distinction de l'ordre le plus élevé, mais une décoration essentiellement nationale. Parmi ceus 4m l'ont reçue, on ne cite que quatre étrangers :
Mu 1856, sir William Codrington, général anglais, et le chevalier Alphonse de la Marmora, général et ministre de la guerre du roi de Sardaigne ; en 1880, le grand-duc Nicolas, feld-maréchal général, inspecteur général dugénie militaire russe, ei le prince Charles île Hohenzollern, devenu roi de Roumanie en 1881.
« La veille au soir, le général Bosquet, qui commandait la droite des assiégeants, convoqua tous lc> généraux de son corps d'armée. Il leur donna ses instructions dernières, leur indiqua l'heure fixée pour l'assaut ; puis, leur recommandant le plus impérieux silence, il leur serra la main et leur dit : « Je vous connais Ions de longue « date, Messieurs, pour de vaillants hommes de « guerre ; aussi j'ai pleine confiance en vous. « Demain, Malakoff et Sébastopol seronl â nous. »
« L'on se sépara la joie dans le cœur et l'on courut aux tranchées.
« La nuit fut longue. Le lendemain, à huit heures, on lut dans chaque bataillon du deuxième corps, l'ordre du jour que le général Bosquet adressait à ses troupes. « Soldats, disait— il en « finissant, c'est une immense et mémorable « victoire dont il s'agit de couronner les jeunes « aigles de la France. En avant donc, enfants ! « A nous, Malakoff et Sébastopol ! »
« C'était la division Mac— Mahon qui avait reçu le périlleux honneur d'entrer dans Malakoff. Deux autres divisions, sous le commandement des généraux La Motterouge et Dulac, étaient chargées d'enlever la grande courtine et le petit redan.
« Tous les soldats étaient sous les armes ; on attendait. Tout à coup, l'artillerie, qui tonnait depuis trois jours, cesse brusquement le feu. A la terrible voix du canon succède un silence solennel. Il est midi. Les généraux s'élancent de toutes parts, leur chapeau de commandement à la main. On les voit apparaître, entièrement à découvert,
sur la crête des parapets, et l'on entend de tous
côtés ce cri de guerre : « En avant, soldats », « en avant ! »
« En quelques secondes, Mac-Mahon est sur les escarpements de Malakoff. On n'attend point que le génie ait facilité les voies et comblé les fossés. Les soldats se cramponnent aux aspérités du sol ; les voilà sur les parapets. Avant que les Russes surpris aient quitté les abris où ils se trouvent, le drapeau du premier régiment des zouaves Hotte, aux mains du caporal Lehaut, sur le point culminant du bastion. La charge éclate comme un chant de triomphe. Le clairon Sauvelet, debout sur la cric du retranchement, sonne à pleins poumons. Ralliés à la voix de leurs chefs, les Russes opposent une résistance héroïque. Mac- Mahon est au premier rang des nôtres avec les colonels Lebrun, de la Tour-du-Pin et Decaen. Les cartouches s'épuisent et les combattants cherchent des munitions sur le corps de ceux que la mort a frappés. La mêlée est effroyable: sans cesse repoussé, l'ennemi revient sans cesse à la charge ; mais c'est en vain. Malakoff est à nous. « J'y entrerai, avait dit la veille Mac-Mahon au « général Niel, et soyez certain que je n'en sorti- « rai pas vivant ! »
« Il y entra, et il n'en sortit point. A un moment on vint lui dire que le bastion était miné et qu'il n'était que temps de fuir pour échapper à la mort. On connaît sa réponse célèbre : « J'y suis, j'y reste. »
« En réalité, le péril était extrême. Malakoff
eût sauté avec les vainqueurs, si un hasard providentiel n'avait fait découvrir les fils de la batterie électrique qui devait déterminer l'explosion. Quarante mille kilogrammes de poudre étaient amoncelés sous la tour, prêts à servir la terrible colère des vaincus.
« Dulac et La Motterouge, un moment victorieux, avaient dû céder sous l'effort désespéré de l'ennemi. Sur la gauche, notre attaque était demeurée infructueuse. Au centre, les Anglais nos alliés, avaient été contraints aussi de battre en retraite. Mais la prise de Malakoff décida de la journée et du sort de Sébastopol. Les Lusses abandonnèrent la Aille; ils avaient t'ait sauter leurs forts et allumé partout l'incendie. Mais la longue traînée de flamme, qu'ils laissaient derrière eux et qui éclairait la nuit de sinistres lueurs, annonçait au loin, dans le ciel, leur désespoir et notre victoire.
« C'était le 8 septembre 1855. »
Citons un épisode de Malakoff.
« Au signal donné pour l'attaque générale de Sébastopol, le 8 septembre L855, le 91e régiment d'infanterie s'installe dans la courtine de Malakoff, où il combat toute la journée.
« Trois fois les cartouches -ont renouvelées; le soldat, noir de poudre, montre un courage et une constance admirables.
« Le drapeau du régiment avait été> planté sur le parapet au-dessus d'une poudrière ; tout à coup, retentit une terrible explosion saluée par les hurrahs des Russes ; la poudrière venait île sauter; le parapet est renversé clans le fossé et le drapeau
le dernier salut. — Épisode de la guerre de Crimée.
(Tableau de Moreau de Tours.'
est enseveli dans le gouffre. Neuf officiers disparaissent sous cette avalanche qui recouvre également une partie des défenseurs de la courtine.
« Ceux qui survivenl travaillent, sous la fusillade et jusqu'à la nuit, à dégager leurs camarades gisant sous les décombres.
« Le lendemain, dès qu'il- fit jour, le lieutenantcolonel de Sonnay réunit tous les hommes valides du régiment pour déterrer le drapeau ; les soldats, brisés de fatigue, retrouvèrent une nouvelle ardeur pour accomplir cette pénible tâche. Ce ne fut qu'après un travail de trois heures, et après avoir déblayé entièrement les décombres, que le drapeau reparut enfin au fond du fossé, entouré des cadavres mutilés de nos soldats.
« Le brave et malheureux sous-lieutenant porte-drapeau Ganichon tenait encore dan- sas mains, raidies par les convulsions d'une horrible agonie, le symbole de gloire qui lui avait été confié et dont il n'avait pas voulu, même en mourant, se dessaisir.
« A huit heures du matin, le drapeau sortit enfin de son glorieux tombeau ; l'aigle était détachée, la hampe brisée, les franges déchirées et sanglantes.
« 295 hommes et 50 officiers^ derniers débris du régiment, rentrèrent au camp, escortant le drapeau, salués au passage par les cris enthousiastes des divisions de réserve, venues pour prendre la garde de notre conquête.
« Séhastopol était enfin à mais (i). »
(1 1 Extrait de l'Historique du 91e régiment d'infanterie.