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LA BATAILLE DE SAINT-PRIVAT

La bataille de Saint-Privat ou de Gravelotte. — Une parole de l'empereur Guillaume. — La bravoure française. — Un récit du maréchal Canrobert. — Les péripéties de la bataille. — La lutte. — Les actes d'héroïsme. — La retraite en bon ordre.

C'est dans une de ces terribles batailles sous Metz, dans celle de Saint-Privat (I), que le maréchal Canrobert se distingua, au point que l'ennemi ne put s'empêcher, plus tard, de lui témoigner une vive admiration.

Ce fut une grande bataille. Trois corps d'armée du général Steinmetz et cinq de l'armée du prince Frédéric-Charles avec la garde, en tout 200,000 hommes, sous les ordres du mi lui-même, voulaient couper la route de Paris et la retraite sous Metz.

Pendant que les Saxons décrivaient le vaste quart de cercle qui devait les conduire à Saint-

(1) On a donné aussi à ivtti' bataille le nom de bataille de Gravelotte . Saint-Privat est un village aux environs de Metz. Le gros bourg de Gravelotte i?00 habitants) est situé à 12 kilomètres nord-ouest de Metz.

Privât, les troupes royales de Prusse commencèrent, vers une heure, à mitrailler le centre de la division Canrobert.

Électrisés par la présence de Canrobert, qui se montrai! toujours au plus fort du danger, les soldats fireni preuve d'un entrain remarquable. Un régimeni d'infanterie fondil sur une batterie prussienne, en resta maître un instant ; mais, refoulé par une charge impétueuse de cavalerie, ne voulut cependant pas revenir les mains vide- et entraîna avec lui deux pièces de canon.

Les Allemands convinrent que les Français leur infligèrent des pertes énormes.

« Le régiment Alexandre perdit beaucoup d'officiers ci de soldats, dit le Rapport officiel prussien ; le colonel von Knapp fut grièvement blessé à la tête de sa brigade; la garde surtout souffrit terriblement. Le commandant-major von Frabçck et cinquante officiers restèrent sur le carreau (1); aucun officier ne sortit du combal sans blessure; les perte- de la troupe s'élevèrent à peu près à la moitié de l'effectif; et, lorsque le jour commença à baisser, il fallut envoyer des officiers d'état-major chercher et ramener les reste- des bataillons de la garde, épuisés par le combat et auxquels manquaient presque tous leurs officiers. »

Ce valeureux 6e corps de Canrobert, quel succès n'eût-il pas obtenu s'il eût été au complet ou seulement fortement soutenu ! Il faut voir avec quelle ardeur il se battit ! C'est devant cette poignée

(1) Rappelons que l'empereur Guillaume écrivait à sa femme :« Ma sarde a trouvé son tombeau à Saint-Privat. »

d'hommes et sous l'action de leurs projectiles que « le colonel Rœder, frappé à mort, dit le Rapport allemand, arrosa de son sang la terre étrangère » ; c'est devant lui encore que « tombèrent les majors Schmerling et de Notz, et le prince de Salm, revenu de Mexico ». Deux commandants de brigade, quatre commandants de régiments et un grand nombre d'officiers supérieurs furent blessés en cherchant à vaincre Canrobert ; et capitaines, lieutenants et officiers subalternes succombèrent en grand nombre, terrassés par ses coups. Le Rapport allemand rend témoignage que l'artillerie prussienne ne détruisit Sairït-Privat qu' « au prix des plus grandes pertes infligées par sa fusillade ». Il ajoute : « Alors même que le village était en feu sur plusieurs points, les Français, dignes de leur vieille réputation de bravoure, montraient encore une ténacité extraordinaire; un feu roulant sortait continuellement des endroits qu'ils occupaient, et couvrait tout le voisinage d'une grêle de plomb.

(c Lorsque, à six heures et demie, on ordonna de recommencer le feu, le 6e corps se battit en désespéré. »

Tel est le beau témoignage que nos adversaires allemands rendent aux soldats du corps de Canrobert.

Et ce ne sont pas dos paroles vaines ; des faits précis le corroborent.

Malheureusement, tout conspirait pour rendre celte valeur infructueuse.

La tactique de Canrobert, la valeur de ses of-

liciers et de ses soldats, allaient échouer contre une désespérante fatalité.

Vers trois heures, la masse des Saxons avait achevé son mouvement tournant. Rien ne put les tenir en échec : ni charges de cavalerie, ni reconnaissances, ni vigoureuses décharges d'artillerie. Les ennemis débouchaient en masses serrées de Roncourt sur Saint-Privnt. Sur la figure des soldats on voyait se dessiner la ferme résolution d'en finir avec nous.

Que pouvait faire la bravoure contre ces masses profondes? Les munitions vinrent à manquer vers quatre heures. En vain, Canrohert, inquiet et furieux, dépêchait estafette sur estafette pour en avoir, il n'en recevait pas.

S'adressant au 9e bataillon de chasseurs à pied, Cànrobert s'écriait : « Chasseurs, rappelez-vous que je compte sur vous pour tenir coûte que coûte! »

« Vive Cànrobert! » s'écriaient les chasseurs et les képis s'agitaient au bout des fusils.

Les lignes françaises, trop faibles, plienl sous l'avalanche allemande qui les broie, les écrase.

La garde qui forme la réserve n'est pas envoyée au secours de Cànrobert : une division seulement finit enfin par- recevoir de Bazaine l'ordre de joindre le maréchal, mais il était déjà trop tard.

