CANROBERT DÉFENSEUR DE LA RELIGION
Un discours du comte de Ségur d'Aguesseau. — Une protestation du sénateur Sainte-Beuve. — Un ami de Renan. — Intervention du baron de Chapuis-Montlaville. — Paroles éloquentes du maréchal Canrobert.
Un jour que le comte de Ségur d'Aguesseau traitait au Sénat l'importante question du travail du dimanche, interdit depuis longtemps par une loi de police, le maréchal Canrobert, qui assistait à la séance, écouta avec un vif intérêt les développements de l'auteur.
« Je suis très disposé, disait le comte de Ségur, à trouver sage et prudent de ne pas vouloir imposer l'observance de celle loi, on ne serait pas compris. Elle a été bien évidemment faite pour protéger la liberté de l'exercice des cultes; mais on ne l'entendrait pas ainsi, on n'y verrait qu'une vexation tyrannique pour ceux qui seraient contraints de s'y soumettre malgré eux. Ce que je demande, c'est que les architectes du Gouverne-
ment ne donnenl pas eux-mêmes, par des travaux publics exécutés les dimanches el fêtes,. l'exemple de la violation des commandements religieux, dans ces jours où les hommes, après le labeur de la
semaine, pensent goûter quelque repos, se rappeler qu'ils ont une famille, une âme, el peuvenl aller ensemble se retremper au pied des an Ici- el entendre les divins enseignements de la Religion chrétienne. Le bon exemple ne sérail peut-être pas suivi, hélas! mais au moins on n'encourrait pale reproche d'avoir favorisé ce courant de matérialisme el d'athéisme, qui emporte les masses et leur inspire une profonde indifférence pour les lois religieux'- les plus sages el les plus saintes. Un autre reproche que j'ai ù faire, ce sont certaines nominations regrettables, el je voudrais que le ministre' fût présent...
« — Mais le voilà, crièrent plusieurs sénateurs, il est ici !
« — Eh bien, continua M. de Ségur, je dirai seulement devant lui que, malgré les bonnes intentions qu'il a manifestées l'année dernière, à l'occasion d'une pétition relative aux. protestants, malgré toutes ses bonnes dispositions, il lui restera le regret d'avoir fait une certaine nomination qui a produit un grand scandale... »
A ces paroles, le sénateur Sainte-Beuve, importuné déjà, dan- ses tristes convictions de libre penseur, par le commencement du discours de M. de Ségur, qu'il trouvai! trop sympathique à la religion catholique, se leva furieux el s'écria violemment :
« Je proteste contre des imputations personnelles qui sortent de la question et qui s'adressent à des hommes honorables! »
Puis, malgré les objections du président, Sainte-Beuve continua :
« Si c'est à M. Renan que l'honorable M. de Ségur d'Aguesseau prétend faire allusion, je repousse une accusation portée contre un homme de conviction et de talent, dont j'ai l'honneur d'être l'ami. »
Le sénateur Sainte-Beuve se déclarant l'ami de Renan (1), et faisant l'éloge de l'auteur de la Vie de J<'.<xs, cet éloge parut si scandaleux que
semblée du Sénat protesta.
« Il est impossible, Messieurs — dit à son tour le baron de Chapuis-Montlaville, avec un accent de douleur — il est impossible de ne pas éprouver une affliction profonde lorsqu'on voit, dans une certaine littérature moderne, dont on vient louer les auteurs, fouler aux pieds les lois de l'ordre éternel et attaquer la Religion, hase de Tordre social. Il n'est pas permis de venir ici faire l'éloge de ces hommes qui portent l'incendie dans la société, en répandant dans ses niasses des doctrines d'athéisme et d'irréligion. C'est là un danger social contre lequel doivent se réunir toutes
forces des hommes de bien.
« Nous protestons contre ces doctrines funestes de toute l'értergie de nos convictions. L'immoralité coule à pleins bords, et c'est à nous plus particu-
(1) Voir mon livre : Ernest Renan, sa vie et ses œuvres.
lièrement qu'il appartient de signaler, à qui de droit, les moyens d'y porter remède. Pour mon compte, je n'y manquerai pas. C'est un devoir.
« — Très bien ! s'écria-t-on de toutes parts dans la salle. »
Une émotion indescriptible régnait dans l'assemblée.
Sainte-Beuve s'efforça de parler et de dominer le tumulte.
Et malgré les cris :« A l'ordre ! Taisez-vous!» l'ami de Renan put encore dire:
« M. de Ségur d'Aguesseau a parlé de deux choses. Il y a un courant d'immoralité que personne ne défend et qu'on réprouve avec mépris; mais il y a aussi des opinions philosophiques honorables et respectables que je détends au nom delà liberté de penser et que je ne laisserai jamais al laquer et calomnier sans protestation. »
La mesure était comble. Oser soutenir que la Vie de Jésus où nos dogmes sont bafoués avait droit à l'estime des gens de bien, c'étail blasphémer. Des interruptions violentes couvrirent la voix de l'orateur.
Se levant à son tour et jetant sur le sénateur Sainte-Beuve un de ces regards de mépris qui écrasent l'ennemi, dans les luttes du Parlement comme sur le champ de bataille, la voix émue et toute frémissante d'indignation, énergique, terrible, le maréchal Ganrobert s'écria :
« Monsieur, ce n'est pas dans cette assemblée du Sénat qu'on peut faire l'apologie de celui qui a nié la divinité du Christ, et qui s'est posé comme
l'ennemi acharné de la religion de nos pères, qui est encore celle de la très grande majorité des Français! Quant à moi, en laissant à chacun la liberté d'apprécier à son point de vue le livre de cet écrivain, je proteste formellement contre les doctrines qui y sont émises, et je suis persuadé que ma voix aura ici beaucoup d'échos ! »
Les membres du Sénat couvrirent d'applaudissements cette énergique repartie du maréchal.
Ses paroles chrétiennes et généreuses retentirent dans la France entière et dan- tout le monde catholique. L'Europe attentive apprit une fois de plus qu'en France la Croix es! la sœur de l'Epée et qu'un grand soldat se double toujours d'un fervent chrétien.
CASROBERT EN ITALIE