‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 123 sur 194 · MM. DE KERATRY ET GUYOT-MONTP A Y KO UX · texte numérisé non relu

MM. DE KERATRY ET GUYOT-MONTP A Y KO UX

« Depuis que je vous ai nommé général en chef, les fondions de major général deviennent superflues, etc. »

En même temps, à 2 heures et demie, l'Empereur appelait le maréchal Bazaine « au commandement en chef de l'armée du Rhin » , et lui faisait porter immédiatement le décret de sa nomination.

L'Empereur était dans son grand cabinet, devant son bureau, peiné d'avoir à abandonner le maréchal Le Bœuf et inquiet de se livrer au maréchal Bazaine. Le maréchal Le Bœuf, irrité et blessé, était dans sa chambre avec les généraux Lebrun et Jarras, le colonel d'Ornant et le commandant Mojon.

Le général Ghangarnier allait d'une pièce à l'autre, droit, raide, avec ses traits ridés, mais énergique, et cherchant à remonter les cœurs et à pallier les meurtrissures, tout en prétendant que ce changement était le résultat d'une intrigue orléaniste menée par M. Thiers. Lorsque les décisions furent prises, le maréchal Le Bœuf, s'adressant au général Lebrun : « C'est vous qui allez être chef d'état-major. » — « Non. Je suis aide de camp de l'Empereur; je reprends mon service auprès de lui. » — « Alors, dirent ensemble le maréchal Le Bœuf et le général Lebrun en se tournant vers le général Jarras, puisque vous restez seul, ce sera vous. » Le général Jarras, l'air ennuyé et gêné, se rebiffa et refusa. Il n'était pas préparé. Mais, ses deux interlocuteurs lui ayant déclaré que se dérober c'était manquera son devoir, qu'il fallait quelqu'un du grand étatmajor pour mettre au courant le nouveau général en chef, alors il se crut, malgré sa répugnance, obligé d'accepter.

L Empereur intervint-il pour ce choix? D'aucuns

l'ont affirmé. Il lui aurait convenu de mettre à côté du maréchal Bazaine un homme comme le général Jarras, d'une droiture rigide, d'une honnêteté irréductible, incapable de tremper dans une compromission ou une intrigue. L'idée, en principe, était juste; mais son application eut les suites les plus funestes par le fait de l'incompatibilité de caractère du maréchal Bazaine et de son chef d'état-major, et parce que surtout le maréchal voulut agir seul avec son cabinet particulier sans rien laisser connaître de ses vues à son état-major. Vers quatre heures, lorsque tout était décidé, le maréchal Ganrobert se présentait à la préfecture, où il était reçu par l'Empereur qui le mit au courant, et lui dit : « J'ai l'intention de vous laisser indépendant. — Sire, la situation est grave; il faut que chacun sache obéir à un seul chef. Je donnerai l'exemple : placez-moi sous les ordres du maréchal Bazaine. . . » — « .lai fait taire mon amour-propre, » a dit plus tard le maréchal Ganrobert. Et ce dernier sentiment a été sincère chez lui, à en croire le maréchal Bazaine lui-même, qui, après la guerre, le 23 février 1871, a cru devoir en donner témoignage à son ancien lieutenant en lui écrivant : « Je n oublierai jamais de ma vie combien votre abnégation et vos loyales relations ont facilité mon commandement. »

Le maréchal Ganrobert, tout en parlant avec l'Empereur, le regardait en face : la lumière venant des fenêtres donnait en plein sur son visage et il paraissait affalé, pâle comme un mort sur son fauteuil, assis devant une grande table, tenant à la main un mouchoir qu'il portait sans cesse à la bouche. Certainement, il avait une crise néphrétique en ce moment, et peut-être

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