‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 102 sur 194 · LA PRINCESSE MATHILDE · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE MATHILDE

de l'arrivée au ministère de la guerre du général Palikao et il se refusa à appliquer aux journaux, et en particulier à celui du citoyen Delescluze, le Réveil, les prescriptions de l'état de siège. Alors, l'Impératrice, pour trancher dans le vif, signa la nomination du général Soumain au poste de commandant de la place de Paris avec avis de signifier au maréchal son départ de la place Vendôme. Le général Soumain, peu soucieux de cette mission, demanda qu'on lui adjoignît le général de Montebello qui parlerait au nom de la Régente : ce fut accordé. «Les deux généraux, reçus par le maréchal, lui remirent la copie d'un décret rendu en conseil des ministres qui le relevait de ses fonctions. « Ah! dit-il,

c'est bien : on me f à la porte. Je m'en vais. »

Et, prenant son chapeau (en panama), il sortit laissant les deux généraux seuls dans son cabinet. »

Ainsi, le 9 août, le commandant militaire de Paris ne voulait plus rester à son poste; et en fait, il n'y avait plus de gouvernement, car l'action des ministres était nulle, et, à l'ouverture des Chambres, ils allaient être renversés. Pendant ce temps rémeute était presque à l'état permanent dans la rue, et nulle autorité n'existait pour prêter main-forte à la Régente, lui fournir un appui, maintenir le pouvoir et réprimer la révolution. C'était une situation terrible pour l'Impératrice; elle sut la traverser sans désespérer une seule minute et repousser tous les avis de répression à main armée ou de coup de force qu'on lui proposa, pour ne s'occuper que du pays : « Quand l'ennemi est sur notre sol, je ne veux pas qu'une seule goutte de sang français soit versée par mon ordre ou pour notre cause personnelle, » répéta-t-elle à plusieurs reprises.

238 CANRORERT

Le général Palikao, parti de Lyon le 8 au soir, dans un train spécial, arriva à Paris, dans la matinée du 9, et se rendit immédiatement aux Tuileries, où il fut introduit auprès de l'Impératrice.

A l'annonce de son nom, Sa Majesté, qui était avec les ministres, se leva, et, allant au-devant de lui, lui tendit la main avec effusion comme à un messie impatiemment attendu.

Immédiatement elle engagea la conversation, en présence d'un ministre, lui parlant du commandement de l'armée de Paris ou du poste de major général de l'armée du Rhin, à Metz, en remplacement du maréchal Le Bœuf. Mais le général Palikao l'interrompit par cette question : « Avant tout, me nommez-vous maréchal de France? » Il s'agissait bien de cela. L'Impératrice le lui fit comprendre : il n'insista pas et il fut décidé qu'il partirait pour Metz remplacer le maréchal Le Bœuf, et l'Impératrice le télégraphia à l'Empereur.

« Paris, 9 août, 1 heure 13 soir.

« Le général Palikao accepte et part immédiatement pour Metz. Il faudrait que la démission du maréchal (Le Bœuf) fût donnée avant son arrivée. Cette mesure, je crois, calmera la Chambre. Tout va bien ici; l'ordre ne sera pas troublé. Le conseil et moi ne sommes pas de l'avis apporté par M. Maurice Richard (retour de l'Empereur à Paris pour y constituer une nouvelle armée). — Je vous embrasse tendrement, ainsi que Louis : ma tendresse augmente avec les événements. » Tout surpris de l'envoi inopiné du général Palikao à Metz, l'Empereur répond sur le coup :

ARRIVEE i)U GENERAL PALIKAO 23iî

« Je ne comprends rien à l'envoi de Palikao à Metz : il ne peut rien changer à la situation. Je pensais que c'était la démission du ministre de la guerre que l'on demandait. L'autre (celle du major général) est impossible. Pour ce qui concerne l'armée, il ne faut rien faire sans me consulter. Ghangarnier est venu à Metz se mettre à ma disposition. »

Ce à quoi l'Impératrice, qui sait que le ministère est condamné par l'unanimité de la Chambre et qui vient d'apprendre, par une dépèche de l'Empereur, que le maréchal Bazaine a pris le commandement des troupes réunies à Metz, répond :

« La situation deviendrait plus grave que vous ne croyez si Palikao n'était pas ministre de la guerre. Le maréchal Le Bœuf est rendu responsable des ordres et contre-ordres donnés qui sont connus à Paris.

« On vient de me dire qu'on demandait à la Chambre son remplacement. Le général Palikao ne va plus à Metz. Je suis en crise ministérielle : ne vous inquiétez pas. Il est urgent, pour satisfaire l'opinion publique, qu'à l'ouverture de la Chambre on annonce le remplacement du maréchal Le Bœuf. »

Cette dépêche à l'Empereur dictée, elle envoie celle-ci personnellement au maréchal Le Bœuf :

« 9 août, 2 heures.

« L'Impératrice au maréchal Le Bœuf.

«Au nom de votre ancien dévouement, donnez votre démission de major général : je vous en supplie. Je

sais combien cette détermination va vous coûter; mais, dans les circonstances actuelles, nous sommes tous obligés au sacrifice. Croyez qu'il n'en est pas de plus dur que la démarche que je fais auprès de vous.

« Eugénie. »

Puis pour satisfaire l'opinion et faire pression sur l'Empereur et le maréchal Le Bœuf, elle fait envoyer au Journal officiel une note qui paraîtra le lendemain I 0 août et annoncera — ce qui est faux — que le maréchal Le Bœuf et le général Lebrun viennent de donner leur démission.

A ce moment, d'une heure à deux heures, la foule envahit la place de la Concorde et les abords du Palais- Bourbon. Sont-ce les soldats de la révolution convoqués par les députés de la gauche? Le maréchal Baraguay-d'Hilliers, quoiqu'il veuille se retirer, tient à honneur, étant encore commandant militaire de Paris, de faire son devoir. On le voit, son bras coupé, aller, venir, droit, raide, donnant des ordres positifs aux troupes, en imposant à tous, aux députés, aux soldats, au peuple, par sa tenue énergique et son regard décidé. Grâce à lui, la foule est maintenue et le Corps législatif n'est pas envahi, malgré les cris que la foule répète en chœur : « A la frontière!... A la frontière!... » et les bouteilles de vin que l'on tend ou que l'on jette aux soldats par-dessus les premiers rangs et que ceux-ci laissent tomber à terre sans les ramasser.

A la Chambre, M. Jérôme David, qui se croit déjà ministre de l'Intérieur, déclare qu'il revient de l'armée

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