Il fallut battre en retraite. Cànrobert, au désespoir, se multipliant partout, voulu! ne céder le terrain que pas à pas. ( ),i évacua le village, donl chaque maison, au témoignage des Prussiens, exigea un siège particulier. On était vaincu, mais quelle valeur on avait déployée ! Les pertes de

l'ennemi furenl énormes. A part les batailles d'Eylau, de la Moskowa, de Waterloo, aucune bataille, depuis le commencement du dix-huitième siècle, n'avait été aussi meurtrière. L'armée française avait montré un tel courage, qu'un officier général ennemi a rendu ce beau témoignage :

« Sans doute, nous étions vainqueurs, niais aucun trophée, pas même un canon démonté, ne restait entre nos mains comme preuve du succès, et plus de quarante mille morts et blessés attestaient l'acharnement inouï de ce combat de neuf heures, dans lequel la valeur allemande n'avait triomphé qu'avec peine de la témérité française. »

On peut donc dire : Honneur au général vaincu ! le salut de la patrie n'a pas dépendu de la vaillance de Canrobert et de ses soldats. Si le -courage eût suffi, la France aurait triomphé par eux à Saint- Prix at.

Sur le revers de Saint-Privat, tandis que, vers la fin de la chaude journée d'août, le corps de Canrobert se repliait sous Metz, les chasseurs d'Afrique, massés le long de la route près de la ferme de Marengo, crurent un moment que, pour protéger la retraite, ils allaient avoir à se sacrifier. Ils mirent sabre au clair, et, pour que leurs cartouches ne fussent pas perdues avec eux, ils donnèrent leur caisson au 93e qui passait, ayant brûlé ses dernières munitions.

Mais cette retraite, heureusement, n'était point de celles qu'on protège. Une démonstration du 5* chasseurs à cheval suffit à contenir l'Allemand . D'ailleurs, les régiments se retiraient un à un, clia—

que dernier échelon adressant sa salve ù l'ennemi avant de se replier. Cette masse s'écoulail comme à la fin d'une revue.

Les chasseurs d'Afrique suivaient au pas, lentement, le long de la forêt de Jaumont, dans un ordre admirable, se retournant constamment vers l'ennemi, le sabre toujours en main.

A ce moment, Canrobert, le héros du jour, passa près d'eux, la tête haute, sans se presser, suivi de son état-major et de son escorte, ayanl un coup d'œil pour chacune de ses troupes.

La belle attitude des cavaliers le frappa.

« C'est bien, chasseurs, leur cria-t— il, voilà comment on recule ; vous êtes de braves gens ! »

Quelle récompense pour ces vaillants soldats, en effet, que ce compliment de celui qu'ils appelaient le brave des braves? Plus d'un, à ce mot, sentil ses paupières humides.

Nul, mieux peut-être que le maréchal Canrobert, l'un des héros de cette journée, pouvait raconter cette grande bataille (1).

Devant le Conseil de guerre chargé de juger l'affaire de la reddition de Metz, le brave maréchal a raconté en terme- si éloquents et si émus les péripéties de la bataille de Saint-Privat, que le président du Conseil, le général de division, duc d'An-

(1) C'est ici lemoment de répéter ce mot du vieux Montluc, qui tii dans ces récits du maréchal un ■ confirmation :

o Plût à Dieu, dit-il, que nous qui portons les armes prissions tume d'écrire et de dire ce que nous voyons et faisons ! Car il me semble que cela serait mieux accommodé de notre main (j'entends du t'ait de la guerre) que non par des gens de lettres, car ils déguisenl rop cela sent sun clerc. »

maie, ne put s'empêcher de lui dire, à la fin de son récit :

« — Je ne vois pas, Monsieur le Maréchal, qu'il y ait beaucoup à ajouter à la définition si lucide et souvent si émouvante que nous venons d'entendre (1). »

Voici comment l'illustre soldat s'est exprimé (2), parlant peu de lui, mais beaucoup des autres, rendant ainsi un éclatant hommage à la bravoure de l'armée française :

« Le 13, je reçus des ordres du quartier général, car le maréchal Bazaine était resté à Borny, et, en sa qualité de soldat, il avait voulu conduire lui-même ses troupes; c'est ainsi qu'il se trouva au milieu de la bataille, ainsi que le Conseil le sait.

« Tous les ordres qui me lurent donnés par l'état-major général me prescrivaient de me mettre en mouvement dans la nuit du 14 au 15, de passer sur la rive gauche de la Moselle

o Mon corps d'armée reçut l'ordre de se conrer dans les prairies qui se trouvent à côté de Longeville, entre- Longeville et le chemin de fer de Reims.

1 Audience du 21 octol re 1878.

(2 " Le maréchal Canrobert, dit encore un témoin du procès, M. F. de Rodays, entame un récit de la campagne, récit si plein d'humour, de clarté, de bonhomie, de chaleurçtde patriotisme, que tous, juges, accusé, public et journalistes, nous sommes restés charmés par ee vieux soldat de soixante-quinze ans... Le maréchal Canrobert mime tout ce qu'il dit... S'il parle d'un officier qui avait un beau cheval, il t'ait le geste expressif pour montrer ce cheval et l'allure qu'il avait... 11 se transforme enuncon- ■ : is plus aimables et des plus spirituels... »

'/yf-

en avant. — Épisode de la guerre de 1870 (devant Metz).

^Tableau de Moreau de Tours.)

« Nous étions là, procédant à notre organisation, lorsque quelques batteries prussiennes arri^èrenl de l'autre côté et lancèrent les premiers boulets que nous ayons entendus sur les bonis de la Moselle.

« Je n'ai pas à vous parler de la bataille de Borny, je n'y ai pris aucune part; j'ai entendu seulement la canonnade et la mitraillade, parce que les mitrailleuses ont joué un grand rôle dancette bataille, qui a été on ne peut plus glorieuse pour les armées françaises et dans laquelle le maréchal Bazaine s'esl conduit avec une extrême bravoure. Lorsque mon corps d'armée a été prêt à marcher, je m'avançai sur la route qui conduit à Gravelotte.

« L'ordre que nous axions reçu la veille du quartier général était que le 5e corps de l'armée du Rhin prendrait, dès l'aube du jour, la direction de Gravelotte.

