‹ Le Maréchal CanrobertChapitre 7 sur 33 · LA GUERRE D'ORIENT · texte numérisé non relu

LA GUERRE D'ORIENT

Les origines de la guerre d'Orient. — Le général Aupick proteste. — Un ultimatum au tsar. — Le prince Menschikoff. — Dans tes Dardanelles. — Napoléon III et le tsar. — L'emprunt. — La déclaration de guerre. — En Turquie. — A Varna. — Les proclamations.

L'origine Je la guerre de Crimée remonte à l'année 1849, époque où la Russie, ayant réclamé de la Porte l'extradition des Polonais réfugiés dans l'Empire turc à la suite de la guerre de Hongrie, les flottes de la France et de l'Angleterre se montrèrent aux Dardanelles pour appuyer la résistance des Turcs. L'empereur de Russie n'avait pas osé réaliser ses menaces ; mais l'exécution de ses projets n'était qu'ajournée.

En 1851, on avail agité la question des Lieux- Saints. Ce fut pour le tsar un prétexte de prendre visà-vis de l'Empire ottoman une menaçante attitude.

Privés de plusieurs de leurs sanctuaires, les religieux latins avaient invoqué l'appui de la France, et le général Aupick, noire ambassadeur à Constantinople, s'était empressé de protester. La Russie, irritée

de cette manifestation, suscita mille difficultés. Pour apaiser l'empereur Nicolas, le gouvernement français offrit de régler en commun cette question des Lieux- Saints. Des communications très pacifiques avaient été échangées, lorsque, le 28 février 1853, arriva à Constantinople le prince Menschikoff, ministre de la marine russe. Ce diplomate devait gâter les choses.

Le 5 mai 1853, par un ultimatum, il exigea que désormais le tsar fût reconnu comme protecteur des 1 1 millions de Grecs, sujets de l'Empire ottoman.

Le gouvernement ottoman repoussa cette sommation exorbitante. En effet, il ne lui était pas possible d'admettre ces conditions, car les membres du clergé grec exerçaient en Orient des fonctions à la fois administratives et judiciaires, en même temps que leurs fonctions religieuses ; l'adhésion de l'Empereur ottoman s cet ultimatum eût été une véritable abdication de pouvoir.

Le prince Menschikoff répondit par une nouvelle sommation, celle d'accéder à son ultimatum dans un délai de quinze jours, et, à l'expiration du délai, le 25 mai, il quitta Constantinople.

Lorsque le gouvernement français apprit les démarchesdu prince Menschikoff auprès du sultan, il envoya une escadre dans les eaux de Salamine pour veiller sur les actes du tsar. L'Angleterre imita l'exemple de la France et envoya sa flotte de Malte dans lu baie de Bésika, à l'entrée des Dardanelles.

Omer-Pacha, général turc, s'établit à Kalafat, dans la Valachie, et signifia à Gortschakoff, général russe, que, s'il n'évacuait pas les principautés avant le 23 octobre, la guerre serait déclarée. La France et

l'Angleterre avaient ouvert des conférences à Vienne (aoûi L853, décembre 1854). Enfin, le 30 novembre,

une escadre russe, qui était sortie de Sébastopol, surprit, dans la rade de Sinope, une division navale turque d'une force inférieure, la détruisit de ses feux et incendia la ville.

Sur l'invitation du gouvernement ottoman, en janvier 1854, les flottes française et anglaise, sous les ordres des amiraux Hamelin et Dundas, franchirent les Dardanelles. Ces Hottes combinées devaient opérer le blocus de la mer Noire ; et, en effet, la flotte russe se trouvait alors confinée dans le port de Sébastopol. L'empereur Napoléon III, voyant le tsar rompre les négociations, lui adressa, le 20 juin 1854, une lettre autographe, en lui proposant de conclure un armistice.

Sur le refus de l'empereur Nicolas, la guerre lui immédiatement rés< due.

Le 7 mars suivant, la chambre d<'~- députés vota un emprunt national de 200 millions, et, cinq jours plus tard, la France el l'Angletere signaient, avec l'empire ottoman, an traité par lequel elles lui promettaient leur appui. L'armée d'Orient était placée sous le commandement en chef du maréchal de Saint- Arnaud, et, le 27, la France déclarait la guerre à la Russie. Le 10 avril, l'Angleterre et la France signaient à Londres un traité d'alliance défensive et offensive.

