LA REDDITION DE METZ
Une lettre confidentielle du maréchal Bazaine aux commandants de corps d'armée. — La réponse du maréchal Canrobert. — La situation. — Reddition de Metz. — En captivité.
Le 7 octobre au soir, le maréchal Bazaine faisait parvenir la lettre confidentielle suivante aux commandants des corps d'armée et aux chefs des armes spéciales:
« Ban-Saiiit-Martin, 7 octobre.
« Le moment approche où l'armée du Rhin se trouvera dans la situation la plus difficile peutêtre qu'ait jamais dû subir une armée française.
« Les graves événements militaires et politiques qui se sont accomplis loin de nous et dont nous ressentons le douloureux contre-coup n'ont ébranlé ni notre force morale ni notre valeur comme armée ; mais vous n'ignorez pas que des complications d'un autre ordre s'ajoutent journellement
à celles que créent pour nous les faits extérieurs. Les vivres commencent à manquer, et, dans un délai qui ne sera que trop court, ils nous feront absolument défaut. L'alimentation de nos chevaux de cavalerie et de trait est devenue un problème, dont chaque jour qui s'écoule rend la solution de pins en plus improbable. Nos ressource- -ont épuisées, les chevaux vont dépérir et disparaître. Dans ces graves circonstances, je vous ai appelés pour vous exposer la situation, et vous faire part de mon sentiment.
« Le devoir d'un général en chef est de ne rien laisser ignorer, en pareille occurrence, aux commandants de corps sous ses ordres, et de s'éclairer de leurs avis et de leurs conseils. Placé plus immédiatement en contact avec les troupes, vous savez certainement, Monsieur, ce que l'on peut attendre d'elles, ce que l'on doit en espérer. Aussi, avant de prendre un parti décisif, ai-je voulu vous adresser cette dépêche pour vous demander de me faire connaître par écrit, après un examen mûri et très approfondi de la situation, et après en avoir conféré avec vos généraux de division, votre opinion personnelle et votre appréciation motivée.
« Dès que j'aurai pris connaissance de ce document, dont l'importance ne vous échappera pas, je vous appellerai de nouveau dans un conseil suprême, d'où sortira la solution définitive de la situation de l'armée dont S. M. l'Empereur m'a confié le commandement.
« Je vous prie de me faire connaître, par écrit,
LE MARECHAL UANROBERT 301
dans les quarante-huit heures, l'opinion que j'ai l'honneur de vous demander, et de m'accuser réception de la présente dépèche. »
A cette lettre le maréchal Bazaine joignait la copie d'une dépêche qu'il venait de recevoir du général Coffinières, commandant supérieur de Metz, dans laquelle il lui déclarait ne pouvoir plus fournir de pain à l'armée que pour cinq jours (1).
En réponse à cette note confidentielle du 7 octobre, le maréchal Canrobert envoyait la lettre suivante :
Le maréchal Canrobert au maréchal Bas aine.
« 8 octobre.
« Par sa dépêche confidentielle d'hier, Votre Excellence, après avoir bien voulu m'exposer la situation des ressources à la disposition de l'armée, lesquelles ne permettent plus de subvenir à l'alimentation des chevaux, ni pour les hommes d'assurer la distribution du pain au delà de huit jours, en réduisant cependant la ration à 300 grammes, m'invite, après en avoir conféré avec mes généraux de division, à lui taire connaître, par écrit, mon opinion personnelle sur la situation et mon appréciation motivée sur le parti définitif qu'il y a lieu de prendre en présence de celte situation.
« J'ai réuni mes généraux de division, et, après
(1) Le maréchal Bazaine, l'Armée du Rhin.
en avoir conféré avec eux, ils m'ont remis une déclaration écrite et unanime, dont les conclusions portent ce qui suit :
« Vu les forces infiniment supérieures qui nous entourent et les tentatives infructueuses qui ont été faites pour franchir les lignes ennemies ; vu la destruction presque totale de nos chevaux d'artillerie et de cavalerie, et l'épuisement complet de nos vivres, les généraux soussignés pensent qu'il y aurait lieu de traiter avec l'ennemi pour obtenir une convention honorable, c'est-à-dire de partir avec armes et bagages, et sous la condition de ne pas servir contre la Prusse pendant un temps qui n'excédera pas un an. Dans le cas où les conditions imposées par l'ennemi ne sauraient être acceptées par des gens d'honneur, les généraux de division sont résolus à traverser les lignes prussiennes coûte que coûte.
