LE LEVRIER « NERO
ramené, pour un instant, la paix entre les antagonistes, mais ce n'était qu'un replâtrage et, avant peu, les deux puissances devaient se disputer non plus une province, mais la suprématie en Allemagne.
Dans l'esprit du maréchal Canrobert, la France aurait, dans une lutte aussi grave, à prendre parti ; aussi recommanda-t-il aux officiers de son état-major de suivre les événements avec la plus grande attention.
Dès les premiers temps de l'exercice de son commandement à Paris, le maréchal Canrobert fut mandé aux Tuileries. L'Empereur lui demanda de remplacer M. de Morny au conseil privé; c'était une situation enviée, dontles émoluments s'élevaientà 100,000 francs par an, et qui donnait entrée au titulaire dans les conseils les plus importants du Gouvernement. Le maréchal déclina l'offre sans hésitation, et comme, lorsque l'Empereur lui avait demandé d'être grand maitre de la Maçonnerie, il répondit : « Je ne suis qu'un soldat et ne veux pas être autre chose. » L'Empereur demeura surpris de ce refus, qu'avec son scepticisme sur le caractère des hommes, il se figura sans doute devoir attribuer à quelque autre raison, et à partir de ce jour, il ne lui témoigna plus qu'une confiance restreinte et ne l'initia presque jamais à ses projets.
Ce jour-là, pendant qu'il causait avec l'Empereur, il fut témoin d'un incident qu'il remarqua et lui fit une pénible impression.
A un moment de l'entretien, dans le cabinet de l'Empereur, le grand lévrier du Prince Impérial, Nero, que Carpeaux a sculpté aux pieds du jeune prince dans l'admirable statue qu'il a faite de lui, vint à sauter familièrement sur le fond du fauteuil de l'Empereur
et à s'y installer en le poussant. L'Empereur, loin de faire descendre le chien, céda à sa pression et s'avança pour lui faire de la place : Nero, se trouvant encore trop à l'étroit et habitué à ses aises, s'agita, poussant toujours, et l'Empereur, ne sachant pas résister, céda tant et plus, si bien qu'il se trouva bientôt assis sur l'extrême bord du fauteuil tandis que le chien se prélassait à son aise dans le fond.
« Rien ne donnait mieux une idée du caractère de l'Empereur, disait le maréchal Ganrobert; il agissait avec les hommes comme aA*ec son chien; il n'avait plus de volonté, il était maintenant incapable de résister à des demandes pressantes. Devenu avec l'âge de plus en plus fataliste, il laissait aller les événements, avec l'espoir qu'ils s'arrangeraient d'eux-mêmes. Sa bonté avait également augmenté, aussi le prenait-on par le sentiment et, en lui parlant philanthropie, on en faisait ce qu'on voulait : M. de Bismarck l'avait déjà constaté en 1856, il s'en convainquit par la suite et put agir en conséquence.
Pour le moment l'Empereur, pressé par ses ministres, par tous les députés officiels, et particulièrement par M. Fould qui détenait le portefeuille des finances, consentait à des réductions d'effectifs et n'obligeait point le maréchal Randon à tenir en état nos places fortes et nos magasins entièrement dégarnis. Avant tout, ministres et députés demandaient que l'on rendit des bras à l'agriculture et que l'on diminuât les impôts en restreignant les effectifs et en réduisant l'entretien de nos places fortes et de notre artillerie.
A la fin de l'automne 1865 la cour vint se fixer à Gompiègne et des séries d'invitations s'y succédèrent
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sans interruption. Loin de paraître préoccupé de la politique, Ion ne pensait qu'à s'amuser. Si parmi les hôtes des souverains il se trouvait des militaires qui se plaignaient des réductions d'effectifs ou du vide des magasins, on les traitait de vieilles culottes de peau ou de grognons, et l'on parlait d'autre chose. Dans la journée on suivait les chasses, on faisait des excursions au camp de César ou au château de Pierrefonds, et le soir, après dîner, on jouait aux petits jeux, on organisait des charades, et une fois par semaine on assistait à la représentation d'une pièce de théâtre jouée parles artistes des principales scènes parisiennes.
Deux représentations entre autres firent beaucoup de bruit : celle des Commentaires de César du marquis de Massa, où figuraient les plus jolies femmes de la cour, et celle de la Famille Benoiton de M. Sardou. La première pièce réussit au delà des espérances, celle de M. Sardou, au contraire, fut accueillie avec fraîcheur. C'est que la Famille Benoiton était une satire mordante des mœurs du jour, surtout des toilettes des dames que l'on rencontrait « accoutrées comme des singes et se promenant avec une canne à la main » .