Les hostilités s'engageaient alors sur tous les points : sur le Danube et dans l'océan Pacifique, dans la Baltique et dans la mer Noire.

Les amiraux Hamelin et Dundas bombardèrent le

porl militaire d'Odessa, le 22 avril. Ensuite, les deux flottes alliées se portèrent vers Sébastopol où la Hotte russe était confinée.

En mai, vingt mille Anglais, sous le commandement de lord Raglan, et cinquante mille Français, sous les ordres du maréchal de Saint-Arnaud, débarquèrent à Gallipoli, où, dès le mois de mars, un premier convoi avait formé déjà un camp retranché.

La ligne du Danube avait été attaquée par les lin— es, sous les ordres de Gortschakoff et de Paskievitch. Repoussés successivement des places de Kalafat, de Widdin, de Giurgewo, de Roûtschouk, ils forcèrent le passage du fleuve et assiégèrent Silistrie.

Pendant quatre mois, d'avril à juillet, la pince défendue par Mustapha pacha et par Orner pacha, opposa une héroïque résistance. De plus, dans l'intervalle, les Anglais et les Français s'étant portés en mai sur le littoral de la mer Noire à Varna, près de l'armée russe, Gortschakoff lit lever le siège de Silistrie.

Les Russes, vigoureusement poursuivis, à travers les marais de la Dobrutscha^ par les généraux Yousoufet Espinasse, repassèrent lePruth.

En vertu du traité du 14 juin 1854, les troupes autrichiennes reçurent l'autorisation d'occuper les Principautés Danubiennes. A cette première période de la lutte il faut rattacher les opérations d'une en lisière (\qs escadres anglaise et française dans la mer Baltique, de mars à août, sous les ordres des amiraux Xapier et Parseval-Deschênes. D'un autre côté, des troupes françaises, sous le commandement des génô-

raux Nie] el Baraguey-d'Hilliers, débarquèrenl devant Bomarsund, forteresse des lies d'Aland, qui commandait la mer Baltique.

Le 16 août, après lm il jours de siège, Bomarsund capitula, et Stockholm fut alors délivré d'une menace continuelle.

Après l'incendie de Varna le 10 août, il fui convenu que les armées française et anglaise iraient, en Grimée, attaquer le fort de Sébastopol, d'où le nom. de guerre de Crimée donné à l'expédition.

Le débarquement eut lieu le li août, ù l lld-Fort, non loin d'Eupatoria, et les troupes commencèrent à marcher vers le sud-est, dans la direction de Sébastopol.

Le Moniteur du 12 marsfii connaître la composition du corps d'armée qui allait être dirigé en Orieni : commandant en chef, le maréchal de Saint- Arnaud, que le maréchal Vaillant remplaçait au ministère de la guerre; deux divisions, chacune de deux brigades, plus une brigade de cavalerie; un corps de réserve sous les ordres du prince Napoléon ; et une division de réserve. Les commandants de division étaient les généraux Canrobert, Bosquet et Forey ; ceux de brigade, les généraux Espinasse, Vinoy, d'Autemarre, d'Allonville, deLourmel, d'Aurelleet Cassaignol; vingl régiments "el quelques compagnies de chasseurs à pied, sans compter l'artillerie et le génie, devaienteomposer le corps expéditionnaire.

Après la campagne de Kabylie, où il se conduisit de si brillante façon, le général de Saint-Arnaud était rentré en France prendre le commandement de la deuxième division de l'armée de Paris.

Successivement nommé ministre de la guerre le 20 octobre 1851, maréchal de France le 2 décembre 1852, sénateur, grand écuyer de l'empereur, il avait obtenu la faveur 1res enviée de diriger les opérations de l'armée envoyée à Gallipoli au secours de lu Turquie.

Le 20 avril 1851-, au moment où l'expédition allait quitter Marseille, le général de Saint-Arnaud adressa la proclamation suivante aux troupes:

« Soldats,

« Dans quelques jours, vous partirez pour l'Orient, vous allez défendre des alliés injustement attaqués et relever le défi que le tsar a jeté aux nations de l'< )ccident.

« De la Baltique à la Méditerranée, l'Europe applaudira à vos efforts et à vos succès.

« Vous combattrez côte à cote avec les Anglais, les Turcs, les Égyptiens. Vous savez ce que l'on doit a. des compagnons d'armes : union et cordialité dans la vie des camps, dévouement absolu dans la cause connue dans l'action.