« En ce qui me concerne, après un examen approfondi des conditions matérielles et morales dans lesquelles se trouve l'armée du Rhin, et en tenant compte des graves événements politiques et militaires qui se sont accomplis loin de nous, je pense qu'il n'est pas possible de renouveler les tentatives infructueuses qui ont été faites pour forcer les lignes ennemies et gagner un point de la France, dans des conditions qui permettent de rendre des services utiles au pays.
a Cette opinion est basée sur les considérations suivantes :
« 1° L'armée ennemie, dont la force numérique est double de la notre, occupe les positions suc-
eessives, donl elle a considérablement augmenté la force naturelle par des retranchements et l'établissement des nombreuses batteries de position, que le chiffre de ses bouches à feu, beaucoup plus élevé que le nôtre, lui permet de garnir, tout en conservant les batteries mobiles nécessaires.
« 2° L'épuisement, chaque jour plus complet, de nos chevaux de selle et de trait, qui n'ont plus de rations, ne permet plus de pouvoir compter sur un effet utile de la cavalerie, ni sur la possibilité de faire suivre une artillerie, même fort restreinte.
« 3° En admettant qu'on parvienne à percer les lignes, les ressources en munitions et en vivres feraient complètement défaut après deux ou trois jours de marches ou combats; de plus, et avec les chances les plus i'av( irahles, on ne peut estimer à moins de la moitié de notre effectif les pertes qu'entraînerait une trouée, en hommes pris ou hors de combat. Si l'on songe alors à ce que serait la situation morale et matérielle du reste de l'armée, on est en droit de se demander si elle serait en état de soutenir une poursuite obstinée, et si elle n'entrerail pas promptement dans un état de désorganisation qui serait un triste spectacle, sinon môme un danger pour le pays, et porterait une atteinte grave à l'honneur du drapeau.
« 4° Enfin, notre ôloignement de Metz, où, depuis plus d'un mois, nous retenons une armée de 200. 000 hommes, rendrait cette armée disponible et lui permettrait immédiatement de porter un secours considérable et peut-être décisif à l'armée qui assiège Paris.
« Ces considérations étant posées et, par suite, l'impossibilité de tenir la campagne reconnue, il est raisonnable et nécessaire, étant donné l'épuisement absolu des vivres, de tenter auprès de l'ennemi une démarche ayant pour but d'amener une convention honorable.
« Toutefois, l'honneur militaire et les intérêts de notre pays, qu'une prolongation de résistance peut si utilement servir, commandent <{ue cette démarcbe ne soit faite qu'après. que, par tous les moyens possibles que permet /'humanité, nous, aurons pu faire vivre l'armée sous Metz.
« Si cette convention n'est pas acceptée et que l'ennemi, abusant de ses avantages contre une armée que trois grandes batailles et des combats journaliers lui ont appris à respecter, veuille lui imposer des conditions inacceptables, nous lui ferrons savoir que des soldais français de notre trempe ne sauraient s'humilier, et qu'ils préfèrent mourir les armes à la main, en vendant chèrement leur vie.
« Le monde et l'histoire jugeront alors laquelle des deux armées a porté plus haut l'honneur du drapeau
« Le maréchal de France, commandant le G' corps.
« Signé : Canrobert. »
Hélas ! comme les autres officiers, Canrobert, réfractaire au découragement et iidèle à lui-même, dut prendre le dur chemin de l'Allemagne et, làbas, il fit encore tout ce qui lui fut possible pour améliorer le sort de ses pauvres soldats. Il ne rentra de captivité qu'à la tin de la guerre.