‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 116 sur 194 · ÉVOCATION DE MARIE-ANTOINETTE · texte numérisé non relu

ÉVOCATION DE MARIE-ANTOINETTE

maréchal Canrobertet le remercie chaudement d'avoir répondu à son appel. Il est surpris du changement opéré en elle. Elle a vieilli de dix ans : ses traits si purs sont tirés, les rides s'accusent; ses joues paraissent creusées; ses beaux yeux se sont cernés et ont le regard de la fièvre; elle a l'air d'avoir froid : d'un mouvement saccadé qu'elle répète continuellement, elle ramène sur sa poitrine les pans d'un petit mantelet de drap noir à capuchon orné de broderies mauves et de soutaches d'or, comme quelqu'un qui veut se réchauffer. Elle emmène le maréchal avec le ministre dans sa bibliothèque en traversant son salon où sont au-dessus des portes les portraits de Dubuffe.

Une masse de meubles couverts de housses est empilée au centre, et le long des murs ; les vitrines qui contiennent des miniatures et des souvenirs sont aussi cachées par des toiles grises et sur la cheminée, la statue en marbre blanc : Une heure de la Nuit (par Pollet) , sous la figure d'une femme, s'envole d'un nuage, en se détachant à côté de la masse des toiles de couleur indécise qui recouvrent vases et candélabres. Dans la fenêtre est le bureau de l'Impératrice, couvert de papiers et de notes : pour couper les courants d'air, un paravent de feuillages appliqué contre une glace le cache en partie. C'est contre ce paravent que l'Impératrice s'arrête : « Maréchal, dit-elle, j'ai désiré vous voir pour vous donner le commandement de Paris. Je compte sur votre dévouement. Vous avez de l'influence sur les soldats et je suis convaincue que vous réussirez dans ce commandement. »

Quand l'Impératrice a fini de parler, le maréchal tire de sa poche la dépèche qu'on vient de lui remettre

et qui pressait le transport de son corps d'armée à Metz, et la tendant à l'Impératrice, lui dit : « Madame, que Votre Majesté veuille lire cette dépêche et la communiquer à M. le ministre de la guerre. » L'Impératrice, après avoir lu, passe le télégramme au général de Palikao qui le rend au maréchal en lui disant : « Répondez vous-même à Sa Majesté. »

« Madame, dit alors le maréchal, je ne puis accepter. Mon corps d'armée, à l'heure où je parle, va à Metz. La bataille est peut-être pour demain. Si je restais au moment où mes soldats vont se battre, Votre Majesté aurait un bâton vermoulu sur lequel elle ne pourrait s'appuyer. Qu'elle me laisse faire mon métier de soldat. »

L'Impératrice comprit, ainsi que le ministre, les raisons alléguées; et voyant que le maréchal était décidé à refuser, renonça à insister.

Depuis elle eut le vif regret de n'avoir pas fait donner l'ordre formel au maréchal Canrobert d'accepter, et elle lui en veut même encore à l'heure présente du refus qu'il lit à sa demande dans la nuit du 10 au II août 1870, et lui reproche de l'avoir abandonnée au moment du danger.

C'est que le refus du maréchal Canrobert eut des conséquences graves, très graves même pour la France.

L'absence d'un titulaire au commandement de Paris permit, six jours plus tard, au prince Napoléon de faire nommer son protégé, le général Trochu, gouverneur de la capitale, et, au 4 septembre, le général Trochu laissa envahir la représentation nationale, qu'il avait juré de défendre, pour se faire nommer chef de ceux qui l'avaient violée d'accord avec lui. Cette violation de la Chambre, au moment même où elle désignait les

Page 1