« La France et l'Angleterre, autrefois rivales, sont aujourd'hui amies cl alliées. Elles ont appris à s'estimer, en combattant ensemble ; elles sont maît cesses des mers ; les flottes approvisionneront l'année pendant que la disette sera dans le camp ennemi. Les Turcs, les Egyptiens, ont su tenir tète aux Russes depuis le commencement de la guerre. Seuls, ils les ont battus dans plusieurs rencontres; que ne ferontils pas secondés par vos bataillons !

« Soldats, les aigles de l'empire reprennent leur vol, non pour menacer l'Europe, mais pour la défendre. Portez-les encore une fois comme vos pères les tint portées avant vous. Comme eux, répétons ions, avanl de Quitter la France, le cri qui les conduisit tant de fois à la victoire : Vive l'empereur!

« Le maréchal de France, commandant en chef de l'armée d'Orient .

« A. de Saint-Arnaud. »

Le glorieux commandement que M. de Saint- Arnaud n'avait pas hésité à accepter devait leconduire tout ensembleau triompheet à la mort ! Depuis quatre nus une maladie cruelle minait sa constitution affaiblie par le climat africain.

Le maréchal arriva àGallipoli le7mai,surZeI?ertîiollet, le même navire qui devait un jour le ramener mourant .

De là, il partit immédiatement pour Gonstantinople, où le duc de Cambridge le rejoignit. Vers la fin du même mois, il tint à Varna, avec le général Raglan, le séraskier, le capitan pacha, Orner pacha et les amiraux des Hottes combinées, le conseil où fut résolue l'expédition de Crimée. C'était le moment où les Russes voyaient leurs efforts échouer misérablement contre Silistrie. Chaque jour des bâtiments à vapeur amenaient à Varna des troupes françaises et anglaises. La division d\i général Canrobert s'y trouvait le 2 juin. La seconde division, celle du général Bosquet, partit de Gallipoli pour se rendre à Andrinople ; et la troisième division, aux ordres du prince Napoléon, se partagea entre Varna et Bourgaz.

Au mois de juillet, après la revue de la troisième division de l'armée d'Orient, le sultan parcourut au pas le front des troupes, accompagné du maréchal de Saint-Arnaud et du prince Napoléon qui commandait la revue. L'ordre suivant fui lu aux troupes de cette division :

« Officiers, sous-officiers ei soldats de la 3e division de l'armée d'Orient !

a Vous êtes, depuis les croisés, les premiers soldats français rentrés à Constantinople.

« L'apparition de nos aigles dans celle capitale restera un grand fait dans l'histoire et sera un grand -' tuvenir p< >ur chacun de vous.

« Par votre discipline, par votre respect pour les mœurs et les usages d'un peuple ami, dont vous venez défendre les foyers contre une agression injuste, vous vous honorez...

« L'Europe a les yeux fixés sur vous. Voussaurez vous rendre dignes de la haute mission que l'empereur vous a confiée ! »

Près de cinquante mille hommes étaient réunis à Varna, où le génie avait entrepris de grands travaux pour organiser des magasins et une vaste manutention de vivres. Mais le secret était bien gardé sur le but de tant de préparatifs. Une marche sur le Danube était considérée comme la destination probable et immédiate de l'armée jusqu'au moment où les régiments reçurent l'ordre de se rendre à la côte pour -'embarquer à bord des bâtiments de transport.

Toute incertitude dul cesser lorsque le maréchal de Saint— Amaud publia à Varna cel ordre

du jour dont les derniers un ils étaienl pour lui une triste prophétie.

a Suidais des armées alliées,

« Nous allons bientôt entrer sur le territoire-ennemi. Je compte sur votre obéissance, sur votre constance dans le combat. La tâche que nous avons à remplir est rude. L'ennemi au-devanl duquel nous marchons es! fort nombreux. Les quarante ans de paix que nous avons employés à l'aire avancer le commerce, l'industrie et les arts, uni été employés par lui à l'étude de l'art de la guerre et à des préparatifs militaires.

« La France et l'Angleterre attendent la victoire de Mitre bravoure el de votre énergie.

