‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 101 sur 194 · DÉPUTATION DE LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

DÉPUTATION DE LA CHAMBRE

et l'amena dans l'embrasure d'une fenêtre donnant sur le jardin réservé où est en partie aujourd'hui la rue des Tuileries.

Dehors la nuit était superbe avee une pleine lune d'août; les statues du jardin se détachaient en blanc sur le vert des bosquets et des plates-bandes; deux grenadiers en sentinelle, le bonnet de police sur l'oreille, faisaient les cent pas, l'arme sur l'épaule, se croisant, s'éloignant, pour revenir d'un pas rapide, comme s'ils avaient voulu se réchauffer ou se tenir éveillés. L'Impératrice alors regardant M. Durangel fut prise d'un accès de larmes : « Que pensez-vous, ditelle, du retour de l'Empereur à Paris?" Et sans attendre la réponse : « Ce n'est pas possible... Un Napoléon ne peut rentrer que victorieux à Paris... » M. Durangel n'avait rien à répondre; il s'inclina, et l'Impératrice, après lui avoir longtemps parlé avec exaltation dans le même sens, le congédia vers une heure et demie du matin.

L'Impératrice, malgré le chloral qu'elle prend à grandes doses depuis plusieurs jours, ne dort pas cette nuit plus que celles qui ont précédé. Dès le petit jour, on lui montre une dépêche de Bruxelles qui annonce, sur un renseignement fourni par le général Ghazal, l'attaque prochaine de l'armée de Metz par les trois armées allemandes concentrées et présentant un effectif de 450,000 hommes; puis elle reçoit le capitaine de frégate Duperréqui vient de Cherbourg et qu'elle a appelé pour l'envoyer auprès de l'Empereur. Il doit d'abord empêcher l'Empereur et même le Prince impérial de revenir à Paris : « J'aime mieux le voir tué à l'ennemi que devenir un nouveau Louis XVII » , répète-t-elle. Et

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le Times prétend qu'elle a déclaré que, si le Prince revenait, elle le ramènerait séance tenante à l'armée. Peu importe l'authenticité de ces mots. Ce qui est positif, c'est qu'elle ne veut pas du retour de l'Empereur et du Prince dans la capitale, malgré les ministres qui pour lui forcer la main ont fait publier la veille (8 août) par l'agence Havas une dépêche annonçant la rentrée de son fils à Paris ; elle charge encore son messager de confiance d'obtenir de l'Empereur la démission du maréchal Le Bœuf, à laquelle elle tient d'une façon particulière.

Dans la soirée du 8 ou la matinée du 9 août, à en croire un ancien député, M. Darimon, et un agent diplomatique danois, M. Hansen, les ministres auraient appris qu'à l'ouverture des Chambres qui doit avoir lieu ce jour même, 9 août, à deux heures, les députés de la gauche ont formé le projet de faire envahir le corps législatif et proclamer la République et que, pour parer ce coup, ils ont décidé de faire arrêter une trentaine de leurs collègues qu'ils feront conduire à la prison du Havre.

Est-ce vrai? Les ministres parlementaires qui s'étaient fait une situation en déblatérant contre le coup d'Etat en auraient-ils aussi médité un? C'est douteux. Et ces ministres étaient alors accablés d'une impopularité si intense qu'il leur était impossible de rien tenter, surtout pas un coup de force : il ne leur restait qu'à passer la main à d'autres.

Un seul homme eût pu agir énergiquement, le maréchal Baraguay-d'Hilliers, commandant l'armée de Paris; mais de tout temps, il avait été mal avec le général Palikao et avait appris avec beaucoup d'aigreur

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sa prochaine arrivée à Paris. Déjà, depuis la nouvelle des défaites, il voulait se retirer : il l'avait dit à M. Chevandier de Valdrôme. Avec l'Impératrice il avait eu la veille (8 août) une explication désagréable. Des troupes ayant été commandées pour prendre position le soir dans la cour du Carrousel, l'Impératrice avait proposé au vieux maréchal de leur faire apporter de la nourriture des cuisines du château. « Non, avait-il répondu; on dirait que c'est le repas des gardes du corps... » faisant allusion au banquet de l'Orangerie en 1789, où l'apparition de Marie-Antoinette avait soulevé l'enthousiasme et provoqué le rejet des cocardes tricolores. Ce même matin, l'Impératrice lui ayant dit qu'il faudrait prendre des précautions pour empêcher l'envahissement du Palais-Bourbon si on le tentait : « Des émeutiers, des braillards... je balayerai tout cela, et, s'il faut tirer, je tirerai... » L'Impératrice, d'un ton d'autorité, l'arrêta net par ces mots : « Pas sans ordre, n'est-ce pas» ? Le maréchal alors, comme s'il eût été blessé, déclara d'une façon formelle qu'il ne voulait plus garder son commandement. L'Impératrice, qui le savait homme d'énergie, voulut le retenir. Rien n'y fit, et, aussitôt qu'il eut quitté les Tuileries, elle télégraphia à la princesse Mathilde à Saint-Gratien pour lui demander de venir à Paris. Deux heures après, la princesse, accompagnée de M. Benedetti, causait avec l'Impératrice qui la priait d'aller voir le maréchal et d'obtenir de lui qu'il revînt sur sa résolution.

La princesse se rendit alors place Vendôme, où le maréchal la reçut. Elle commença par faire appel à son dévouement : l'heure était grave, dangereuse; il ne

pouvait abandonner un poste périlleux. Rien n'agit sur le maréchal. Alors à bout, la princesse, se levant et le regardant en face avec cette attitude superbe pleine de majesté dont elle avait le secret : « C'est lâche, ce que vous faites. Vous avez profité de l'Empire tant qu'il a été heureux, maintenant que la chance tourne, vous l'abandonnez! » Et elle sortit.

Plusieurs années après, un dimanche, vers deux heures, la princesse Mathilde recevait dans son salon de la rue de Berri ; parmi les visiteurs se trouvait le général Bourbaki. Le maréchal Baraguay-d'Hilliers entre; la Princesse le voit, et, de sa voix bien timbrée, en le regardant en face, lui crie : « Sortez. » Le maréchal veut prendre la chose en badinant; mais la princesse se lève et lui coupe la parole par un « Sortez! » encore plus net.

Ceux qui ont connu la princesse Mathilde, et qui ont pu juger de l'ardeur de ses sentiments et de la hauteur de son caractère tout d'une pièce, savent avec quelle autorité et quel feu elle sentait et s'exprimait, et seuls, ils peuvent comprendre à quel degré ces deux scènes furent saisissantes.

Quant au vieux maréchal, quelques années avant ces événements, il avait déjà voulu, lorsqu'il commandait à Tours, être relevé de ses fonctions, invoquant son âge et son état de santé, disant qu'il ne pouvait plus être bon à rien. L'Empereur l'en avait dissuadé par une lettre où il lui disait : « Ce sont les vieux drapeaux mutilés (le maréchal avait un bras de moins) qui conduisent les jeunes soldats à la victoire. »

De mauvaise humeur depuis le 8 août, le maréchal Baraguay-d'Hilliers devint tout à fait furieux à partir

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