‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 127 sur 194 · LE CAPITAINE P.AZAINE SE MARIE · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE P.AZAINE SE MARIE

trottinait accompagnée dune soubrette, ou au théâtre, qu'elle aimait beaucoup, et où elle lançait des œillades aux spectateurs, même au mystique général Bedeau ou au rigide général Gavaignac.

Aussitôt nommé colonel, Bazaine voulut l'épouser; mais le général, dont il lui fallait l'autorisation, et qui devait être plus tard, en même temps que lui, maréchal de France, la lui refusa. Il s'intéressait à Bazaine : il le fit venir, lui dit qu'il le croyait appelé aux plus hautes destinées, et qu'il ne devait pas prendre une femme qui pourrait peut-être lui nuire dans sa carrière; car toute l'armée d'Afrique connaissait la famille de celle qu'il voulait épouser. « Voyez donc le colonel X***; croyez-vous qu'il lui est agréable d'avoir épousé Casque en cuir? » Obligé d'attendre, il ne se rebuta pas et trouva le moyen de faire recevoir sa fiancée, par l'entremise de l'abbé Suchet, vicaire général d'Alger, en qualité de pensionnaire au Sacré- Cœur de Marseille, la faisant passer pour la fille d'un général espagnol, l'un de ses compagnons d'armes tué à ses côtés dans la guerre carliste. Elle était encore au couvent, où son caractère gai et aimable l'avait fait adorer des religieuses et des élèves, lorsque, le 15 mai 1852, le colonel Bazaine fit une seconde demande de mariage qui cette fois fut accordée.

Éduquée avec soin, ne fréquentant plus que des compagnes bien élevées, Mme Bazaine sortait du Sacré- Cœur, femme accomplie, instruite et surtout pianiste remarquable. D'une distinction et d'un tact parfaits, à douter de son origine, aimable, simple et par-dessus tout admirablement jolie, elle était destinée à plaire; et, en effet, elle plut beaucoup et sut se faire aimer iVt 19

de tous ceux qui eurent l'occasion de la connaître.

Le colonel Bazaine se maria à Versailles le 12 juin 1852 et lors de la guerre de Grimée, encore en pleine lune de miel et très amoureux, il emmena sa femme avec lui en Orient.

Le jeune ménage était à Gallipoli, installé dans la maison la moins mauvaise de la ville, lorsque le choléra vint à y sévir et à frapper le duc d'Elchingen, le deuxième fils du maréchal Ney. Mme Bazaine, prévenue, se présenta chez lui pour le soigner, et, le trouvant mal installé, le fit transporter dans sa chambre, où elle le veilla, s'efforçant d'adoucir ses souffrances, en lui jouant des symphonies et des sonates de Beethoven sur son piano, qu'elle emportait toujours avec elle.

Ce fait touchant se répéta. Guvillier-Fleury le connut et le conta dans l'article nécrologique du Journal des Débats qu'il consacra au duc d'Elchingen. Jusqu'alors, personne à Paris n'avait entendu parler de Mme Bazaine ; elle s'y révélait, pour la première fois que son nom était prononcé, entourée d'une auréole à laquelle la guerre lointaine où elle avait suivi son mari donnait un caractère mystérieux ; on la citaitcomme une musicienne légendaire, accolant son nom à celui de Mme Potocka, qui avait joué à Chopin mourant ses plus belles compositions.

Devant Sébastopol, on n'entendit guère parler du ménage tant que le maréchal Ganrobert commanda en chef; après, ce fut différent. A peine installé au quartier général, le général Pélissier, qui trouvait Mme Bazaine charmante, l'invita sans cesse à sa baraque, où elle faisait les honneurs à tous les dîners, qu'elle présidait en se plaçant à table en face de lui. Il riait avec

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