L'Impératrice y vit une allusion désagréable : de là son attitude glaciale et celle de l'auditoire composé surtout de courtisans et de quelques illustrations comme M. de Lesseps, le peintre Gustave Moreau et l'astronome Le Verrier.
Des hôtes de Compiègne de cette année les plus choyés par l'Empereur et l'Impératrice furent le prince et la princesse Léopold de Hohenzollern, celui dont la candidature au trône d'Espagne fut l'occasion de la guerre de 1870.
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La princesse, sœur du roi de Portugal, conquit toute la cour. « Quand elle s'avançait, disait le maréchal Ganrobert, la tête droite sur son cou élancé, avec sa taille fine et souple, on croyait voir Diane chasseresse. Elle avait des cheveux blonds superbes, avec des lèvres rouges souriant aimablement, un teint chaud et éclatant qu'éclairaient deux beaux yeux noirs. Tout le monde la trouvait délicieuse, même son mari, quoiqu'elle le menât à la baguette. »
Le maréchal fut plusieurs fois invité avec la maréchale et un soir où il était venu dîner, il parla à l'Empereur de la réduction des effectifs. Le service de place assuré, il ne restait guère que 25 hommes par compagnie, soit 200 hommes par bataillon, aussi avaitil toutes les peines du monde à organiser de petites manœuvres de la garnison de Paris dans les bois de Vincennes. L'Empereur lécouta sans l'interrompre et lui répondit que le Corps législatif voulait avant tout réduire les dépenses et le chiffre du contingent annuel.
La cour rentra à Paris à la fin de décembre et les fêtes du jour de l'an se passèrent comme d'ordinaire. La Famille Benoiton avait toujours le même succès au Vaudeville, et l'on allait à Notre-Dame entendre les prédications de l'Avent du P. Hyacinthe.
Dans les baraques et sur les trottoirs des boulevards, les camelots offraient des toupies ou des boutons de manchettes à la Pipe en bois, du nom de cet étudiant de quinzième année George Cavalier, qui avait mené le tapage aux premières représentations de Gaëiana d'Edmond About et ft Henriette Maréchal des frères Goncourt. C'était ce même Cavalier qui, à Tours, en 1870, devenu haut fonctionnaire des Affaires étran-
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gères, en grande conversation diplomatique avec lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre, l'interrompait pour lui dire : « Dites donc, mylord, que penseriez-vous d'un bock? »
On criait aussi sur la voie publique des montres à la Femme à barbe ou à la Thérèsa, l'héroïne des cafés-concerts et des salons les plus distingués, où elle chantait en riant :
Rien n'est sacré pour un sapeur.
ou bien d'une façon émouvante
Mon capitaine est mort.
Au Théâtre-Français on inaugurait la saison d'hiver par le Lion amoureux de Ponsard. L'Impératrice et la princesse de Hohenzollern, toutes deux éclatantes de beauté, assistèrent côte à côte dans la loge impériale à la première représentation de cette pièce dont Hoche est le personnage principal.
Quelques jours après, il y avait grand bal à l'ambassade de Prusse, rue de Lille, dans le magnifique hôtel du prince Eugène de Beauharnais où la princesse de Hohenzollern y figurant comme maîtresse de maison alla, avec le comte de Goltz, recevoir l'Impératrice sur le perron à la descente de voiture.
La souveraine portait une robe de satin blanc et de tulle lamé d'argent et quand elle pénétra dans l'ambassade, elle trouva un colossal bouquet de roses blanches embaumantes, envoyé par le galant Guillaume Ier, qui ne manquait jamais une occasion de lui témoigner son admiration.
Ensuite eut lieu aux Tuileries le premier bal cos-
tumé de Tannée. Ceux qui y assistèrent parlent encore de la sensation que produisit l'Impératrice, lorsqu'elle parcourut les salons dans le costume de Marie-Antoinette, reproduit par Mme Roger, sa couturière de prédilection, d'après l'un des portraits de Mme Yigée Lebrun : grande et haute perruque poudrée, toque de velours rouge avec aigrette de héron et plumes d'autruche blanches, tunique de velours nacarat bordée de zibeline, gilet et jupe de dessous en satin blanc et fichu de point d'Angleterre sur les épaules. A côté de l'Impératrice était la princesse de Hohenzollern en Blanche de Castille, ses admirables cheveux tombant en longues tresses d'une couronne de diamants, et la taille serrée dans un corselet d'hermine.