« Les yeux de l'Europe sonl fixés sur vous. Montrez-vous dignes de vos pères. Nous entrerons sur le territoire ennemi avec la résolution de vaincre. Nous reverrons notre patrie victorieux ou nous ne la reverrons plus... »

C'en était fait! la grande expédition de Crimée allait avoir lieu. Les soldats, pleins d'ardeur, oubliaient leurs souffrances et bravaient le choléra qui les décimait. Mais, il faut le dire avec un digne prélat, « cet ennemi d'une autre espèce que notre armée d'Orient avait rencontré sur ses pas, l'avait trouvée ce qu'elle est toujours, intrépide en face du danger, calme et résignée au milieu des épreuves ».

L'expédition fut préparée à Varna. On réunit les troupes dans cette ville en même temps qu'un énorme matériel de guerre, pour être embarqués par une flotte composée de plus de cinq cents bâtiments à voiles et un grand nombre de linteaux à vapeur.

Les Russes paraissaient ne pouvoir croire à ce pmjet, tellement il leur paraissait audacieux.

Enfin la proclamation suivante du maréchal de Saint-Arnaud, mise à l'ordre du jour de l'armée, le 15 août, vint dissiper tous les doutes:

« Soldats, vous venez de donner de beaux spectacles de persévérance, de calme et d'énergie, au milieu de circonstances douloureuses qu'il faut oublier.

« L'heure est venue de combattre et de vaincre. L'ennemi ne nous a pas attendus sur le Danube. Se- colonne- démoralisées, détruites par la maladie, s'en éloignent péniblement. C'est la Providence, peut-être, qui a voulu nous épargner l'épreuve de ces contrées malsaines; c'est elle aussi qui nous appelle en Crimée, pays salubre comme le nôtre, et à Sébastopol, siège de la puissance russe, dans ces murs où nous allons chercher ensemble le gage de la paix et de notre retour dans nos loyers. L'entreprise est grande et digne de vous. Vous la réaliserez à l'aide du plus formidable appareil militaire et maritime qui se vit jamais.

« Les flottes alliées, avec leurs trois mille canons et leurs vingt-cinq mille braves matelots, vos émules et vos compagnons d'armes, porteront sur la terre de Crimée une armée anglaise, dont vos

pères onl appris à respecter la haute valeur; une division choisie de ces soldats ottomans qui viennent

de faire leurs preuves à vus yeux, et une armée française que j'ai le droil d'appeler l'élite de notre armée tout entière.

« Je vois là plus que des gages de succès, j'y vois le succès lui-même.

« Généraux:, chefs de corps, officiers de toutes armes, vous partagerez et vous ferez passer dans l'âme de vos soldats la confiance dont la mienne est remplie.

« Bientôt nous saluerons ensemble les trois drapeaux réunis, flottanl sur les remparts de Sébastopol, de notre cri national: Vive l'empereur ! »

L'expédition était donc définitivement résolue et la proclamation suivante de l'empereur, dicta son devoir à l'armée d'Orient, qui allait être appelée à rivaliser de bravoure avec l'armée de la Baltique:

« Soldats et Marins de l'Armée d'Orient,

« Vous n'avez pas encore combattu et déjà vous avez obtenu un (''(datant succès. Votre présence et celle des troupes anglaises onl suffi pour contraindre l'ennemi à repasser le Danube, et les vaisseaux russes restent honteusement dans leurs ports. Vous n'axez pas encore combat tu, et déjà vous avez lutté avec courage contre la mort. Un fléau redoutable, quoique passager, n'a pas arrêté voire ardeur. La France et le souverain qu'elle s'est donné ne voient pas sans une émotion profonde, sans faire tous les efforts pour vous venir en aide, tant d'énergie et tant d'abnégation.

« Le Premier Consul disait en 1799, dans une

proclamation à son urinée: « La première qualité a du soldat est la constance à supporter les fatigues « et les privations ! la valeur n'est que la seconde. » La première, vous la montrez.

« Aujourd'hui, la deuxième, qui pourrait vous la contester? Aussi, nos ennemis, disséminés depuis la Finlande jusqu'au Caucase, cherchent avec anxiété sur quel point la France et l'Angleterre porteront leurs coups, qu'ils prévoient bien être décisifs; car le droit, la justice, l'inspiration guerrière, sont de notre coté.

« Déjà Boinarsund et deux mille prisonniers viennent de tomber en notre pouvoir.