« Suivant mon habitude, j exécutai les ordres sans observation.

« En arrivant à Rezonville, vers cinq heures, je lis ce qui doit se faire en présence de l'ennemi : je m'occupai du placement des avant-postes et je pris toutes les dispositions nécessaires en pareille circonstance.

« Je disposai mes troupes de la manière la plus avantageuse possible : nous étions couverts en avant par une division de cavalerie commandée par le marquis de Forton, qui devait être du côté de Mars-la-Tour.

« Vers le soir, je reçus du quartier général l'ordre de me tenir prêt a partir le lendemain 16, à quatre heures du matin.

« A cette heure, le 6e corps était prêt, la soupe était mangée, les sac- faits, le paquetage terminé ; nos chevaux étaient sellés et bridés; nous n'attendions plus que l'ordre de nous mettre en mouvement. Cinq heures, six heures sonnèrent sans que eel nnlre vînt. Enfin, à sept heures, impatienté, — ce qui pourtant n'est pas dans mes habitudes devanl les ordres, car je les reçois toujours avec respect et je les exécute le moins mal possible, mais j'étais inquiet de ce retard dont je ne m'expliquais pas le motif, — j'envoyai deux officiers vers le quartier général, afin de savoir pourquoi nous ne partions pas, alors que nous avions reçu Tordre d'être prêts à partir à quatre heures et demie.

« Pendant que ces officiers chevauchaient, — et vous savez, Messieurs, que, sur les champs de bataille ou dans les camps, on ne se dirige pas à droite ou à gauche aussi promptement que dans une ville, et que, si vite qu'on aille, il y a des difficultés de terrain que les chevaux ne peuvent pas toujours franchir aisément, — pendant, dis-je, que ces officiers mettaient un certain temps avant de trouver le quartier général, je reçus, par un officier d'état-major du grand quartier général, un ordre qui me prescrivait de reprendre ma position de campement.

« Pendant qu'on était allé chercher les gêné-

raux de division de mon corps d'armée, non-; vîmes arriver d'abord des chevaux, puis des cavaliers de la division d'avant-garde,

« Que s'était-il produit ? Je l'ai su plus tard ; Le fait est que cette division, attaquée par des forces supérieures, avait dû battre en retraite sur les 2e et 6" corps.

« A peine était-elle dans le rayon de nos feux, que nous fumes assaillis par un feu de tirailleurs d'artillerie^ et c'est à dessein que je me sers de ce mot. Nous n'avons été nullement surpris, parce que, depuis quatre heures du matin, nous étions derrière nos chevaux et prêts à marcher.

« Dès que les boulets arrivèrent dans nos rangs, — et l'on sait que les Allemands tirent de très loin, à une distance de 3,000 à 3,500 mètres, — dès que le feu de l'artillerie parvint jusqu'à nous, nous fîmes ce que la plus simple règle du métier nous prescrivait. Il y avait tout près une petite hauteur mamelonnée ; j'y lis mettre mon artillerie et je plaçai mon infanterie à l'abri ; puis nous commençâmes à échanger des coups de canon avec les Prussiens. Je n'avais que cinquante-quatre pièces, et on sait qu'un corps d'armée en a ordinairement cent vingt. Cette situation ne laissait pas que de nous créer des difficultés, et le feu des ennemis, à force de durer, devait être un peu désagréable pour nous. Cela m'a coûté cinq mille cinq cent vingt-cinq hommes, tant tués que blesses ou disparus.

« Je ne dis pas cela pour faire ressortir le courage du 6e corps, qui a fait son devoir comme

les autres, et rien de plus ; seulement, je constate un fait, c'esl que, dans ce duel d'artillerie, celui qui n'avait que cinquante-quatre pièces devait être assommé. Nous n'avons pas été assommés, nous avons eu des tués el des blessés, mais nous avons maintenu la position.

« Cette position fut maintenue, et c'est en ce momenl que le maréchal Bazaine, qui venait d'arriver pour rétablir l'ordre à la gauche, a failli être enlevé à cause de son excessif courage. A ce propos, je me bornerai à faire cette simple réflexion, qu'en un pareil moment un général en chef n'esl pas à sa place au milieu d'une bagarre pareille ; mais enfin le maréchal Bazaine se laissait eut rainer ,'i son caractère, el ce n'est pas en France qu'on blâme beaucoup cela.

« En somme, nous avons tenu la position jusqu'à huit heures ou huit heures et demie et nous avons couché sur le champ de bataille.

<> L'ennemi s'esl retiré (pas très loin, il est vrai), nous laissant les blessés à relever et surtout les morts -, enterrer. Or, connue le disait dans le temps un général russe, le général Mentchikoff, la bataille appartient à celui qui doit enterrer les morts, et celui-là doit enterrer les morts, qui reste à côté d'eux sur le champ de bataille. C'était notre lot, nous étions maîtres du champ de bataille; par conséquent, nous étions victorieux.

« Nous restâmes là à regarder, lorsque arriva un ordre du quartier général, qui nous prescrivait de tenir nos positions jusque vers dix heures du soir et, après avoir fait reconnaître dans la nuit

le terrain en avant de nous, de chercher, en re — serrant nos lignes, à le reprendre. C'est ce que nous exécutâmes el la nuit se passa tranquillement ; il n'y eut rien, et nous bivouaquâmes sur le champ de bataille en restant l'arme au bras.

« Le lendemain, vers les trois heures, deux. heures el demie peut-être, car il est difficile de préciser l'heure exactement, je reçus un ordre du quartier général qui était daté de minuit et dans lequel on me prévenait de prendre mes dispositions pour le lendemain. Le lendemain donc, ou plutôt ce jour même, puisqu'il était deux, heures et demie du matin quand cet ordre me parvint, je devais aller prendre position à Verneville. Comme l'armée, par suite des pertes considérables qu'elle avait éprouvées et du grand épuisement des munitions, devait se rapprocher un peu de Metz pour favoriser son ravitaillement, on me disait que je devais aller à Verneville.

