‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 122 sur 194 · L'HOTEL DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

L'HOTEL DE L'EUROPE

tous grades, des civils, des journalistes, des femmes de tous les genres, et dans quels costumes! Tout ce monde mangeait, parlait haut, gesticulait. Un peu partout, des propos incohérents se croisaient. Le dépit, l'incertitude, le fatalisme, sentiments avant-coureurs de la défaite, y dominaient.

On a piétiné depuis un mois ou supporté des intempéries épouvantables, et sans voir l'ennemi. On aurait moins souffert à livrer bataille... Le maréchal était indigné. Il ne dit pas un mot, et commanda à ses officiers de faire de même : puis après avoir mangé un morceau il sortit furieux, déclarant vouloir, désormais, pour lui et ses officiers, une pièce à part. Il pouvait être 2 heures. Il monta à cheval pour aller à Woippy voir les troupes de son corps d'armée qui y étaient. A 4 heures, lorsqu'il rentrait, il était appelé par l'Empereur.

Depuis une heure les événements se sont multipliés. On a appris la présence de l'ennemi à Pont-à-Mousson où il aurait coupé la voie du chemin de fer : une dépêche du préfet de la Moselle annonce aussi un essai de destruction à Dieulouard, puis deux télégrammes du capitaine Vosseur, datés de Nancy, 2 heures, signalent l'approche de l'ennemi, et à 3 heures un troisième télégramme fait savoir que Nancy va être occupé d'une minute à l'autre par des troupes en vue. Les Prussiens marchent sur Paris pour déborder notre aile droite et nous couper de la capitale : le 5e corps (du général de Faiily) ne pourra plus rejoindre, et on lui a télégraphié à 3 heures que l'Empereur annulait son ordre du matin et qu'il ait à se diriger maintenant sur Paris.

Et tandis que ces nouvelles viennent jeter le trouble dans les pro|ets stratégiques de l'Empereur, l'Impératrice et le général Palikao continuent à insister pour obtenir la démission du maréchal Le Bœuf qu'ils supposent devoir donner satisfaction à la Chambre.

La veille, le comte de Kératry, l'agent infatigable du maréchal Bazaine et qui, au Mexique, a contracté envers lui une dette de reconnaissance qu'il veut acquitter, a demandé que le maréchal Le Bœuf soit appelé à la barre du Corps législatif et M. Guyot-Montpayroux, qui donnait déjà des signes de folie — il en est mort peu après, — a déclaré que c'était un scandale de le voir encore major général.

Sur les télégrammes de plus en plus pressants de l'Impératrice et du général Palikao, qui est vivement poussé par M. Thiers, le plus chaud admirateur du maréchal Bazaine, l'Empereur cède : à 2 heures et demie, le maréchal Le Bœuf n'est plus major général et le maréchal Bazaine est général en chef de l'armée française.

Le capitaine de frégate Duperré, après avoir causé avec l'Empereur, dans la soirée du 10, avait télégraphié à l'Impératrice :

« L'Empereur a donné au général Bazaine (sic) le commandement de l'armée... La charge de major général devient donc une super féiation. Il faut la supprimer. . . Voilà ce qu'il faut répondre à l'Empereur. »

Le conseil a été fidèlement suivi par l'Impératrice, et ce sont les termes du capitaine de frégate Duperré que l'Empereur emploie pour annoncer au maréchal Bazaine sa nomination de commandant en chef :

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