« Soldais, vous suivrez l'exemple de l'armée d'Egypte ! Les vainqueurs (.U^ Pyramides et du mont Thabor avaient comme vous à combattre des soldats aguerris et la maladie ; mais, malgré la peste et les efforts de trois armées, ils revinrent honorés dans leur patrie.

« Soldats, ayez confiance en votre général en chef et en moi. Je veille sur vous et j'espère, avec l'aide de Dieu, voir bientôt diminuer vos souffrances et augmenter votre gloire. Soldats, au revoir !

« Napoléox. »

Voyons maintenant pourquoi l'expédition visait spécialement la Crimée et s'attaquait à Sébastopol pour démanteler la puissance russe.

Au commencement d'août, un publiciste anglais écrivait: o La vie de la Russie n'est pas dans le Nord. La prise de Saint-Pétersbourg ne déconcerterait pas un gouvernement qui a survécu à la

prise de Moscou. Tous les coups qui pourroni être frappés de ce côté n'auront d'autres résultats ijue d'inl iniider l'ennemi :

« Muis il en est autrement dans la mer Noire. Ln, toute la politique agressive de la Russie se trouve matérialisée de telle sorte que Sébastopol en est le symbole. Le but de la guerre actuelle est de garantir la sécurité de l'avenir, et cette sécurité ne peu! être obtenue qu'en ramenant à des limites convenables la puissance russe dans la mer Noire. Sébastopol est à la fois le svmbole et l'instrument de la politique russe. La prise de cette ville mettrait à l'abri du danger pour longtemps, et pour toujours peut-être, l'empire turc et la Méditerranée. Constantinople, les cotes de la Circassie et les Bouches du Danube n'auraient besoin d'aucune protection; il n'y aurait d'autre champ de bataille que les Principautés, et il serait facile d'eu chasser le tsar. La destruction de Sébastopol est donc exigée poulies besoins de la sécurité de l'Europe, et alors même que le tsar offrirait d'évacuer les Principautés et de renoncer à ses demandes auprès de la Porte, la paix conclue à ces conditions sérail illusoire, si la grande forteresse de la Grimée restail intacte. C'est pour ce motif que nous verrions avec plaisir les forces alliées dirigées contre la Crimée et le théâtre de la guerre dans les Principautés abandonné â l'Autriche. »

Et le même écrivain disait encore :

« Il est clair que ce terrible Sébastopol qui semble défier toutes les flottes (lu monde et qui menace de mille boulets à la fois tout vaisseau qui se

présenterai! à la portée de ses batteries, a été bâti dans l'idée qu'il ne serai! jamais attaqué par terre. Ou ne songeai! pas qu'il fût possible qu'une armée de cent mille Anglo— Français débarquai dans ses environs. Nous ne savons jusqu'à quel point on a réparé ce premier oubli depuis quelques semaines; mais la nature du terrain ne permet guère d'élever, autour de celte place, des travaux de défense qui ne soient pas dominés par les hauteurs voisines. Il esl possible (pie l'attaque dégénère en blocus, mais nous n'avons qu'à persévérer pour réduire par la famine la garnison de cette lière forteresse. Avec les forces dont disposent les alliés, nous espérons que, dans quelques semaines au plus tard, Sébastopol el la flotte russe seront au pouvoir îles alliés et que nous pourrons garder la Crimée aussi longtemps qu'il nous conviendra. »

Donnons maintenant un tableau de Sébastopol à cette époque :

Sébastopol est de création récente. Jusqu'en 1780, son emplacement fut occupé par les huttes d'un pauvre village tartare nommé Akhtiar. Avec sa pénétration d'esprit, Catherine II comprit tout le parti qu'elle pourrait tirer de cette position. La première pierre de la forteresse fut posée en 1786, et, à partir de cette époque, ses ouvrages et son importance s'accrurent rapidement. Sébastopol est situé sur la côte occidentale de la Crimée; il s'élève en amphithéâtre au sud du havre el s'étend le long d'une pointe de terre qui sépare la baie d'Yujuata-Bukhta, qui f< >rme le p< >rt, de la baie de l'Artillerie, qui n'est qu'une simple échancrure qu'on voit de l'autre coté.

Cette ville repose sur un lit de pierre calcaire qui, d'une hauteur de dix mètres à l'extrémité de la pointe de terre, s'élèveù sa partie supérieure jusqu'à trente-six mètres au-dessus du niveau de la mer.