« J'arrive donc à Verneville vers les neuf heures sans avoir eu l'honneur de voir le général en chef, et je place mes troupes, accompagné par le colonel Lami, qui avait été envoyé par le maréchal pour voir mon emplacement et rendre compte à son chef de la manière dont cette position était occupée.

« Je regarde de tous les côtés et je suis frappé, à mon point de vue, de la défectuosité de cette position. Elle était entourée de trois bois dont un était fort long. Comme je n'avais pas le moyen de me retrancher, et que mon corps d'armée, le plus

faillie di? tous numériquement, avait été très affaibli par les pertes de la veille, j'avoue que je ne me souciais pas d'avoir cette position à occuper; j'en fis l'observation au colonel Lami qui m'approuva complètement. — Je n'avais pas besoin de son approbation, — mais, enfin, il constata qu'il y avait là des inconvénients et transmit mes observations à M. le maréchal.

« M. le maréchal, vers trois heures et demie, m'envoya un officier, porteur d'une lettre dans laquelle, sans la moindre observation, il me disait: « Le colonel Lami Aient de me rendre « compte des inconvénients que vous trouvez à votre « position ; j'accède à votre demande et je vous « autorise à vous en aller sur le prolongement de « la ligne française vers Saint-Privat, à la condi- « tion que vous vous lierez, par votre gauche, à la « droite du 4e corps, commando par le général « Ladmirauli . »

« Je suis parti vers les quatre heures pour aller à Verneville et, en arrivant au chemin de Verdun à Metz, j'ai été arrêté par le 4e corps qui venait de Doncourt pour prendre sa position en arrière. Vous savez aussi bien que moi que les règlements disent que, lorsqu'une troupe est en marche, elle ne peut être coupée par une autre. J'avais beau être maréchal de France, et le commandant du 4" corps n'être qu'un général de division, je ne pouvais couper son corps d'armée. Je me suis donc arrêté et j'ai dû attendre si long-

le maréchal canrobert (Campagne de France 1870).

temps que, lorsque je suis arrivé à Saint-Privat, l,-i îuiil commençait à se faire. J'y voyais encore assez clair pour placer la première brigade ; niais lorsque les autres purent être placées, la nuit «Mail tout à t'ait venue, de sorte que cette position de Saint-Privat a été prise la nuit dans de très mauvaises conditions.

« Me doutant bien que les circonstances dans lesquelles s'était effectuée cette prise de position avaient dû entraîner quelques défectuosités dans la manière dont les troupes étaient établies et les avant-postes placés, je me levai de lionne heure et, suivi de deux aides de camp et de quatre cavaliers d'escorte, j'allai à mes avant-postes. Là, je reconnus que j'avais bien fait ; je rectifiai de mon mieux les positions; aussitôt que je fus de retour, je fis venir le maire de Saint-Privat et lui demandai quatre ou cinq hommes bien sûrs, éprouvés, connaissant le pays, pour les envoyer au delà de l'Orne, afin de savoir ce qui s'y passait. On me donna cinq hommes qui partirent immédiatement et revinrent, deux heures après, me dire qu'ils n'avaient rien vu.

« Je restai donc là tranquillement, rectifiant de mon mieux, tâchant de faire gratter un peu la terre ;ivec les rares pelles OU pioches que j'avais,

parce que nous avions reçu l'ordre de nous fortifier ; mais, pour se fortifier, il faut un grand nombre de pelles et de pioches, et je dois rappeler que ma réserve du génie était à Châlons. Enfin,

les soldats uni l'ait de leur mieux.

« Les choses en étaient lu, lorsque, vers les onze heures et demie, j'entends un coup de canon, puis un second, puis un troisième ; mes chevaux étaient toujours sellés; on les fait brider, je me porte sur la route de Saint-Privat, à un endroit qu'on appelle Jérusalem, et à peine étais-je là que voilà les obus qui tombent en très grande quantité. Nous prenons nos positions, nous envoyons notre artillerie ; le chef de l'état-major m'avait envoyé le matin même deux batteries, ce qui me faisait onze batteries au lieu de neuf.

« Nous nous battons à coups de canon, comme à Rezonville ; la bataille prend des proportions considérables; seulement les Prussiens accentuent leur mouvement vers leur gauche et sur la droite de l'année française.

« Je n'avais pas encore reçu mes approvisionnements, et c'est avec des caissons à moitié ou au tiers pleins, qui me restaient de la bataille de Rezonville, (pie j'ai eu à soutenir la bataille.

« L'infériorité de mon artillerie m'a encore valu, dans cette circonstance, les mêmes désagréments qu'à Rezonville, et j'ai eu, de nouveau, à la suite de ce combat, 5200 hommes hors de combat. Mon corps n'ayant que 26,000 hommes, c'était une grosse perte.