Le Prince Impérial, qui avait près de dix ans, parut en pêcheur napolitain et dansa avec une fort jolie jeune fille qu'il affectionnait beaucoup, Mlle Robin, qui était en italienne. Cette jeune fille avait, sans que personne s'en doutât, le germe de la rougeole, et en dansant avec le Prince, elle lui donna cette maladie, qu'il eut très forte et dont il fut longtemps à se remettre; ellemême, prise de froid en sortant du bal, succomba en vingt-quatre heures.
Quelques jours après M. et Mme de Ghasseloup-Laubat donnaient aussi au ministère de la Marine un bal costumé superbe. On vit défiler le cortège des quatre parties du monde, figurées par les jolies femmes de la société montées sur des chars traînés et entourés par des masses de personnages des deux sexes.
De tous les costumes, le plus réussi était celui d'Anne Boleyn telle que l'a peinte Holbein. Le peintre Eugène Giraud l'avait lui-même restitué et confec-
tionné pour la princesse Mathilde, dont les traits si purs parurent encore plus beaux sous ces vêtements et cette coiffure de pourpre et d'or.
Mme de Metternich en dame Louis XVI tout en jaune paille et la comtesse de Pourtalès en aimée eurent aussi grand succès.
Parmi les dames de la société cosmopolite alors invitées dans le monde officiel, on remarqua Mme Schaïkowska, depuis marquise de Noailles, en prêtresse égyptienne avec une coiffure de scarabées sensationnelle, Mme de Castiglione en fleur d'acacia et Mme Rymski- Korsakow en impératrice romaine. L'origine de cette dame intriguait beaucoup de monde : on n'avaitjamais vu son mari à Paris. Il existait cependant et était le petit-fils du général Korsakow que Masséna avait battu à Zurich. M. Korsakow, très riche autrefois, avait vu sa fortune s'amoindrir, tandis que celle de son intendant s'augmentait de tout ce que perdait la sienne. M. Korsakow. en homme pratique, sans chercher les causes de ce chassé-croisé, lorsque son fils fut en âge d'être marié, lui fit épouser la fille de son intendant, ce qui ramena les choses à leur état primitif.
Durant vingt ans Mme de Rymski-Korsakow défraya les chroniques mondaines du continent. Lors du couronnement du tzar Alexandre II en 1856, M. de Morny, ambassadeur de France, avait loué pour son séjour à Moscou le palais Korsakow et il n'avait pas eu, paraît-il, à se plaindre, ni les jeunes officiers de sa suite, de l'hospitalité que leur avait accordée en cette circonstance la maîtresse de céans.
Mme Korsakow était grande, avec un teint admirable et des formes de Vénus opulente; sa figure, ses
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yeux noirs sous d'épais sourcils, ses lèvres lippues, son nez camard et ses pommettes saillantes n'avaient rien de classique; au contraire, ils rappelaient le type Kalmouck, mais un joli type comme du reste on peut en juger par son portrait de Winterhalter qui est au Louvre.
On aurait cru que Mme Rymski-Korsakow avait le don d'ubiquité. Y avait-il un bal à la cour de Pétersbourg, on l'y rencontrait et quelques jours après elle se montrait à Berlin ou à Paris avec des toilettes sensationnelles, des masses de bijoux et une aigrette de diamants qui est restée longtemps légendaire.
On la distingua pour la première fois dans une cour européenne à Stuttgart en 1857, lors de l'entrevue de Napoléon III et d'Alexandre IL A l'une des réceptions les plus restreintes où la famille du roi de Wurtemberg et les personnages de la suite des deux Empereurs étaient seuls priés, elle apparut sans que personne sût qui elle était et comment elle avait pu pénétrer. Elle eut cependant un tel aplomb, une telle aisance, qu'elle en imposa et qu'on ne lui fit aucune observation. Elle avait pour cette entrée choisi comme d'habitude un costume de nature à ne pas rester inaperçu : une robe de satin blanc, avec, en sautoir, un large ruban écarlate, comme le ruban de grand'croix de la Légion d'honneur.
Elle fut naturellement au couronnement du roi de Prusse, Guillaume Ier, àKœnigsberg, où elle se retrouva avec plusieurs officiers de l'ambassade de France qu'elle avait déjà connus à Moscou.
Au bal que donna, à l'occasion de cet événement, le maréchal de Mac-Mahon représentant de l'empereur