Cette élévation et la côte opposée, également rapide et composée de roche calcaire, défendent parfaitement la baie. Du somme! de ces deux hauteurs, la ville semble être au fond d'une immense cavité, et, de la campagne adjacente, à très peu de distance du rivage, il est même impossible d'apercevoir la cime des plus hauts mâts.

La ville se compose de rues parallèles sur une pente rapide ; elle est divisée en quartiers par un petit nombre «le rues transversales.

Près de la pointe de terre, on remarquait encore, il y a peu d'années, la maison qui fut bâtie, en 1787, pour la réception de l'impératrice Catherine II. En arrière, se trouvent l'amirauté, l'arsenal, les administrations maritimes, et, plus haut, les maisons des habitants de la ville, le marché et l'église grecque ; une autre église esl destinée aux équipages de la Hotte de la mer Noire. Les hôpitaux, les casernes et les magasins de la marine sont, en général, situés de l'autre côté du havre; ils y tonnent une espèce de faubourg avec les casernes de la garnison, bâties à peu de distance des autres. Au dehors de la ville, du côté de la baie de l'Artillerie, sont les quartiers du corps d'artillerie, quelques maisons particulières, la Quarantaine et, çà et là, au bord de la rade, le bureau des officiers «les docks et de l'arsenal.

L;i ville de Sébastopol proprement dite n'a guère plus de 1600à 1700 mètres de longueur, et nulle part plus de 1200 mètres de largeur ; mais ni les casernes des régiments, construites à environ 800 mètres de la partie supérieure, ni relies de la marine, situées en face de la ville, non plus que les hôpitaux, ne smiiI compris dans cel espace.

Dans la longue rade de Sébastopol, qui est elle— même un magnifique et vaste port, s'ouvrent quatre ports parfaitement abrités: le port de la Quarantaine à son entrée, celui de l'Artillerie plus avant, puis le Grand-Port et enfin le port du Carénage. Les échancrures qui tonnent ces ports tonnent en même temps îles presqu'îles rocheuses ou <\r< promontoires sur lesquels sont assis des forts casemates à plusieurs étages de batteries qui croisent leurs feux dans toute l'étendue de la baie. Chaque port est flanqué ;mssi pur des forts semblables, et, de plus, une chaîne sous-marine ferme le grand port militaire qui est justement regardé comme un des plus beaux de l'Europe. Ce port, que les Tartares appelaient Kartali— Kosh (baie du Vautour) et qui est aujourd'hui désigné sous le nom laisse de Vunjuaia-Bukhta (port .du Sud), a plus de deux kilomètres de longueur sur 1200 mètres de largeur à son ouverture ; il est à une profondeur de 10 à 16 mètres près de terre. Il offre une seconde échancrure, ou petite et étroite crique d'environ 1600 mètres de longueur, où les bâtiments désarmés peuvent rester mouillés en tout temps sans courir aucun risque.

On compte, sur les deux rives de la rade,

LE MARÉCHAL CANROBERT Cl

douze grands forts, six du côté de la ville et six qui leur fonl face sur le côté du nord. Ces forts sont, en quelque sorte, disposés par paires des deux côtés cl l'un vis-ù— vis de l'autre. Le nombre total des bouches à feu s'élève à treize ou quatorze cents, y compris les batteries a bombes, et, de plus, s'ouvrenl sur quelques points des fours a boulets rouges.

Les couples de forts constituent comme autant d'échelons qu'une flotte aurait à franchir successivement et, à chaque échelon, les vaisseaux seraient en butte à trois ou quatre cents boulets à la t'ois. sans compter les coups des autres forts plus éloignés et outre les bombes et les boulets rouges. Lu pierre des constructions est d'une qualité friable, dit-on, et les casemates s'empliraient bientôt de fumée; mais il faudrait du temps pour démolir les deux premiers forts, et il faudrait en démolir successivement dix autres. Il y a, d'ailleurs, des forts qui dominent la passe el la rade à une hauteur de 40 mètres et le tir des vaisseaux est difficile sous un angle de cette ouverture.

Enfin, la passe, qui est très étroite, est flanquée par deux énormes citadelles à trois étages de batteries. Quant au port militaire, les constructions défensives y sont telles qu'on les compare aux fortifications de Malte el de Gibraltar. Tous les travaux du port cl de la rade sont magnifiques et grandioses; le gouvernement russe y a dépensé plus de 500 millions de francs (1).

(1 1 A. des Essarts

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