« L'ennemi, après nous avoir canonné vigoureusement, a fait une grande démonstration ; il a jeté la garde du roi de Prusse entre le 3e corps et le mien, principalement sur Saint-Privat. Malheureusement, je n'avais pas une seule mitrailleuse. Ces

engins, sur lesquels nous avions tant compté, nous faisaient complètement défaut, et jamais les mitrailleuses n'avaient eu cependant un champ de tir aussi favorable que celui qu'offrait la garde prussienne, qui s'était tellement avancée, que nous avons été obligés de l'arrêter avec la mousqueterie. On lui a l'ait perdre 8000 hommes ; ce sont les rapports prussiens qui le disent. »

« Le roi de Prusse, écrivant, à cette occasion, à la reine Augusta, le soir même de cette bataille, lui disait que la garde prussienne avait trouvé son tombeau devant Saint-Prwat. Ceci est acquis ;"i l'histoire. Maintenant, permettez-moi d'ajouter que le président de la République, M. Thiers, quand j'ai eu l'honneur de le voir, m'a dit que, lorsqu'il l'ut question d'établir la définition de la nouvelle frontière, délimitation si pénible pour nous, le roi de Prusse a insisté pour que, dans celte nouvelle frontière, on englobât les champs de bataille du 16 et du 18, surtout celui d\\ 18, voulant ainsi l'aire honneur aux soldais de son armée qui \ avaient trouvé la mort,

« Et M. le président de la République a ajouté que, pour qu'on ne fit pas difficulté d'accorder ce qu'il désirait, le roi de Prusse avail donné l'ordre d'être plus coulant du côté de Belfort. Est-ce vrai ou non ? M. le président de la République me l'a dit, je dois le croire. Je suis entré dans ces détails, pour bien établir quelle a été la position de la droite française qui a élé attaquée par trois corps d'armée comptant à peu près 9U,000 hommes et -27'2 pièces de canon.

« Dans cette situation, je m'empressai, comme c'était mon devoir, de prévenir mon général en chef, et je donnai l'ordre à un jeune officier, M. de Bellegarde, qui commandait un peloton de mon escorte et qui avait un bon cheval, d'aller trouver le maréchal pour l'avertir que nous étions attaqués, non d'une manière aussi terrible que plus tard, mais d'une manière à me faire désirer instamment qu'on m'expédiât des munitions, parce qu'elles commençaient à me manquer ; je demandai aussi des renforts.

« M. le maréchal eut la honte de nie renvoyer cet officier vers une heure et demie, deux heures peut-être, car, sur les champs de bataille, on n'a pas toujours la montre à la main et l'on peut se tromper d'une demi-heure.

« M. de Bellegarde me dit, de la part de M. le maréchal, que celui-ci donnait l'ordre au général Bourbaki de m'envoyer la division de grenadiers de la garde, et au général Soleille de m'envoyer les batteries de la réserve.

« Je fus très content et je fis donner à mes soldats l'ordre de tenir bon en leur annonçant qu'on venait à leur secours.

« Plus tard, comme ces secours n'arrivaient pas et que l'artillerie prussienne me gênait un peu, j'envoyai un capitaine d'artillerie, M. de Chalus, chercher quelques caissons; il revint, m'amenant cinq ou six caissons dont on fit la distribution ; ce n'était pas beaucoup, mais, enfin, c'était quelque chose.

« Maintenant, pendant la bataille, je reçus deux

dépêches, l'une de M. le commandant en chef du 1er corps, qui m'informait i|iie le maréchal Le Bœuf, d'un observatoire où il se trouvait, avait vu des masses prussiennes considérables se porter de notre gauche vers notre droite. L'autre, qui m'arriva vers les midi et demi où une heure moins le quart, quand la bataille était déjà engagée, dans laquelle M. le maréchal Bazaine renouvelait l'ordre qu'il m'avait donné la veille de prendre mes précautions, de me retrancher autant que possible, et où il me recommandait surtout de tenir à Saint-Privat, de manière à pouvoir faciliter un changement de front en arrière de mon aile droite et me rapprocher des positions qu'il était en tram de prendre.

« Je répondis, par l'officier porteur de cette lettre, que nous tiendrions le plus possible, mais je rappelai que les munitions commençaient à nous manquer. Les choses durèrent ainsi jusque vers les quatre heures ou les quatre heures et demie. A ce moment, après un mouvement de stagnation, le feu reprit avec une très grande intensité.

« A la suite de cette attaque infructueuse de la garde, je commençais à voir que nous ne pourrions tenir longtemps. Déjà on tirait, toutes les deux minutes, un coup de canon et, dans cette situation, c'était assez désagréable.

« J'envoyai alors un de mes aides de camp prier Ladmirault de me donner quelques gargousses ; il m'envoya trois ou quatre caissons dont je lui ai été d'autant plus reconnaissant qu'on lui recommandait, au contraire, de ne pas m'en envoyer et de les garder pour lui. Il les envoya en bon ca-

marade ; je recommençai mon feu et, dans ce même moment, j'envoyai un billet au crayon, dont l'original se trouve sur le calepin de mon aide de camp, au maréchal commandant en chef, en lui disant <{ue les attaques de l'ennemi redoublaient, que son artillerie avait dominé la mienne, à tel point que je ne pouvais plus tenir.

« Vers les cinq heures et demie ou six heures, l'artillerie prussienne prit un tel ascendant, que je vis ([lie j'allais ne plus pouvoir tenir. Cependant, comme j'avais affaire à des braves soldats, à des officiers pleins de dévouement, nous avons tenu jusqu'à sept heures.

« Saint-Privat était en feu ; cet endroit était le point de mire de toutes les batteries qui émergeaient de la gauche, du front et de la droite ; l'armée saxonne avait fait son mouvement vers Roncourt, que je n'avais pu fortifier, ce qui nous aurait permis de tenir plus longtemps.

a A ce moment arrive un vaillant officier, qui a été tue depuis devant Paris, et qu'on appelait le général Péchot, et je suis heureux de profiter de cette circonstance pour rendre hommage à -un courage et à son dévouement

« Il arriva à Saint-Prix at avec le 9e bataillon de chasseurs, le 6" et le [2 de ligne. Ils se précipitèrent pour arrêter l'ennemi; mais, comme l'ennemi envoyait des masses de fer, et ne venait pas lui-même, que c'étaient les obus qui arrivaient, ils ne purent tenir.

« Péchot m'en avertit. Nous dûmes alors nous

retirer; nous effectuâmes notre retraite par échelons au centre, et nous gagnâmes en bon ordre, — je souligne ce mot, — les hauteurs qui se trouvent du côté <lu bois de Saulny, où une batterie de

mon corps d'armée commença un feu .soutenu ; on s'alimenta de ce qui nous restait, c'est-à-dire quatre ou cinq coups environ par pièce. C'est sous la protection de cette batterie que nous avons pu nous retirer sans être attaqués.

« J'étais étonné de voir cette batterie tirer si longtemps sans être inquiétée, et ce n'est que plus tard que j'appris qu'on nous avait envoyé quelques caissons du quartier général.

« J'ai su aussi, depuis, que, plus tard, l'artillerie delà garde était arrivée par la route dePlappeville, et qu'elle avait arrêté l'ennemi, mais qu'elle n'avait pu s'établir à Saint-Privat.

« Je marchais tout doucement, en m'arrêtant toutes les dix minutes; j'espérais toujours recevoir des renforts. Enfin, voyant que je ne recevais rien, j'envoyai un officier de mon état-major rendre compte à M. le maréchal, commandant en chef, de l'obligation où j'avais été de battre en retraite, et lui demander de vouloir bien me donner ses ordres.

« Cet officier n'arriva que fort tard à cause de l'encombrement des routes. Mais comme j'avais dans ma poche l'ordre de prendre, le 19, les positions que le colonel Lewal de l'état-major général avait été reconnaître sous les canons de Metz, la gauche au fort QueUlen, la droite à couvert sous le fort Moselle et appuyée à la rivière, je nie diri-

geai de ce côté. Nous avions à traîner avec nous beaucoup de malades et d'estropiés.

« Il en résulta que nous n'arrivâmes là que vers le> trois ou quatre heures du matin. Le lendemain, nous avion- rétabli nos lignes et nous étions dans une très bonne position pour être représentés encore à l'ennemi.

« Le maréchal nous lit demander, à moi et aux autres commandants de corps d'armée, notre avis sur l'état moral de nos troupes. Ce fut, je crois, le p.). En ee qui me concerne, je pense que mes collègues, les commandants de corps d'armée, firent connue moi; je ne pouvais que lui rendre un compte favorable de cet étal, car j'étais coulent de mes soldat* et de mes officiers.

« Nous avions cédé à lu force majeure, mai* nous avions cédé en rechignant, passez— moi cette expression un peu triviale, et nous nous étions retirés en bon ordre, »

Dan- la même audience, le maréchal Canrobèrt disail encore eu réponse à une demande du duc d'Aumale :

« Nous n'étions pas démoralisés, la garde avait été magnifique ; à noire gauche"; notre corps tenait parfaitement ; le corps du maréchal Le Bœuf était reconstitué, c'était celui qui avait le moins souffert; celui du général de LadmirauH avait eu un succès très réel. Je crois qu'il eut été possible de marcher en avant.

« Ce que je puis dire, c'est que. passant devant le front de bandière de mes troupes, je fus entouré

par mes soldats, et je remarquai sur leur physionomie quelque chose que je n'étais pas hahitué à y voir sur les champs de bataille. Je les interrogeai et ils me répondirenl : « Nous avons faim, et nous « n'avons pas de quoi manger. »

« Non seulement, le soldai n'avait ni pain, ni biscuit, mais il n'avait [tas d'eau ; il n'y en avait pas à Saint-Privat. Les soldats se sont battus toute la journée sans avoir ni mangé ni bu (1). o

« Ce que je ne puis rendre, a dit un témoin de l'audience, M. Moriac, c'est la simplicité crâne avec laquelle ces choses-là ont été dites par le maréchal Canrobert, avec quel oubli de soi-même et quel souci de mettre en lumière le courage de ses soldats. Il fallait entendre de quel ton il a dit, après avoir raconté l'hécatombe sanglante de Saint-Prival : J'étais cnntciit de mes hommes; nous nous sommes retirés au pas ordinaire. Et avec quelle mode-lie, se nietlanl dans l'ombre, il a exalté ['excessive bravoure du maréchal Bazaine. Le tout assaisonné de mots d'une crânerie endiablée : « Il pleuvail des » obus, c'était fort désagréable ! » — «Ces gens-là!» fait-il dédaigneusement en parlant des Prussiens. Et comme il remet à leur place ces stratèges de cabinet qui jugent des batailles en chambre. »

il) La résistance du 6' corps fui admirable ; il lutta aussi loin et aussi longtemps que possible ; enfin, il dut se retirer.

« Général de Ladmirault. »

(Déposition devant le Conseil de guerre.

Par ce récit simple et émouvant de la journée de Saint-Privat, Canrobert vengea et réhabilita cette armée qu'il aimait tant.

Au sujet de cette émouvante déposition, rappelons ce que le maréchal Canrobert disait un jour à M. Henri d'Ideville : « Je n'ignore pas ce qu'on aditdema déposition. Hélas ! n'est-ce pasencoreune preuve de notre légèreté et de notre enthousiasme irréfléchi ! Cette déposition m'a rendu populaire, dit-on; or, voilà que quelques paroles, transmises devant un conseil de guerre, ont plus fait pour ma réputation, pour mon honneur militaire, que les cent combats où j'ai passé ma vie ! C'est bien ainsi que nous sommes en France les uns et les autres (1). Quoi qu'il en soit, mes soldats et moi avons jusqu'au bout accompli notre devoir; l'honneur est saut. En vérité, je pouvais considérer avoir assez fait pour le nom que je porte, le jour où le roi Guillaume écrivait à la reine Augusta : Votre garde a trouve ton tombeau à Saint-Privat. Ils n'ont eu de nous ni un canon, ni un drapeau ! On le sait à peine en France. Dernièrement, à Berlin, un

(1) Je viens de relire, dans le procès Bazaine, dit M. Henri d'Ideville, [a déposition du maréchal Canrobert à l'audience du 21 octobre 1872. 11 y a, en effet, dans ce récit si lucide et si émouvant (selon les termes mêmes du président du Conseil, due d'Aumale), un tel accent de vérité et d'honneur, une telle absence de fofranterie et de préoccupation personnelle, une telle sérénité enfin, que nous comprenons aisément l'impression profonde que causèrent, dans l'auditoire, les paroles du maréchal Canrobert. »

grand personnage visitait, avec l'empereur d'Allemagne, l'arsenal et leurs trophées: « Où sont les « drapeaux pris sur le champ de bataille ? demanda

« le visiteur. — Nous n'en avons pris aucun, « répondit le souverain avec une nette franchise. « Voici les vitrines où sont les drapeaux trouvés « à Metz et les étendards de l'armée prisonnière. « C'est tout. »

a Ah ! mon cher drapeau à JBerlin ; ah ! notre pauvre année ! Voyez-vous, ajoutait le maréchal, je ne suis ni orateur, ni écrivain, moi; simplement, un soldat qui aime à narrer ce qu'il a vu, un conteur de bivouac, c'est tout! Que d'ouvrages imprimés déjà sur notre malheureuse campagne! Aucun, cependant, n'est le bon, car chacun a écrit son livre sous une impression personnelle. Savezvous par qui devrait être écrite cette histoire? Il faudrait d'abord un Jérémie pour se lamenter sur nos fautes et nos malheurs, et verser des torrents de larmes; ensuite, il faudrait un Bossuet pour exhausser les âmes et narrer, en magnifique langage, les traits d'héroïsme et les superbes efforts accomplis par notre armée calomniée! Puis, un Tacite pour graver, d'un burin impitoyable, les portraits de ceux qui nous ont conduits là et éclairer, d'une façon lumineuse, les silhouettes des uns et des autres, diplomates, politiques ou soldats. Pour achever enfin ce drame fantastique, il faudrait un Beaumarchais qui déchirât les masques, qui cinglât à droite et à gauche, et montrât le coté à la fois sinistre et bouffon des hommes qui, après le désastre, se sont arraché le pouvoir ! »

Nous ne saurions mieux faire, pour donner encore une idée de cette terrible ba taille de Saint- Privat, que de citer ces lignes écrites par M. Louis Yvert, un vaillant soldat qui y prit part. Ces souvenirs de l'armée de Metz écrits par un combattant du 94e de ligne, le régiment auquel Canrobert adressa des louanges, sont des plus intéressants.

« Il est midi, dit M. Louis Yvert, et sur toute la ligne de bataille de l'immense périmètre qui embrasse les villages de Rozérieules, de Saint-Hubert, de Moscou, du Point-du-Jour, d'Amanvillers, de Saint-Privat et de Roncourt, tonne une intense canonnade à laquelle se mêlent les crépitements sonores de la fusillade et les déchirements brefs des mitrailleuses ; la bataille de Saint-Privat commence, et celte journée, qui pouvait être pour notre armée une des plus belles victoires du siècle et pour notre patrie le salut et la délivrance, ne restera, dans nos annales militaires, que comme une glorieuse et sanglante action, dont l'issue, grâce à l'inertie de Bazaine, ouvrait définitivement à nos innombrables adversaires les portes de la France.

« Le 94e de ligne, qui appartient à la 2e brigade de la 3e division (général Levassor-Sorval) du 613 corps (maréchal Canrobert), reçoit, à l'heure où nous commençons ce récit, l'ordre d'aller occuper le village de Sainte-Marie-aux-Chènes, qui était, en quelque sorte, la tète de ligne de notre importante position de Saint-Privat. Ce régiment prend aussitôt les armes, et ses trois bataillons, formés en

colonne double, leur vigoureux et brillant colonel, M. <le Geslin, à leur tète, se dirigent sur le village désigné; le 1er bataillon laisse toutefois trois de ses compagnies à Saint-Privat, en soutien de batteries.

« Le village de Sainte-Marie-aux-Chênes est un gros bourg, dont la défense semble assez difficile à constituer, car les obstacles naturels y manquent. Une ceinture d'enclos et de jardins qui l'entoure d'un réseau de verdure, permettait cependant aux combattants de s'y dissimuler et d'y l'aire assez longtemps bonne contenance. Sous l'habile direction de son chef, le régiment s'éparpille un peu partout, utilisant le mieux possible son faible effectif, — 1,500 hommes environ, — en raison des points à occuper. Lue partie des compagnies va tenir l'intérieur du village, barricadant les principales voies et -'installant dan- les maisons; l'autre partie se jette dans les enclos et les vergers situés en avant et autour du bourg, de façon à résister le plus longtemps possible. En outre, une batterie d'artillerie, la 6e du 1 i" régiment (capitaine Heintz), vient également s'établir à quelques centaines de mètres, à l'est du village, afin d'appuyer directement le 04" ; enfin cette sommaire défense se complète par l'arrivée de deux batteries du 18e d'artillerie, qui, placées au sud de Saint-Privat, peuvent battre d'enfilade tous les abords de Sainte-Marie-aux-Chênes.

« Ces dispositions prises, nos soldat- attendent, debout ou couchés, à genoux ou accroupis, l'attaque inévitable que les Allemands vont prononcer sur cette position tout naturellement indiquée à leur

offensive. L'attente n'est pas longue, et, vers une heure et demie, une violente canonnade, exécutée par 14 batteries, soit 84 pièces, commence à battre le village et ses approches de ses feux concentriques.

« C'est la tactique allemande qui emploie ses moyens ordinaires; tout d'abord, un feu violent d'artillerie, pour préparer ensuite l'attaque de son infanterie. En effet, après une demi-heure de canonnade acharnée, s'avance au loin, pour enlever Sainte-Marie-aux-Chênes, la lre division de la garde royale (général von Holderberg). C'est environ un total de 20,000 Allemands soutenus par plus de 80 pièces, qui vont se mesurer avec une faible troupe de 1,500 Français.

« Il est alors trois heures de l'après-midi. Le colonel de Geslin, qui n'a aucune illusion sur l'issue fatale d'une défense s'effectuant dans d'aussi précaires conditions, prend cependant l'énergique résolution de ne céder qu'à la dernière extrémité le poste d'honneur qui lui a été confié et de faire à l'agresseur le plus de mal possible. A cet effet, et pour mieux attirer l'ennemi dans le piège qu'il lui prépare, il ordonne à tout son monde de cesser le feu et de ne le recommencer qu'à la sonnerie que lui-même se chargera de faire exécuter.

« Un premier régiment ennemi s'avance, en ce moment, par bonds successifs et par nombreux pelotons, vers Sainte-Marie. C'est le régiment de fusiliers royaux ; un colonel de haute taille, à la barbe blonde, à l'aspect martial, monté sur un vigoureux alezan mecklembourgeois, marche en avant. Il dirige ses hommes droit sur le village,

et ceux-ci, la tête repliée, les reins courbés, l'arme prête, s'élancent en poussant leurs hourrahs habituels vers la principale rue du bourg.

« Les soldats du 94e, abrités derrière les maisons, radiés dans des fossés ou dissimulés pur des accidents de terrain, couchés dans des chemins creux ou masqués par les vieux murs de pierres sèches et les palissades vermoulues qui bordent le village, ne bronchent pas ; froidement, sans tirer un coup de l'eu, ils laissent venir à eux el s'engager à fond les compagnies allemande-.

« Toutefois une certaine défiance semble se manifester dans les rangs ennemis ; ce silence glacial qui pèse sur eux comme un souffle de mort, les fait hésiter.

« Mais leur colonel, plein d'une téméraire ardeur, ne s'inquiète nullement ; il marche toujours de l'avant, (damant son rauque et brutal Forwœrts ! et, derrière lui, s'avancent, au pas allongé, les fusiliers royaux. Soudain, un clairon sonne un vibrant appel, et, à peine la dernière note a-t-elle expiré, qu'une fusillade retentit ; de chaque maison, de chaque mur, de chaque haie, s'échappent nourris et pressés les crépitements de nos chassepots, dont les balles vont fouiller, sans crainte de s'égarer, toute la colonne humaine qui se présente à leurs coups.

« Un épouvantable tumulte succède à ces décharges ; de toutes les cours, de tous les jardin-, de tous les greniers, de toutes les caves des maisons environnantes, s'élancent par centaines nos agiles troupiers. Les fusiliers allemands veulent reculer, se garer, fuir; mais les rues sont étroites, et les

derniers arrivants, ignorant ce qui se passe en avant d'eux, poussent inconsciemment et quand même leurs tAtes de colonne au-devant de nos terri] îles chassepots.

« A la baïonnette, mes enfants! crie le colonel de Geslin, et sur cette masse désunie, flottante, démoralisée, se ruent les soldats du 94e. Le 1er bataillon des fantassins poméraniens est, en un clin d'œil, anéanti, fauché, broyé d'abord par la înousqueterie, puis achevé ensuite par la baïonnette qui dans cette confuse mêlée reprend ses terribles avantages. Le colonel von Eckert tombe l'un des premiers, mortellement atteint, et, autour de lui, viennent, en tas sanglants, s'amonceler les cadavres de ses soldats. La retraite est alors ordonnée à ces malheureux que criblent encore, au passage, les boîtes à balles de la batterie du 14e, située à l'angle est de Sainte-Marie.

« Mais, si le- nôtres sont braves et ardents à la défense, leurs adversaires sont tenaces et nombreux, et pour un bataillon détruit, dix: autres se présentent. Trois heures durant, les soldats du 94e se maintiennent dans cette position avancée, faisant alterner les feux de salve et à volonté.

« Cependant, les forces humaines ont des limites, et, devant ce perpétuel recommencement de compagnies, de bataillons, de régiments qui lui sont successivement opposés, devant les feux multiples des flatteries ennemies qui, d'instant en instant, redoublent d'intensité, le 94", que n'abritent plus que des maisons en flammes, que des murs croulants, isolé, sans appui, tourné au nord-ouest

par l'infanterie de la 24" division saxonne, exposé à être cerné et pris, se résout enfin à quitter les ruines fumantes de Sainte-Marie-aux— Chênes!

« L'ordre de la retraite est donné. Le 94e se replie tout d'abord sur Raucourt, à l'extrémité droite de notre ligne de bataille ; sa retraite esl bien dirigée, malgré de nombreux obstacles, par l'intrépide colonel de Geslin et les officiers supérieurs sous ses ordres, MM. le lieutenant-colonel Hochstetter et les chefs de bataillon Morcat et Froidevaux. A Raucourt, le régiment se rallie, se reconstitue, puis il est dirigé sur la lisière de la forêt de Jaumont, où il demeure jusqu'au soir, dans une attitude purement défensive. A la lin de cette terrible bataille, le 94e est de nouveau appelé au poste périlleux de couvrir la retraite des bataillons disloqués et meurtris de l'héroïque G" corps, et, cette fois encore, il s'acquitte de su mission avec le même courage, le même dévouement.

« Dans cette journée du 1<S août 1870, les pertes du 94e avaient été nombreuses : 3 officiers étaient tués, MM. Huart et Biguenet, lieutenants, et Maijuet, sous-lieutenant ; 6 étaient blessés et 3 avaient disparu ; en outre, 450 hommes de troupe, c'est-à-dire le tiers environ de l'effectif présent, avaient été mis hors de combat.

« Telle fut à Sainte-Marie-aux-Chènes la ferme et vigoureuse attitude du 94e qui, dans ces jours malheureux pour nos armes, ne sut pas faillir aux nobles traditions de gloire que lui avaient léguées ses aînés de Marengo, d'Austerlitz et des plaines africaines. »

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